Obama quitte la Barack

Au moment de lui dire nos adieux, la journaliste américaine expatriée Alexandra Marshall nous livre son point de vue sur le double mandat d’Obama. Un bilan parfois critique mais surtout sincère et sensible. Yes he did!

Je suis plutôt du genre solitaire. D’ordinaire, je préfère rester en marge, prendre une distance confortable pour souligner les failles béantes d’un discours qu’embrasser pleinement une cause. Je ne suis pas d’accord avec Barack Obama sur les thèmes de l’environnement, de l’état providence et des droits civils, à propos desquels ma position est bien plus à gauche que la sienne. Mais je suis fondamentalement une Américaine, pur produit d’un système politique à deux partis qui délaisse parfois la tradition auguste de l’engagement civique pour s’apparenter à une série de matchs de football. La façon américaine de faire de la politique, influencée par notre talent pour l’entertainment et notre capacité à réduire les sujets complexes en bons mots, transforme nos penchants philosophiques et notre sens de l’affiliation en une sorte de club. Donc si ma part adulte préfère se tenir dans une zone floue, et que la mondialiste de gauche en moi déteste le nationalisme sous toutes ses formes, quelque part dans mon cortex cérébral, Barack Obama est bel et bien le capitaine de mon équipe. Et bordel, alors que je toise les adversaires sur la ligne de mêlée, je me vois choper le ballon pour lui, courir le long du terrain, faire une passe spike et dabber comme une folle (oui, ce sont bien des métaphores autour du football américain). Au-delà de toutes les fois où j’ai été furieuse contre Obama pour son conservatisme sur des thèmes essentiels, lorsque je me tourne vers le reste du monde, surtout en tant que citoyenne américaine vivant à l’étranger, je suis fière de clamer mon appartenance à son équipe. Et quand il sera parti, il me manquera follement. On dit que les démocraties ont les leaders qu’elles méritent. C’était vrai pour l’hermétique, incurieux et belliqueux George W. Bush, reflet d’une Amérique égocentrique et chauvine assommée par les médias de masse. Si l’élection de Bush n’était pas la seule raison pour laquelle j’ai quitté mon pays pour la France en 2006, sa vision des États-Unis – à l’image des lois corrompues de Reagan – ne me permettait plus de concevoir le simple fait d’investir dans mon pays. Je parle de façon très littérale : je ne pouvais pas envisager un achat immobilier, une retraite sereine, ni me sentir responsable de la façon dont était dépensé l’argent que je versais au trésor public. 

Le simple fait qu’un homme aussi élégant, intelligent, impeccable et doué de compassion que Barack Obama puisse être élu, non pas une fois mais deux, a permis à mon pays de remonter dans mon estime. Le rôle essentiel de sa femme Michelle, mieux notée dans les sondages de popularité que tout le reste de son administration, a été la cerise sur le gâteau. Si tant d’entre nous font preuve d’un goût aussi impeccable, c’est que nous ne sommes pas si terribles. Le racisme inhérent au système américain a consacré, ne serait-ce que symboliquement, l’importance du double mandat d’un homme noir au poste le plus important du pays, qu’il quitte d’ailleurs avec un pourcentage impressionnant d’avis favorables. Il y a encore tant à faire pour un changement réel au niveau de la justice raciale dans le pays, que si d’aucuns pensaient que le choix d’un tel symbole permettrait d’effacer d’un seul geste des problèmes qui courent depuis des générations, on ne pourrait que les accuser de raisonner comme… des Américains. Mais pour le pays dont les films et les séries diffusent dans le monde entier des messages tout en strass et paillettes, je pense que l’origine ethnique d’Obama a néanmoins joué un rôle essentiel. En 2008, lorsqu’il a été élu, j’étais dans le Sud de l’Inde, au Kerala, pour un reportage. Quelques heures après son premier discours, les gens dansaient dans la rue. “Obama, il est noir comme moi ! Vive l’Amérique !” annonçait notre chauffeur de taxi, tandis qu’un concert de klaxons témoignait d’une joie généralisée. Lors de son investiture, j’ai passé la soirée au restaurant Joe Allen dans le 2e arrondissement avec d’autres Américains. Comme moi, ils étaient plutôt des outsiders, tout aussi critiques de la politique précautionneusement centriste d’Obama. Et pourtant, nous nous sommes tous levés pour l’applaudir et l’acclamer, les mains pleines de ketchup et la bouche encore grasse de nos onion rings. C’était le soir ou jamais où nous pouvions nous permettre ces quelques instants de bon esprit yankee. Je n’ai jamais vu Obama comme la personnification d’un “Jésus en chocolat”, comme le comique Bill Maher aime à l’appeler. Le futur ex-président n’a jamais prétendu être autre chose que le démocrate centriste et pragmatique qu’il est, mais dans une Amérique qui n’est pas une monarchie régie par décret, Obama fait preuve d’un talent politique rare et d’une intégrité personnelle quasiment jamais vue. Je maintiendrai mes nombreuses critiques de sa politique longtemps après son départ, mais instinctivement, je serai triste d’assister à la fin de mandat de mon capitaine d’équipe. Nous n’aurons jamais un président parfait. Le job est bien trop vaste et complexe pour qu’un élu plaise à tout le monde, et encore moins à moi. Mais l’Amérique a eu beaucoup de chance de trouver un homme qui incarne avec autant d’élégance l’idée romantique – aussi limitée soit-elle – que l’on se fait d’un système méritocrate. Et en parlant d’élégance, quel danseur.