Orelsan x De Pretto, le King et le Kid

L’un, triple Victoire de la musique 2018, surfe sur le succès du streetwear simple et basique avec sa marque Avnier quand l’autre, nommé révélation scène de l’année aux mêmes Victoires de la musique, impressionnant de maturité, cultive un goût prononcé pour la mode et ses mises en scène. Rencontre croisée exclusive.
Orelsan porte un sweat en coton et polyester PAUL SMITH, un jean APC, bracelets personnels. Eddy de Pretto porte un sweat en coton et polyester PAUL SMITH, jean et casquette personnels. Photos : Ricardo Gomes. Réalisation : Dimitri Rivière.
Orelsan porte un sweat en coton et polyester PAUL SMITH, un jean APC, bracelets personnels. Eddy de Pretto porte un sweat en coton et polyester PAUL SMITH, jean et casquette personnels. Photos : Ricardo Gomes. Réalisation : Dimitri Rivière

Apparu sur MySpace, Orelsan remplit dix ans plus tard des Bercy (Accor Hotels Arena, pardon), tandis qu’Eddy de Pretto, kid queer de la jeune scène française, multiplie les stories Instagram et les tubes. Ils ne s’étaient rencontrés qu’une ou deux fois, au gré de festivals et de plateaux télé. Alors, quand Mixte a imaginé un numéro tourné vers le futur, l’idée d’un entretien avec ces deux slasheurs s’est imposée, tant pour ce qu’ils incarnent de la jeunesse française que pour leur sens de l’époque, ciment de leur succès. 

Mixte. Parlons peu, parlons mode. 

Eddy de Pretto. On m’attend toujours sur la mode et je ne sais pas quoi dire ! (Rires) 

M. Orelsan a créé sa marque. Comment est venue l’idée d’Avnier ? 

Orelsan. J’ai toujours eu envie de faire des fringues. Pour les clips, je m’amusais à customiser mes chaussures, à personnaliser mes tee-shirts. Et ça, même avant de rapper, quand je faisais du basket ou du roller avec mes potes, et qu’on s’intéressait à plein de marques de niche. Et puis, j’ai rencontré ce gars, Sébastian Strappazzon, qui vient de Lausanne et qui faisait des vêtements depuis quinze ans. Il m’en filait plein, et au bout de quatre ou cinq ans, il m’a demandé si je voulais réaliser une capsule. Je lui ai dit : “Ah, ça fait longtemps que j’ai envie de monter ma marque, viens, on se lance !” Et on s’est lancés. 

M. Ça répondait donc, d’une certaine manière, à tes propres besoins… 

O. Quand on est dans la musique, on tourne des clips, on est sur scène. On se demande toujours comment on va s’habiller... Et comme je fais aussi de la réalisation, je n’arrête pas de réfléchir à ce qu’untel ou untel va mettre. Au bout d’un moment, tu te dis que c’est aussi bien de créer les trucs !

Manteau en cuir GOLDEN GOOSE, pantalon en coton personnel. Photo : Ricardo Gomes. Réalisation : Dimitri Rivière.
Manteau en cuir GOLDEN GOOSE, pantalon en coton personnel. Photo : Ricardo Gomes. Réalisation : Dimitri Rivière.

M. Tu bosses beaucoup sur ta marque ? 

O. Tout le temps qu’il me reste en dehors de la musique. Seb dessine plus que moi, mais on s’envoie plein d’idées. Je gère aussi un peu la prod. On commence à avoir quelques personnes qui bossent pour nous. On produit au Portugal et un peu en France. 

M. Et toi, Eddy, ta culture “marques” ? 

E. de P. Je n’ai pas de marque, moi ! (Rires) J’ai grandi dans cette culture à mort, toujours avec un logo sur moi. J’aime l’idée du vêtement, de choisir ce qu’on porte, de voir comment ça taille, et ça finit forcément par aller de pair avec une marque, un logo. 

M. La création de vêtements t’intéresse ? 

E. de P. J’y réfléchis, mais là ce serait vraiment précipité. Si tant est que je me lance un jour. Ça ne fait même pas un an que je suis là, j’arrive à peine… Cure n’est que mon premier album… Je vais attendre le troisième ! (Sorti en 2017, La Fête est finie est le troisième album d’Orelsan, ndlr). 


O. Pour autant, on croit souvent que la création, comme en musique, est un truc énorme. Alors qu’il suffit parfois d’aller dans une friperie pour trouver un vêtement qui nous plaît et s’en servir comme base pour le revisiter. 

