Pourquoi il est urgent que la mode s'intéresse au climat

par Ariel Kenig

La bipédie nous a libéré les mains et nous nous en sommes servi pour fabriquer des vêtements. Puis, couvert de peaux de bêtes, l’homme a perdu ses poils et s’est posé oklm près du feu, songeant que ses habits de la journée lui avaient particulièrement tenu chaud. Ne pourrait-il pas en faire commerce ? La mode, comme tous les business, naquit de cette idée un peu folle que nous pouvions nous être utiles les uns aux autres. 

Contre une mode hors-sol

Ainsi, quelques milliers d’années plus tard, des centaines de dessins techniques quittent la France par câble sous-marin et reviennent de Chine par bateau sous forme de cotonnades imprimées, de boutons de manchette et de portefeuilles en similicuir. Ces accessoires et ces vêtements, nous les touchons, nous les achetons, nous les lavons et nous nous y glissons. Ils “habillent” notre quotidien sans que nous ayons souvent conscience, devant nos garde-robes, de quelles mega-structures industrielles nous dépendons. Il en va ainsi de notre confort : nous ne savons dire de quoi celui-ci est vraiment fait. D’où vient le coton ? Le bleu de mon jean vintage ? Sur quelle machine a été cousue l’étiquette de ma chemise ? Quelle nouvelle colle permet l’amorti de mes baskets ? Comment le savoir ? À qui le demander ? De leur conception à leur livraison, nos vêtements passent de mains en mains, de machines en machines et de camions en avions-cargos. Une industrie mondiale aux millions d’emplois, aux milliers de sous-traitants. Quelque chose d’hors-norme, vaste comme le monde, au milieu duquel nous connaissons parfois le nom d’un designer et de quelques marques sans adresse. Qui est le DRH ? Le transporteur ? Le paysan ? Les infos se résument à quelques mots sur l’étiquette. Composition lapidaire, made in where, avec toute l’aura que nous préférons attribuer aux objets plutôt que d’en connaître le détail, le prix des salaires et la sueur que leur fabrication a demandés. 

"Il n’y a pas de société de consommation sans alternative facts"

Cela s’appelle le rêve, la publicité. Pourquoi tout savoir ? Tout sourcer ? Parler de capitalisme “aveugle”, c’est parler d’un système délirant qui ne connaît d’autre but que de s’enrichir lui-même, à bout portant, contre une concurrence sans visage : un marché mondial hypercomplexe où les acheteurs de matières ne touchent jamais la came, ne rencontrent pas leurs exploitants. Une économie hors-sol dans laquelle on se demande : “C’est quoi cette bouteille de lait ?” sans penser à la vache, au prix du litre, au bouchon, au processus de pasteurisation. Un système aveugle à lui-même, aussi, puisque très peu de ses acteurs savent ce que leur propre production requiert en termes exacts de ressources environnementales et humaines. Et qu’y a-t-il de grave, sinon qu’à chaque étape de transformation, de fabrication et de transit, les produits que nous consommons s’éloignent un peu de nous, forcés de leur reconnaître une sacrée part de magie pour en arriver là : face à nous, emballés, désirables, comme un bon jambon blanc très blanc, une viande rouge très rouge, une tomate assez ronde pour correspondre à l’idée que l’on se fait de la tomate idéale, sortie d’une terre si propre qu’elle ne laisse jamais trace. Être aveugle fait partie d’un confort que certains chérissent, malgré le réchauffement climatique, la guerre des minerais et les perturbateurs endocriniens. Un confort aveugle à ses causes et conséquences. Un confort sans vérité sur l’envers du décor. Il n’y a pas de société de consommation sans magie, sans alternative facts

sortir de l'eco-Fashion faux pas

Pour autant, en quelques années, opérant une profonde mutation écologique sur laquelle personne ne songerait aujourd’hui à revenir, l’agriculture et l’alimentation sont redevenues porteuses et glamour. N’oubliant pas que l’homme des cavernes s’est laissé convaincre par la publicité qu’il valait mieux se laver les dents, nous mangeons mieux, tandis que le make-up se déleste peu à peu de ses composants les plus toxiques et que l’automobile électrique et les vélos en libre-service s’installent dans les grandes capitales. À défaut de présenter une silhouette éco-respectable, il est désormais certain que nos corps et nos visages s’y préparent. Il est temps que le secteur textile passe à l’action, revoie sa copie et transforme les moindres recoins de ses étapes de production. Hier décrété par des valeurs, le luxe de demain se construira à travers des preuves.