Musique : qui sont les nouveaux artistes incompris ?

Albums épiques sauvés des limbes par des passionnés, frasques, excès… La musique porte-t-elle toujours son lot d’artistes incompris et torturés ? Peut-on tresser un lien qui unirait Brian Wilson, Nick Drake, Paul Winslow et Nicolas Ker ?
Portrait de Paul Winslow

Tears Behind the Stars, de Paul Winslow, vient de sortir. D’abord à 100 copies vinyles pour les fidèles crowdfunders du projet, après qu’Albert Potiron, journaliste pour Technikart et Gonzaï, eut découvert l’album sur le site de musique Bandcamp, où il était apparu en toute confidentialité fin 2015. Subjugué par l’écriture luxuriante d’une pop troussée à la façon des orfèvres américains des années 60, les Beach Boys et leur génie torturé Brian Wilson en tête, Potiron se fend de quatre pages dans Technikart sur “le plus grand disque oublié de l’année”. En juillet dernier, c’est Libération qui publie une page sur Winslow à la faveur d’un nouvel album publié sur son bandcamp. Entre-temps, Potiron s’est donc saisi du label de Gonzaï pour publier Tears Behind the Stars, sorti enfin chez les disquaires en septembre dernier. Sacrée épopée, pour un album qui aurait pourtant dû passer haut la main le concours d’entrée dans l’univers impitoyable du marché du disque. 

Paul Winslow - Tears behind the stars
Paul Winslow - Tears behind the stars

C’est d’ailleurs peu dire que Winslow lui-même s’en est ému sur les réseaux sociaux, rendant compte régulièrement de ses états d’âme face à une industrie jugée frileuse. “Albert [Potiron] m’a dit : ‘T’es une tomate bio. Les gens préfèrent acheter la tomate au producteur, mais c’est un système encore moyennement viable’. Je suis représentatif des musiciens d’aujourd’hui : dans le do it yourself, parce que le développement n’existe plus.” Entre dandy élégant et titi parisien, Winslow assume une exigence qui s’en réfère à la musique des années 60, comme ayant été à la fois ambitieuse et populaire, mais refuse l’étiquette de vintage, fier de ses boîtes à rythme et de ses batteries hip hop. Et il est vrai que tout fan de Tame Impala qui se respecte ne pourrait décemment renier son “Waiting For A Sign”. 

“Plutôt que d’artiste maudit, je parlerais d’artiste fragile. Quand Brian Wilson dit I Just Wasn’t Made for These Times (deuxième album solo de Wilson en 1995, ndlr), c’est ce qu’il exprime. Bowie déclarait dans une interview, il y a peut-être vingt ans, à l’arrivée du Net : ‘Aujourd’hui je n’y arriverais pas, parce qu’on demande à l’artiste de tout faire‘. Je pense qu’on est au bout d’un cycle, c’est comme le capitalisme : on voit bien tous les jours que ça ne marche plus. On cherche de nouvelles façons de faire, pour vivre mieux.” Il se trouve qu’il s’est quand même choisi comme nom de scène Paul Winslow, d’après Winslow Leach, le compositeur malheureux, défiguré après avoir été trahi par un producteur véreux dans Phantom of the Paradise (1974), film phare des tourments cornéliens et des compromissions du compositeur pop rock, génial parangon du genre. “C’est une métaphore de toute la pop : il y a Swan, le producteur taré qui emmure les artistes dans son label Death Records, le groupe bidon (comme les Monkeys, un boys band avant l’heure), le côté glam qui annonce KISS…” 

Phantom of the paradise - Brian de Palma
Phantom of the paradise - Brian de Palma

Winslow Leach pourrait nous ramener à Brian Wilson, au cerveau peuplé d’un peu trop de voix, qui se perdit un temps dans sa propre cacophonie, réussissant quand même à accoucher d’un hit, avant de sombrer sous la coupe d’un médecin abusif, bien avant Michael Jackson. Le biopic Love & Mercy, sorti en 2015 avec John Cusack dans son rôle, est d’ailleurs une belle surprise. Il se trouve que Brian Wilson n’avait pendant longtemps jamais joué Pet Sounds, son chef-d’œuvre, ce qu’il vient de faire le 30 octobre dernier à la Salle Pleyel.