E. de P. La nécessité de penser aux vêtements vient du merchandising aussi. On travaille dessus, on nous demande notre avis, etc. C’est à ça que je commence à réfléchir. Tu te demandes si mettre ta photo sur un tee-shirt n’est pas trop chelou, alors tu cherches un nom, des titres… 

M. Pour tes collabs Avnier avec Umbro ou Andrea Crews, ce sont eux qui sont venus vers toi ou l’inverse ? 

O. En ce qui concerne Umbro, ce sont eux qui sont venus vers moi pour que je porte le maillot du stade Malherbe parce qu’ils sponsorisent Caen. C’était à fond le retour des 90’s. Umbro a toujours été une marque de cailleras anglaises et je kiffe l’Angleterre. Du coup, c’est moi qui leur ai demandé de faire une collab. Ça a pris énormément de temps avant de démarrer, trois ans. Quant à Andrea Crews, ça s’est fait naturellement. 

M. Les prix d’Avnier restent accessibles. Tu y tiens ? 

O. Absolument, c’est une volonté. Je ne veux pas bastonner les prix, même si on ne gagne pas beaucoup d’argent. Ça restera cher si c’est cher à produire. Je n’ai pas envie de vendre un sweat à 500 ou 600 balles pour mon public, c’est un peu bâtard. Moi, les tee-shirts DHL à 400 balles, OK ça me fait golri, mais je ne les mets pas ! 

M. La mode est un fort vecteur d’identification. Comment vivez-vous le fait que le public s’identifie à ce que vous êtes, à ce que vous faites et à ce que vous représentez ? 

E. de P. Hyper bien ! 

O. Ouais ! 

E. de P. Je suis hyper ok avec ça. Je suis grave content. Ça m’apaise énormément. Quand tu as envie que ça fonctionne, d’être sur les scènes tous les soirs, que les gens puissent entendre ce que tu as envie de dire et qu’il y a un tel accueil… Au départ, tu es tendu dans une recherche, une envie… Tu es dans l’excitation de. Tu rêves de. Et plein de signes viennent te dire que ça va peut-être se faire... Mais peut-être pas du tout ! Une fois que tu as passé une première étape, tu ressens une forme d’apaisement. Je vois ce premier album comme un tremplin pour la suite. 

O. Pour moi, il y a eu un côté carrément salvateur dans le fait que les gens se reconnaissent dans ma musique. Au tout début, quand je mettais des trucs sur Myspace, qu’il n’y avait ni réseaux sociaux ni Youtube, j’avais l’impression de faire de la musique chelou pour des mecs chelou et qu’on ne ressemblait peut-être qu’à trois mecs paumés au fin fond des États-Unis. Comme la première fois que j’ai posté des sons, quand j’avais 20 ans, et que des mecs de Brest se reconnaissaient dans mes paroles quand je disais : “mélange du coca et du sky dans une bouteille en plastique”. Maintenant, ça paraît dérisoire ; à l’époque, c’était isolé. Je parlais de sujets de sous-culture. Je pensais qu’on était quatre geeks et le mot geek n’existait même pas. J’avais même un Skyblog au début. Sans vouloir faire l’ancien… 


E. de P. C’est ça, fais le dinosaure ! (Rires) 

M. Eddy, tu sembles jouer une carte bien plus autofictionnelle qu’Orelsan, qui a emprunté des codes de superhéros notamment en créant son personnage RaelSan. Qu’en pensez-vous ? 

E. de P. J’aime beaucoup utiliser mon faciès pour incarner le projet. L’un ne va pas sans l’autre. Étant donné toute la sincérité qu’il y a dedans, je veux qu’elle soit identifiée. Je veux me servir de tout ce que je suis. 

O. RaelSan est né d’une blague, d’un jeu de mots. On regardait un doc sur Raël avec un pote, et il a lâché : “RaelSan”... Ce n’était pas calculé. 

M. Eddy est apparu par l’image, et Orelsan par le texte ?

O. Sans image, je pense que je n’aurais pas réussi à expliquer où je voulais en venir… En tout cas, les choses ont changé. Autrefois, tu étais en maison de disque, elle te payait un clip qui était acheté par M6 et tu passais sur M6. C’était un autre délire… Aujourd’hui, c’est mieux, c’est plus libre.

