Oud de Carthage : l'hommage inédit à Flaubert

La maison Boucheron s’inspire de la mémoire des chasseurs de pierres et ressuscite le souvenir de cités oubliées à travers une Collection de parfums mystiques et mythologiques, tel cet Oud de Carthage ancré dans l’Encens, le Labdanum, la Fève Tonka et le Patchouli. Marjorie Philibert, écrivain, se rappelle la première phrase du Salammbô de Flaubert en décollant pour Tunis.
Eau de parfum Oud de Carthage Boucheron - photo : Nicolas Clerc
Eau de parfum Oud de Carthage Boucheron - photo : Nicolas Clerc

"Oud vous cueille en une syllabe sans qu’on sache où on se trouve. On se sent abandonné trop tôt, puis on se rabat sur le désert. Il n’y a que là que l’on peut imaginer l’Oud, au milieu de rien, trois lettres qui voltigent sans phrase, dont le son a l’âpreté des éleveurs de chameaux. Avant de se rendre compte qu’on se trompe complètement : l’Orient a adopté l’Oud depuis des siècles, mais l’arbre pousse en Asie, et particulièrement en Thaïlande. C’est ce qu’on appelle la mondialisation heureuse. Capricieuse, la nature se refuse pourtant à donner de l’oud en abondance : chaque arbre ne produit qu’une infime quantité de parfum, ce qui explique, suivant la logique du capitalisme résumée brillamment par Thomas Piketty en 800 pages, qu’il soit très demandé. Dans les pays du Golfe, on raffole de ce parfum devenu le plus cher du monde. Autant dire que si un ami qatari vous en offre un flacon, il n’est pas à mettre à la légère. Tout est dans l’art du contexte. Le lundi matin, dans l’ascenseur au bureau ? Ce serait comme porter une robe de soirée pour aller faire des photocopies. Le soir, à un dîner entre amis ? En période électorale, ça pourrait vous jouer des tours, surtout si vous êtes entourés de mélenchonistes. Sur les Champs-Élysées ? Trop dangereux. Au Ritz, en prenant un verre avec Kim Kardashian ? Pourquoi pas. Salammbô, la princesse de Carthage imaginée par Flaubert, avait des fesses généreuses. Mais elle les couvrait d’un voile, et pas qu’à moitié. “Sa longue simarre blanche pendait autour d’elle sans agrafe, ni ceinture”, écrit Flaubert. De quoi décourager les paparazzis. Par contre, elle se lâchait sur les bijoux : “Des longues tresses de perles étaient attachées à ses tempes et à ses oreilles”, précise avec ferveur l’écrivain. Lui qui fut tant critiqué pour son infernale manie des descriptions a pourtant oublié de dire ce qu’elle en faisait. Avait-elle un garde du corps ? Les mettait-elle sur sa table de nuit avant de se coucher ? Dans un coffre en Oud ? (inconsciente !) Ces détails avaient pourtant un but : combler la passion de Flaubert pour l’exotisme (bien compréhensible quand on est né à Rouen). Obsession qui le pousse à avouer dans sa correspondance qu’il rêve de “forniquer à Carthage”. Salammbô se parfumait-elle ? L’auteur fait état de “balances de saphir supportant une perle creuse, pleine d’un liquide parfum”. Le roman entier n’est qu’un débordement des sens. Flaubert consacra six ans de sa vie à l’écrire, persuadé de tenir son chef-d’œuvre, noircissant des pages dans un état de semi-ivresse, emporté par un “rêve barbare et magnifique”. Aujourd’hui les habitants de Rouen ont plus de chance : ils ont le choix entre être des citoyens du monde, ou des Français de souche. Flaubert se rêvait en barbare. Il se voyait en Hamilcar, forniquant en toge puis faisant tranquillement la sieste sous un citronnier. À moins que l’image du barbare n’ait été qu’une façon de dire combien il était malheureux. “On ne saura jamais combien il a fallu être triste pour écrire Salammbô”, a-t-il confessé. C’était à Mégara, un faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar." M.P.

Marjorie Philibert est écrivain. Son premier roman, Presque ensemble, vient de paraître aux éditions JC Lattès.

La Collection de la maison Boucheron disponible ici