Parmi les artistes préférés de Paul Winslow, on trouve aussi Nick Drake, autre chanteur maudit qui avait quelques soucis avec la scène. Drake a 20 ans quand il enregistre trois albums, entre 1969 et 1972, pour le mythique label Island Records. Las, ce sont tous des échecs commerciaux. Ce qui conduit en général le chef de produit à conseiller une tournée pour aller à la rencontre du public et des médias locaux. Sauf que Nick n’aime pas les concerts, et encore moins les interviews. C’est qu’il n’est pas très bien dans sa peau : dépressif et insomniaque, il abandonne tout et retourne chez papa et maman dans la campagne anglaise. Le 25 novembre 1974, il meurt d’une overdose d’antidépresseurs. Il a 26 ans. L’influence de son écriture ne s’imposera que post-mortem, dans les 80’s après la parution de l’intégrale Fruit Tree, en 1979, qui est acclamé par de nombreux musiciens. Puis en 2000, c’est ironiquement grâce à une pub Volkswagen qui utilise un extrait de la chanson “Pink Moon” que les ventes des albums de Nick Drake explosent. Au point que le label écoule cette année-là plus de disques qu’il n’en a jamais vendu depuis 1969. Nick Drake faisait tout lui-même : guitare, piano, voix, compositions, à l’instar de Paul Winslow. Ces musiciens sont des producteurs, amoureux du studio, obsédés par l’écriture et la composition. La scène n’est pas leur exercice de prédilection. Heureusement, d’autres s’en occupent parfois pour eux : un concert hommage à Drake eut lieu à La Cartonnerie de Reims le 9 décembre dernier, autour de son dernier album, Pink Moon, dans un format musique de chambre. 

Nicolas Ker, dandy sombre 

Une bonne partie du grand public l’a découvert abruptement lors d’un passage alcoolisé sur le plateau de Laurent Ruquier il y a quelques mois. Nicolas Ker à la voix écorchée, se bat aussi avec ses démons : “Moi, on m’aime parce que je tombe par terre. Chez Ruquier, j’ai fait un black-out. Je me suis réveillé dans mon lit, je ne me souvenais de rien. Pendant trois jours je n’ai pas voulu regarder, de peur de ce qui s’était passé. Je ne trouve pas ça drôle du tout. Par contre, dans le quartier de la Goutte-d’Or où j’habite, tous les gamins m’ont dit ‘Enfin y’a un mec aussi défoncé que nous à la télé, ça change des types aux dents blanches’. Mais moi je trouve ça pathétique.” Nicolas Ker ne s’assoit jamais, ponctue ses phrases d’éclats de rires sonores. Lui qui a été au RMI, et connu moult petits boulots pendant vingt-cinq ans, dit avoir écrit 1 000 chansons. “Le truc qui me fait le plus peur, c’est l’ennui. Je suis dans ma période paumée Station 2 Station de Bowie. 

David Bowie - Station to Station
David Bowie - Station to Station

C’est ma sortie de l’adolescence, c’est très fulgurant, pas forcément heureux. Comme lui, j’aimerais faire ma trilogie berlinoise, où je serais plus calme. J’aborde une certaine maturité. Je sais que je ne mourrai pas parce qu’il m’en reste trois qui arrivent. C’est dangereux : quand je les aurai finis, je n’aurai plus de fonction, je mourrai !” Et à l’écoute de son chant sur “The Ice Skater Cries”, l’un des morceaux de son album en duo avec Arielle Dombasle, on se dit qu’effectivement Bowie n’est pas très loin, jusque dans ses intonations. Alors, Phantom of the Paradise ? Il connaît le film sur le bout des doigts : “Je n’ai pas de Death Records qui me pourrit. Je ne suis pas Winslow Leach. Arthur Peschaud (le boss de Pan European Recordings, son label, ndlr), ce n’est pas Swan. Brian de Palma est malin.” Pour Nicolas, “le pire c’est qu’il n’y a même plus la possibilité d’être un artiste maudit ou un opportuniste. Ça n’existe plus. Tu te fais toujours découvrir. Tu ne peux même plus être Rastignac ou Baudelaire, tu ne peux plus être dans ta propre malédiction.” 

nicolas ker - les faubourgs de l'exil - pan european recordings
nicolas ker - les faubourgs de l'exil - pan european recordings