M. Le “rap blanc”, ça vous évoque quoi ? 

E. de P. Je ne me définis pas du tout comme un rappeur. Je m’en fous. 

O. On est en 2018. L’ensemble de la musique est un mélange de rap et de chant. Même chez Katy Perry. 

E. de P. Belle référence ! 

O. Le rap blanc, ça ne veut rien dire. Surtout à notre époque et en France, où tout se mélange. Quand on parle de “rap blanc”, on cherche sans doute à désigner ce qui ressemblerait plus à du rap de province. Dans le rap, tu fais ce que tu veux. Tant que tu mets beaucoup de syllabes sur une instru… 

M. Eddy, à quel moment as-tu découvert Orelsan ? 

E. de P. À l’époque du scandale. (À partir de 2009, le titre “Sale pute”, décrié par diverses associations, a plusieurs fois conduit Orelsan devant les tribunaux qui ont toujours fini par le relaxer, ndlr). 

M. Tu interprétais ses chansons comme des œuvres de fiction ? 

E. de P. Totalement. Et je trouve ça bien que tu sois allé aux Victoires de la musique et qu’il y ait eu toute cette polémique. Ça remet à chaque fois des débats en avant. Ça engage la discussion. 


M. Orelsan, dans ta chanson “Suicide social”… 

E. de P. Non ?! Tu as une chanson qui s’appelle “Suicide social” ? 

O. Oui ! (Rires) 

E. de P. Moi aussi ! J’ai failli la mettre sur l’album, mais finalement je ne l’ai pas sortie. 

O. Non ?! Il parle de quoi ton “Suicide social” à toi ? 

E. de P. De la perdition dans le numérique, internet. 

O. Ah, bien ! 

M. La chanson “Suicide social” version Orelsan, donc, retourne la question de l’insulte, en les utilisant presque toutes, avec notamment cet avertissement : “Pour prouver que t’es pas homophobe, il faudra bientôt que tu suces des types”. 

O. “Suicide Social“, c’est l’histoire d’un mec qui est au bord du craquage et qui décide un jour de ne pas aller travailler. Il utilise tous les clichés de la société pour insulter chaque classe sociale, chaque catégorie : les patrons, les employés, les ouvriers, les pompiers, les enseignants… et il se suicide à la fin. Je me suis inspiré d’une scène de La 25ème heure de Spike Lee, dans laquelle Edward Norton insulte tout le monde. 

M. Tu mesures en quoi l’insulte résonne différemment selon qu’elle vise telle ou telle personne, telle ou telle identité ? 

O. Oui, forcément. Je comprends ça très bien. 

E. de P. Quand je prends une feuille, je ne me dis pas : “Oh, c’est peut-être un peu cru, attention ça, ça va choquer”. J’écris des choses proches du parlé. J’essaie d’être le plus direct possible. Tant que tu l’assumes en restant sincère… On est à une place où l’on peut tout dire, tout faire bouger. 

M. Vous ne pensez pas à celles ou ceux qui pourraient s’identifier ? 

E. de P. Pas du tout. Dans “Random”, je fais d’ailleurs rimer le mot “homme” avec “conne”. À qui je m’adresse ? Est-ce que ça va être au pédé, aux petites filles, aux mamans de 50 ans... Je m’en bats les couilles ! Tu y penses, toi ? 

Bombardier en mouton retourné GOLDEN GOOSE, tee-shirt en coton, baskets en cuir et jean ACNE studios, chaussettes en coton et élasthanne AVNIER, anneau personnel. Photo : Ricardo Gomez. Réalisation : Dimitri Rivière.
Bombardier en mouton retourné GOLDEN GOOSE, tee-shirt en coton, baskets en cuir et jean ACNE studios, chaussettes en coton et élasthanne AVNIER, anneau personnel. Photo : Ricardo Gomez. Réalisation : Dimitri Rivière.

O. Oui ! J’y pense, mais c’est juste pour essayer d’écrire des textes qui soient quand même compréhensibles. C’est toujours plus facile de comparer avec le cinéma. Quand on écrivait Bloqués (série humoristique de format court créée par Gringe, Kyan Khojandi, Bruno Muschio, Harry Tordjman et Orelsan, 120 épisodes diffusés entre 2015 et 2016, ndlr), on était un pool d’auteurs. On avait chacun une sensibilité différente et un style de blagues. Par exemple, on avait un sketch sur la cigarette, et moi, je ne sais pas pourquoi, mais avec ce truc de maladie, je trouve vite qu’on bascule dans le mauvais goût. Bizarrement. Et Kyan (Khojandi, ndlr), lui, détestait les blagues communautaires. À un moment, je pense que tu peux faire une blague misogyne ou raciste si tu es au courant que ta blague fonctionne, parce que c’est ce que tu veux pointer, tel ou tel cliché de la société. 

