Qu'est-ce qu'un artist-run space ?

A Nice, la Villa Arson, centre d'art et deuxième école d'art française, favorise l’émergence de nouveaux talents, à l’instar du collectif d’artistes La Station, qui présente l’exposition Run Run Run autour de la notion d’artist-run space. Reportage.
La Villa Arson - Photo Jérôme Lobato
La Villa Arson - Photo Jérôme Lobato

Ma mère m’y a emmené quand j’étais petit. Je ne suis jamais sorti du labyrinthe”, confie l’ex-étudiant Julien Bouillon sur les hauteurs de Nice. Ce jour-là, la Ville Arson inaugure Run Run Run, exposition dédiée aux “artist-run spaces”, ces lieux qui, à l’ombre des méga-fondations privées, des galeries mainstream et des structures muséales, fabriquent et/ou exposent de l’art typiquement contemporain. Aujourd’hui professeur au pôle numérique de la Villa, l’artiste Julien Bouillon partage son temps entre l’école et l’Entreprise culturelle, artist-run space installé dans une ancienne station EDF du 10e arrondissement de Paris. La structure à but non lucratif, comme il en existe tant d’autres en France et à l’étranger, abrite plusieurs ateliers et propose des résidences à des artistes malmenés par la paperasse et les prix de l’immobilier. Ayant d’une certaine manière préfiguré le coworking des années 10, ces anciens squats servent de plus en plus, entre le travail artistique personnel et le marché de l’art, d’instance de socialisation, de cooptation, voire de légitimation, et de réponse à la gestion technocratique des ateliers-logements ou, pour la partie visible, des centres d’art. En 1996, l’artist-run space niçois La Station naît sur fond de post-Mitterrandie. “Dans les années 90, c’était l’effondrement. Les galeries Air de Paris et Art:concept venaient de déménager à Paris, explique l’artiste Cédric Teisseire. Or il manquait un chaînon entre l’école et ce qu’il est convenu d’appeler ‘carrière professionnelle’. Nous étions plusieurs à nous demander comment disposer d’un atelier, rencontrer des gens et accéder à des lieux d’expérimentation. Même si nous étions porteurs d’un esprit de rébellion propre aux années 70/80, nous nous posions davantage en inventeur de modules complémentaires. Nous cherchions une alternative qui nous serve à la fois de porte de sortie et d’espace de production, tout en voulant respecter notre héritage.” À l’époque, même l’ambitieux directeur de la Villa Arson Christian Bernard n’y croit pas. Pourtant, l’initiative ressemble fort à celle du Red District, lancé dix ans plus tôt à Marseille, et concorde avec une certaine recrudescence de lieux pour artistes inventés par les artistes : en marge des (si nombreuses) instances gérées par l’État, la BF15 ouvre à Lyon, le Bon Accueil à Rennes ou Glassbox à Paris, véritables laboratoires où les artistes sont mis à contribution. Administration, programmation, installation, promotion, accueil, médiation font partie de leur quotidien. Un bureaucrate de la culture parlerait de “réactivation d’un faire ensemble dans un rapport direct aux publics et aux territoires.”

Dans le cas de Nice, La Station autrefois installée dans un ancien poste à essence a plusieurs fois déménagé, tissé des liens avec le terrain et porte aujourd’hui le projet de rénovation des anciens Abattoirs à Nice-Est, soit 17 000 mètres carrés de bâtiments. Un succès réjouissant : des artistes aguerris aux problèmes d’expulsion ont pour une fois la main sur l’aménagement urbain. Jusqu’au 30 décembre, la Villa Arson fête les 20 ans de La Station qui, selon l’esprit d’ouverture et de générosité qui la caractérise, invite une vingtaine d’autres artist-run spaces à exposer, autrement dit coexister. Bien avant l’attentat du 14 juillet sur la promenade des Anglais, “il s’agissait de montrer un vivre ensemble, avant que ces mots ne deviennent tristement à la mode”, note Cédric Teisseire aux abords du pick-up Toyota, œuvre de l’exposition en provenance de Bordeaux (Zébra3). Rebaptisé Le Collectionneur, le véhicule-galerie a récupéré les pièces d’une trentaine d’artistes en passant par Toulouse (ALaPlage), Sète, Montpellier et Marseille, dessinant une ligne ouest/est marquée non seulement par de nombreux échanges artistiques, mais aussi par le nomadisme et la précarité. Il va sans dire que l’économie sur laquelle vivent les artistes contemporains n’est pas de tout repos, et les confronte sans fard, bien plus qu’on ne préfère les imaginer, à ce qu’on appelle la dure réalité. À toujours courir, beaucoup d’artistes run-space cherchent un abri ou le fantasment. Si Tilman Hoepfl (Dolceacqua arte contemporanea, Italie) s’empare du toit-terrasse avec une structure autonome en bois à usage mixte (habitation ouverte, espace d’exposition, belvédère...), construite dans les jardins de la Villa ouverts au public, la jeune bande du collectif Wonder (Saint-Ouen) s’est quant à elle fabriqué un sauna flambant neuf, serviettes blanches et bouteilles d’eau comprises. Plus légère et facilement transportable, la tente cousue en Jeans 501 de MAIK Alles Gute, présente le travail d’un couple allemand aux faux-airs de Christo et Jeanne-Claude installé entre Leipzig et Berlin. Allégorie de l’amour et des chambres nuptiales, leur espace-jean abrite leur vraie-fausse vidéo de mariage. C’était à Vence, en août dernier. À quelques jours du vernissage, les artistes Raie Zimmermann, Marie Jeschke et leur perruche Subi Stolz se sont dits oui devant un prêtre mexicain. Ayant acté l’urgence d’une désindustrialisation de nos quotidiens, Run Run Run peut se lire, de salles en salles, comme une enquête sur nos prochaines formes d’unions-refuges et d’habitat. 

