Quand la mode fait des raves

Les fêtes dans des lieux déjantés et les free-parties fleurissent, de Londres à Berlin en passant par Paris. L’esprit rave est de retour, et s’abandonner est devenu le maître mot, jusque chez les créateurs qui ont réintroduit dans leurs collections tous ses codes. Revue de style.
Quand la mode fait des raves
Défilé Stella McCartney Printemps-Été 2017

Tout commence à l’été 1987, lorsque quatre jeunes DJs londoniens (Paul Oakenfold, Dany Rampling, Johnny Walker et Nicky Holloway) décident de passer leurs vacances à Ibiza. Une petite île qui, à l’époque, n’est pas le rendez-vous bling que l’on connaît, mais un spot secret où se retrouve la jet-set américaine, les hippies et les gays qui viennent profiter de la tolérance et de l’atmosphère hédoniste du lieu. Ils découvrent la culture club à la sauce Ibiza, gobent leurs premiers ecstas et se retrouvent à danser toute la nuit à l’Amnesia, alors paillote à ciel ouvert envahie de hippies et de chèvres chiant partout. De retour de vacances, des étoiles plein les yeux, fascinés par la musique qu’ils ont entendue, nos quatre apprentis DJs n’ont qu’une idée en tête : implanter en plein cœur de Londres la philosophie baléarique qui vient de bouleverser leur vie. 

L’idée n’est plus de se montrer 

Un pari gagné en une poignée d’années. Alors que l’Angleterre est frappée par la crise économique et subit la politique autoritaire de Margaret Thatcher, la jeunesse plonge tête la première dans l’acid-house naissante, danse au club Shoom au milieu de fumigènes parfumés à la fraise, et se prend de passion pour les raves, gigantesques fêtes illégales organisées en plein air ou dans des lieux désaffectés, tout en construisant de bric et de broc la panoplie idéale pour tenir jusqu’au bout de la nuit. Mark Moore, qui a traîné adolescent avec les Sex Pistols, Malcom McLaren et Vivienne Westwood, avant de s’imposer comme l’un des leaders de l’acid-house avec son groupe S’Express, se souvient de cette hystérie : “Alors que les clubs underground et new-wave étaient élitistes et poseurs, l’acid-house a imposé le jean baggy, les tee-shirts informes, les casquettes, les sifflets autour du cou et les smileys partout. L’idée n’était plus de se montrer, mais de s’abandonner. Les mêmes mecs qui se foutaient sur la gueule un an plus tôt se faisaient des câlins grâce à l’ecstasy, certains partaient dans des délires mystiques, se mettaient à lire la vie de Bouddha, à porter des cristaux autour du cou. Le Shoom a même été obligé de publier une newsletter demandant aux clubbers de ne pas lâcher leur job. Tout le monde ne pensait qu’à une chose : tout quitter, se droguer et danser.” 

Punk, hippie, comble du chic 

Grosses pompes façon Dr. Martens pour affronter la boue, jean baggy constellé de poches pour embarquer tout le nécessaire à ces expéditions nocturnes, tee-shirts aux logos revisités en clin d’œil à l’ecstasy, imprimés psychédéliques, masques de protection chimiques, tatouages et piercings, vêtements de travail détournés : la rave impose son propre style vestimentaire, noyé de couleurs vives et fluo, en empruntant à droite et à gauche, se servant dans le vestiaire hippie, la philosophie DIY du punk ou le sportswear de marques italiennes comme Australian ou Cavello, ringardes à l’époque et devenues le comble du chic aujourd’hui. Bref, comme l’acid-house et ses tubes basés sur le sampling, la rave couture pique, coupe et colle, mélange et touille ses influences, tout en remettant la mode à sa place, c’est-à-dire dans la rue. Mais la plaisanterie rave n’est pas du goût du gouvernement anglais qui ne cherche qu’à décrédibiliser le mouvement à grands coups d’annonces sensationnalistes, d’interdictions et de descentes de police. En 1994, le Criminal Justice and Public Order Act, atteinte jamais vue aux libertés individuelles, condamne les raves à mourir tout doucement. La fête est finie et la jeunesse anglaise se réfugie dans les clubs énormes qui, en réaction à l’interdiction des fêtes illégales, commencent à pousser comme des champignons. Presque trente ans plus tard, l’esprit rave est plus que jamais de retour. S’Express fait remixer ses tubes par la crème des jeunes DJ’s. Altern8, le duo anglais dont les clips ont popularisé l’imagerie rave et sont certainement étudiés en école de stylisme, ressort Full-On Mask Hysteria, son album culte parfait pour vous fâcher avec vos voisins. La maison Kenzo, dans un excès de nostalgie, envoie de vieux flyers des 90’s en guise d’invitations, House of Holland défile à Londres dans les fumigènes, les stroboscopes et les projections psychédéliques, Alexander Wang transforme une église en boîte de nuit hardcore, la campagne printemps-été Gucci fait la fête sur le toit d’un entrepôt désaffecté ou les toilettes d’un club suranné de Berlin, le mannequin homme Paul Hameline, chouchou de Vetements ou Hood By Air, s’offre un supplément d’âme avec son fanzine Rave New World et Marc Jacobs a clôturé la semaine de la mode à New York avec un aéropage des tops les plus hype portant des dreadlocks colorées et semblant sortir d’une free-party. 

Un doigt d’honneur à l’état d’urgence 

Il faut dire que depuis quelques années, de Londres à Paris en passant par Berlin ou le fin fond de la Russie, la rave ne cesse de prendre du poil de la bête. En Angleterre, les kids découvrent les fêtes illégales dans lesquelles se sont connus leurs parents les yeux ouverts comme des soucoupes. À deux heures de Berlin, le Fusion Festival se veut le fer de lance de la philosophie PLUR (pour peace, love, unity, respect) dans un déluge de Dr. Martens ou de Campers, de sweat over-larges, et de coupes de cheveux gabber. À Paris, des collectifs comme Chant de la Machine, Otto 10, Alter Paname ou Fée Croquer, ont investi en masse la banlieue et ses recoins, de bâtiments désaffectés à des abris antinucléaires en passant par des catacombes oubliées, pour y organiser des fêtes démocratiques et anonymes, où une faune nocturne, jeune et haute en couleur, fait un joli doigt d’honneur à l’état d’urgence instauré après les attentats. Pas étonnant dans ces conditions que toute la nouvelle génération de stylistes sur lesquels le monde de la mode a les yeux rivés – les Demna Gvasalia de Vetements et Balenciaga, les Gosha Rubchinskiy et son obsession pour le détournement sportswear, les Virgil Abloh compagnon d’aiguille de Kanye West ou les Wanda Nylon – revisite, et introduit dans les collections, tous les gimmicks du look rave, comme le survêt, le sweat XXL, les grosses chaussures, le détournement de logo, le hoodie et le crane rasé, en lui apportant un petit plus de style et d’élégance 00. Comme si les raves et cette époque qu’ils n’ont pas connues résonnaient parfaitement avec leur obsession pour la contre-culture, leur goût pour le prolétariat, leur envie de démocratisation et leur sens, évidemment, de la provocation. Mais se révélaient surtout comme l’ultime doigt d’honneur aux codes formatés du rock, pillés plus que de raison par la mode ces dix dernières années, et devenus le cliché parfait d’une couture bourgeoise et frileuse.