E. de P. Pour toi, écrire une chanson ou un sketch, c’est pareil ? 

O. Un peu, dans le sens où mon personnage dans Bloqués ressemble à celui de “Perdu d’avance” (titre éponyme de son premier album, ndlr), le genre de looser puceau naïf… 

M. Que ce soit à propos de Bloqués ou de la mode, Orelsan est souvent dans le collectif et utilise le “on” et le “nous” tandis qu’Eddy est plutôt dans le “je” ou le “tu”. Ça vous parle ? Vous avez une culture différente de la bande ? 

E. de P. Je suis fils unique… Je ne sais pas s’il y a des règles en la matière… Mais plus jeune, j’avais des amis sauf que le plus souvent c’est quand j’étais seul que je me retrouvais face à ce que j’étais. J’aime l’emploi du “tu” quand tu te parles à toi-même. Un “tu” qui veut dire “je”, comme dans le “Manu rentre chez toi” de Renaud.

O. Pourtant, moi, j’aime bien être tout seul de ouf, je peux partir en vacances en solo ou m’enfermer des semaines à la montagne dans un chalet, mais c’est vrai que, plus jeune, on était souvent en bande. On ne faisait rien, on se baladait, on croisait un pote : “Ouais, tu fais quoi ?” “Oh, on va traîner là-bas.” “OK, bah je viens avec vous”. On n’avait pas d’occupation particulière. On était beaucoup au skatepark. 

E. de P. C’est vrai que je n’ai pas eu ça, à part au théâtre. J’ai commencé le théâtre, à 10 ans, puis j’ai grandi avec. 

O. C’est vrai ? Et tu as fait une école ? 

E. de P. Oui. 

O. Cool. Ça veut dire que tu connais des classiques et tout ? 

E. de P. Énormément. 

O. Oh, la bombe ! 

E. de P. J’ai fait l’Institut supérieur des arts de la scène dans le 9e. Chant, danse, théâtre. C’est une école de music-hall. Tu as cours de 8 h à 20 h. Tu commences par la danse classique et tu finis par l’expression orale. 

O. Tu sais danser, toi ? 

E. de P. T’attends pas à du Christine and the Queens, hein. 

O. Putain, je suis nul, moi. Je danse mal de ouf. 

E. de P. Tu as quand même une scéno ! 

O. Oui, je bouge, je gigote, mais quand je me regarde, je me dis : “Mais pourquoi je fais ça ?” J’ai l’impression de voir un enfant content ! 

M. Ce n’est pas le cas ? 

O. Si, bah si, c’est ça ! C’est exactement ça ! 

E. de P. C’est vrai que ça transpire l’innocence. 

O. Je m’éclate. Je ne me suis jamais autant éclaté sur une tournée que cette année. J’aime bien les morceaux et comment on a fait le show. Il y a de plus en plus de monde, c’est cool, je suis avec des musiciens… On kiffe, quoi. Mais j’aimerais bien prendre du temps, un jour, pour apprendre à danser. J’aime trop les comédies musicales, genre Bob Fosse… 


M. Et en attendant votre projet commun de comédie musicale, vers quoi vous voyez-vous aller ? Deuxième album pour l’un, quatrième pour l’autre ? 

E. de P. Sur le prochain, j’aimerais qu’il y ait davantage de phases chantées, de voix. Qu’il soit peut-être plus chaud, chaleureux. 

O. Moi j’imagine faire plus de feat. Je ne pense pas que je vais arrêter. Je suis à fond, je suis motivé. À cause de la promo et de la tournée, là, ça fait presque un an que je n’ai pas bossé sur une chanson… 

E. de P. La scène est galvanisante. Là, je sors des Solidays et je me dis : “Il faut que je fasse des bangers, des gros tubes aux paroles qui marquent, que les gens reprennent”. “Random”, “Fête de trop”, “Kid”… Tu as envie de donner aux gens des trucs comme ça. Le collectif marche énormément pour le coup. 

M. Sur ton dernier album, Orelsan, ce que tu dis de toi passe désormais avant ton personnage… 

O. C’est ce que j’essayais de faire depuis le début, mais je n’y arrivais pas. Être vraiment premier degré comme sur “Paradis”. Même si j’aime bien déconner, il n’y a pas de seconde lecture reloue. 


E. de P. Moi, c’est tout le contraire. J’adorerais faire des chansons rigolotes. Plus détachées. 

O. J’aurais peut-être eu moins de problèmes si j’avais fait “Paradis” il y a dix ans. Ou des chansons avec un twist à la fin, genre “Je vous l’ai pas dit, mais depuis le début, je parle à un fantôme”.


Retrouvez les images de la rencontre Orelsan X Eddy de Pretto dès vendredi prochain sur www.mixtemagazine.com ; pour ne rien manquer de nos articles, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire et gratuite envoyée chaque vendredi.