La villa Arson - photo jérôme lobato
La villa Arson - photo jérôme lobato

Adieu monde pollué 

Comme le propose Omar Rodriguez Sanmartin avec ses pinces zoomorphiques en acier, l’homme doit retrouver ses outils ou, comme y invite l’installation archéo-tubulaire d’Anastasia Benay et Julien Saudubray (Clovis XV, Bruxelles), ménager son eau. À quelques mètres du miroir maritime de David Ancelin, du sfumato noir de Jagna Ciuchta et des mottes de beurre fondues en céramique de Julien Bouillon, le téléviseur renversé d’Éric Stephany, sculpture diffusant les images d’un lever de soleil indien sur une dalle Samsung LCD, témoigne d’un présent post-apocalyptique, fragile et à réinventer sur les bases d’une déconstruction radicale de notre rapport aux machines. Commissaire d’exposition pour l’Entreprise Culturelle dont Éric Stephany fait partie, Julien Bouillon confie avoir “songé à la Méditerranée, à ceux qui y meurent et à ceux qui en tirent des bénéfices. J’ai pensé à un monde qui fond et qui fera de l’Humain un mauvais souvenir laissant enfin la place à la beauté muette.” Adieu monde pollué ? Dans la tradition de Lars Fredrikson (1923-1997), pionnier de l’exploration plastique du son qui créa l’un des premiers ateliers-studios de recherche électroacoustique à la Villa, Isabelle Sordage (L’Atelier Expérimental à Clans) et Ludovic Lignon (La Station) signent une installation sonore où le spectateur retrouve un peu de sa caverne platonicienne et se réapproprie l’écho de son ombre. Ensemble, les 65 artistes de Run Run Run imaginent une porte de sortie à notre éco-système décadent, livrant par leur esprit d’équipe et la mise en commun de leurs connaissances, réseaux et savoir-faire, une critique acerbe des maîtres-mots du XXIème siècle ; réintroduites dans le champ de l’art, les expressions “économie du partage” ou “travail collaboratif” fixent un horizon plus sensible, plus humain et certainement plus enviable que ne l’esquisse un ultra-capitalisme financier sans projet social. Dans une ville dominée par la droite Estrosi et gangrenée par le Front national, le rôle politique de l’artiste est mis à nu. Mettre à l’honneur les artist-run space qu’ils ont construit de leurs propres mains, en dehors des sentiers battus, sur les friches de nos villes et de nos campagnes, c’est admettre que d’autres organisations restent possibles entre l’école et le marché de l’art, la pratique personnelle et le groupe, la fabrication de l’art et sa réception. Il faut pour cela une certaine imagination et le courage de prendre au sérieux les expérimentations de nouvelles organisations sociales. Si Robert Filliou (1926-1987), dont le célèbre Banqueroute est ici repris par le CAN (Neufchâtel, Suisse), aimait qualifier ses œuvres de “pistes de décollage pour la pensée”, nul doute que l’exposition Run Run Run nous prend dans un élan collectif où l’individu isolé, à travers le groupe, reprend de ses forces et quitte ses peurs. Le champ de l’art ouvrirait-il la porte au bonheur ? Au sortir de sa performance reprenant les codes du stand-up, la tornade Anne Lise Le Gac (TANK art space, Marseille) raconte s’être inspirée d’une immersion chez les raëliens pour pointer les doutes, à l’aide d’un coach imaginaire, de notre propension à croire aux faux prophètes. 

Exposition Run Run Run, à découvrir jusqu’au 30 décembre à la Villa Arson. Entrée libre.