La naissance du Gafart

Les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) ont enfanté un monde impalpable et, seulement en apparence, dématérialisé. Au XXIe siècle, le rôle des arts est-il de rendre un peu de matière critique à nos existences hors-sol ? Portfolio et interview de l’artiste Joshua Citarella.
Taking Richard Florida Literally: This Artist Has Been Called The Katharina Grosse Of Driving a Truck Full of Paint Into Shuttered Businesses To Spur Regional Economic Growth, 2017, (from UV Production House, collaboration with Brad Troemel).
Taking Richard Florida Literally: This Artist Has Been Called The Katharina Grosse Of Driving a Truck Full of Paint Into Shuttered Businesses To Spur Regional Economic Growth, 2017, (from UV Production House, collaboration with Brad Troemel)

Né en 1987, l’artiste new-yorkais post-digital assumé Joshua Citarella travaille à la critique politique et visuelle du numérique sous toutes ses formes. Ainsi, sa dernière exposition intitulée Forward-Facing Politics, présentée cet été à la Gallery 102, Washington D.C., confrontait le visiteur à des photos-collage dystopiques où des locataires de micro-appartements stockaient des produits séchés, tandis que de plus nantis, habitants les gratte-ciels de starchitectes menacés par les eaux, traversaient la ville en Uber-hélico. Enfin, un État isolationniste installé sur une île artificielle importait tous ses biens, ses résidents étant attendus dans le luxe par des serveurs robotisés. S’il y a une destination que Joshua Citarella met en avant dans son travail, c’est bien celle d’une apocalypse consentie par tous, trop absorbés par nos écrans pour nous livrer à la critique d’un monde totalitarisant. Prolixe et volubile, l’artiste écrit, colle, installe et multiplie les recherches quasi-sociologiques sur nos comportements numériques émergents, comme en témoigne son étude sur le dernier-né des réseaux sociaux TikTok. 

 Vampire Cocktail with Smart Speaker at San Francisco Bay Seascape, 2017, C-print, 16 x 20”.
Vampire Cocktail with Smart Speaker at San Francisco Bay Seascape, 2017, C-print, 16 x 20”

Mixte. “Destination Inconnue” est le thème du numéro. Quelle est la vôtre ? 

Joshua Citarella. J’ai toujours été un artiste installé à New York. J’ai étudié la photographie à la School of Visual Arts où j’ai eu mon diplôme en 2010. Et j’enseigne aujourd’hui dans la même section. Vivre à New York induit l’idée que ça bouge toujours ailleurs... À la fin de l’année, il est possible que je commence à chercher quelque chose de plus grand à l’extérieur de la ville.  

M. À quoi ressemble votre vie à New York ? Que pouvez-nous dire de la ville et de sa scène art contemporain ? Est-il particulièrement excitant d’y habiter en cette époque post-digitale ? 

J. C. En ce moment, je reste beaucoup au studio. New York en 2019 semble fracturé entre ses différents quartiers, groupes sociaux, idées, mediums, etc. Il y a cinq ans, on avait le sentiment d’assister à de vraies convergences qui sont aujourd’hui plus éparpillées, atomisées. Les galeries et les institutions sont devenues des nœuds à l’intérieur de réseaux qui peuvent ou non se recouper. Je codirige un artist-run space en appartement, 77 Mulberry, avec ma compagne Sara Blazej. Nous venons d’organiser une projection chez Mery Gates, à Brooklyn, que nous avions rencontré à travers le CompUSA.live du New Museum. Tout semble toujours connecté, mais cela ressemble davantage à un phénomène de sub-culture, pas à un consensus général dont les époques précédentes pouvaient bénéficier. 

M. La plupart des lieux numériques (des data centers aux mines de coltan) sont gardés secrets. Les artistes ont-ils pour vocation de nous les montrer ou de nous révéler, comme pourraient le faire des journalistes, par exemple, où ils sont et comment ils fonctionnent ?  

J. C. Une partie de ce qui fait le “numérique” ou “l’immatériel” est si puissant qu’il reste caché. Un fichier jpeg, qui passe comme par magie d’un smartphone à l’autre, emprunte une série de voies cachées à l’échelle mondiale, faites d’infrastructures pourtant bien tangibles et nécessitant un travail colossal. Une partie du mien et de celui de mes pairs, a été de placer le numérique dans le cadre d’une lutte matérielle. 

M. L’année dernière, vous avez travaillé autour de l’application TikTok, dont vous vous êtes emparé en tant que sujet politique et visuel. Pourquoi cette application ? Qu’en avez-vous retiré ? 

J. C. En 2018, j’ai auto-publié un PDF : Politigram & the Post-left. Vous pouvez le trouver gratuitement en ligne. La première fois que je suis tombé sur TikTok, c’était via des comptes de la Génération Z que je suis, et j’ai été frappé par la puissance de ses memes – son, image, tout. J’ai écrit sur TikTok dans Artsy en décembre 2018. Les communautés nihilistes que l’on voit arriver sur l’application sont très éloignées de l’usage individualiste ou entrepreuneurial que peuvent avoir les millenials avec Internet. Je pense que tout ça en dit long sur ce que ces générations attendent d’un réseau social et sur le regard qu’elles portent sur le monde.  

 L, a, b, 2015, Custom Wrapped Adhesive Vinyl, each 84 x 36”.
L, a, b, 2015, Custom Wrapped Adhesive Vinyl, each 84 x 36”

www.joshuacitarella.com