Oh Mu, la voix des jeunes oubliés

L'artiste suisse hisse haut le drapeau d’une génération gender-free à travers des chansons libres et incisives. Oh Mu livre ses frustrations brutes de décoffrage en leur inventant un univers visuel complet, sans oublier d'avoir un avis bien tranché sur la mode. Rencontre avec une figure que l'on hâte de voir grandir.
Oh Mu par Ricardo Gomes
Oh Mu par Ricardo Gomes

Oh Mu a sorti cet automne son troisième EP, éponyme. Les précédents, Needle et Le Feu, avaient vu le jour en 2016 et 2017. Une régularité qui donne un indice de la prolixité de la Suissesse, également illustratrice. Quand je la rencontre dans un bar proche de la Gare de Lyon, à côté duquel a eu lieu la session photo, ses stories Instagram dans lesquelles elle s’épanche sans fard, m’en ont plus appris sur elle qu’une bonne vieille biographie. En provenance d’Italie, ses grands-parents empruntèrent le chemin tortueux de l’intégration dans une société suisse peu accueillante, où ses parents, maçon et comptable, réussiront à garantir une tranquillité au foyer plus apparente que fonctionnelle. Ultrasensible, Oh Mu semble porter le poids de cet héritage catholique contrarié ainsi que le lot d’incommunicabilité et de violence qu’il charrie. Une tension psychologique qu’elle transpose en créativité débridée. Son pseudo, elle l’a choisi parmi les personnages de Nausicaa, le chef-d’œuvre d’animation d’Hayao Miyazaki, chez qui les Omu oscillent entre pacifisme et rage défensive : “Tout le projet d’Oh Mu, c’est de rendre la colère positive dans la musique et dans mes messages.” 


Il y a deux ans, après avoir fait ses armes à l’Esa Saint-Luc, école d’art bruxelloise, Oh Mu s’installe à Paris. Mais la capitale, jugée inhospitalière, l’angoisse. Là encore, ses stories disent les affres de la vie de jeune artiste en milieu urbain hostile : “J’échange plus à Bruxelles en une soirée que je ne l’ai fait en deux ans à Paris. À Berlin et à Bologne aussi l’ambiance est bien plus chaleureuse et collective. Je reste ici pour mon projet musical, mais c’est un prix lourd à payer”, écrit-elle. Solitude, égoïsme, sexisme et homophobie émoussent son tempérament : “Je ne comprends pas la distance parisienne et j’aimerais partager les choses de façon un peu plus profonde. Ici, pour faire quoi que ce soit, il faut un contrat signé avec un plan marketing et assez de followers”, regrette-t-elle. Elle challenge sans cesse les comportements élitistes des milieux artistiques, dont elle a fait les frais à l’Ecal, école d’art de Lausanne, où l’accueil condescendant qu’elle a reçu l’a fait fuir à Bruxelles au bout de quelques mois. Dans la pratique artistique, Oh Mu apprécie l’humilité, le collectif et le partage : “C’est pour ça que j’aime MIA, qui essaye de rendre l’art et la musique à tout le monde. Je rêverais de vivre à un endroit où les loyers ne sont pas chers, où on peut mettre en œuvre des choses moins individualistes. Être plus dans l’échange et moins dans le paraître. Je suis peut-être trop utopiste.” 

Il semble que les origines ouvrières de sa famille ont définitivement ancré en elle la notion de lutte des classes, peut-être pas si anachronique que l’époque ne l’aurait laissé penser, notamment dans sa génération connectée qu’on taxe trop volontiers d’apolitique. “Il faut avoir une certaine conscience du monde qui nous entoure. Quand Christine & The Queens, que j’adore, parle en interview de sa mémoire des muscles de la classe ouvrière alors qu’elle est fille de profs, c’est irrespectueux.” Le morceau emblématique de l’impatience qui l’anime, “Jeunes Oubliés”, marie dans un oxymore roboratif une électro-pop aérée à la frustration d’une génération qui trompe l’angoisse de l’âge adulte dans l’excès. 


Formée au piano en Suisse, elle écrit toute sa musique en coproduction avec le réalisateur Antoine Gaillet, qui lui a ouvert son studio parisien. En tête de ses influences, qui mêlent électro instrumentale et franchise du rap, elle cite avant tout Grimes “pour sa musique et ses visuels, puisqu’elle dessine aussi. Ses pochettes m’ont toujours marquée, surtout l’album Visions que je trouve incroyable. Même dans sa manière d’être, elle accepte complètement d’être bizarre, ce qui m’a aidée à m’accepter. Parce que mes engagements me font parfois me sentir vraiment en décalage avec le reste des gens. Je suis une misfit qui ne correspond jamais à ce que veut la société.” Comme Grimes, Oh Mu convoque un univers complet. Elle réalise ses propres vidéos et a conçu le graphisme de son disque, des photos et dessins au fanzine qui illustre chaque chanson. Elle qui avoue avoir besoin de créer comme de manger ou de boire, polyvalente pour ne pas dire hyperactive, tranche quand même : “Si je devais choisir, je garderais la musique”. Ce qui ne l’empêche pas de coudre et d’adorer la mode : “Je me suis fait une cape de scène, même si c’est encore timide. C’est un domaine où il reste beaucoup de choses à changer, vers plus d’éthique, tant en ce qui concerne les matériaux utilisés que l’exploitation des ouvriers dans les usines.” Dans ses productions électroniques, on entend aussi quelque chose de l’Anglais.e Planningtorock, dont les questionnements sur le genre ne sont pas sans faire écho à l’androgynie que cultive Oh Mu, jusque dans son morceau “Garçon Sirène”, une déconstruction des clichés de la masculinité : “Je fais partie de la communauté LGBT, je suis bi, je me vois comme gender-free. L’accès aux droits et le soutien psychologique sont importants pour pouvoir échanger et se sentir moins seul. Moi je n’ai plus vraiment de contact avec ma famille parce que ce n’est pas du tout accepté. J’ai beaucoup d’amis qui ont dû quitter la leur. C’est hyper important d’en parler. Je ne veux pas résumer mon projet artistique à ça, mais je suis militante. J’ai la volonté de déconstruire le sexisme, de mettre en avant le féminisme, le véganisme, les luttes sociales”, assume celle qui participe à des concerts de soutien à La Mutinerie, un des rares lieux parisiens de fierté féministe et lesbienne. “Oh Mu me permet vraiment de libérer ma personne. Je suis de plus en plus sans filtre. J’ai tendance à me mettre des limites, mais comme de toute façon on est critiqué, autant être à 100 % ce que j’ai envie d’être”. #nofilter ! 

@ohmuuuu