Rave Inna Africa

Si les musiques électroniques sont nées et ont prospéré en Europe et aux usa, elles ont depuis largement essaimé du côté du Berceau de l’Humanité. Et si demain c’était l’Afrique qui donnait le rythme ?
Photos : Muhammad A. Kanch
Photos : Muhammad A. Kanch

La musique électronique n’a jamais été autant scrutée. Forte de son succès, elle est même entrée au musée de la Fondation EDF en 2016 et à la Philharmonie de Paris cette année. Son histoire est de plus en plus documentée, autour d’un demi-siècle d’échanges transatlantiques entre continents européen et américain. Mais pour trouver les pistes de demain, comme dans bien d’autres domaines, il faudra certainement regarder attentivement vers le continent africain. C’est ainsi l’effervescence autour du récent festival ougandais Nyege Nyege qui procure l’excitation chez les spécialistes (“nyege nyege” en swahili évoque d’ailleurs une certaine fébrilité sexuelle). La multitude des artistes et des scènes à découvrir, conjuguée aux promesses économiques d’un marché appelé à exploser, donne un espoir d’eldorado à une culture avide de renouvellement. 

kwaito et kuduro à l’essor international 

Des scènes électroniques africaines, on connaissait jusqu’à présent les vagues du kuduro et du kwaito nés à la toute fin des années 90 (sans parler des courants plus proches comme l’afro-trap ou les versions électro du coupé- décalé). Mélanges de hip hop frénétique et de breaks électroniques syncopés, le kuduro est populaire dans toute l’Afrique lusophone, de l’Angola au Cap Vert et jusqu’au Brésil ou au Portugal où les Européens l’ont découvert avec le Buraka Som Sistema au début des années 2000. En Afrique du Sud, c’est le kwaito, né dans les townships de Johannesburg au milieu des 90’s, qui s’est accéléré au son de la house et a pénétré les oreilles européennes via le Township Funk de DJ Mujava, publié sur le célèbre label électronique anglais Warp en 2008. Le genre a récemment essaimé en différentes variantes, qu’on retrouve toutes au Cape Town Electronic Music Festival (CTEMF). L’afro-house est la plus variée, très souvent vocale, dont on peut citer comme représentants Spoek Mathambo, Black Coffee, Kid Fonque, Muzi ou Sun-El Musician. Une version plus instrumentale et rapide, le shangaan electro, est née à l’orée 2010 dans la province du Limpopo, avec l’emblématique DJ Nozinja, relayé en Europe par le label anglais Honest Jon’s. Enfin, depuis quelques années, la ville de Durban à l’est du pays a vu éclore une version addictive au rythme plus pesant et répétitif, le gqom, dont l’artiste le plus connu est DJ Lag. Si vous découvrez tous ces noms à la lecture de cet article et que leur quantité vous semble indigeste, dites-vous qu’ils ne faisaient qu’office d’entrées ! C’est à présent que les plats de résistance s’annoncent, et en nombre… D’autant qu’en plus des productions africaines, il faut compter avec les diasporas. Ainsi, le label-collectif NON Worldwide, havre de projets novateurs, fondé par la Congolaise de Londres Nkisi, avec l’Américain d’origine nigériane Chino Amobi et la Sud-Africaine Angel-Ho n’a pas empêché Nkisi de sortir son très bel album 7 Directions sur UIQ, label du Londonien Lee Gamble, qui héberge des créations plus sombres, dont l’audacieux Terminal de l’Égyptien Zuli. Vous l’avez compris, l’ébullition est grande. Et, récente cerise sur le gâteau, le festival Nyege Nyege vient braquer les projecteurs sur la vitalité de la scène d’Afrique de l’Est. 

Photos : Muhammad A. Kanch
Photos : Muhammad A. Kanch

Nyege Nyege lance l’alerte

Jean-Baptiste Hervé, journaliste indépendant québécois habitué à traiter le cas des réfugiés sous l’angle de la culture, et précisément de la musique, revient d’Ouganda. Or c’est le pays qui compte le plus de réfugiés au monde. À Kampala, la capitale, véritable hub culturel cosmopolite, il a côtoyé Érythréens, Tanzaniens et autres métisses ougandais- allemands… et a fini par rencontrer l’équipe du festival Nyege Nyege : Arlen Dilsizian, Grec d’origine arménienne, et le Belge Derek Debru. Né autour des soirées Boutiq Electroniq organisées par la DJ, réalisatrice, designeuse de mode et artiste Hibotep, l’aventure s’est muée en festival, dans un village de vacances de Jinja, à deux heures de route à l’est de Kampala, à l’embouchure du Nil Blanc et du lac Victoria. Le festival qui souffle ses cinq bougies cette année est l’émanation du label Nyege Nyege Tapes, voulu par Arlen et Derek comme une vitrine de l’avant-garde électronique locale, connectée aux racines musicales de la région. Il abrite des projets aussi passionnants que ceux de la DJ engagée Kampire ou de Jay Mitta, producteur tanzanien de singeli, un genre ultra-rapide (180bpm) typique de Dar es Salaam bricolé avec les ordis du bord. Mais aussi Slikback*, Kenyan à la techno musclée qui a secoué en février le club parisien Concrete et que l’emblématique chaîne internet techno de Londres Boiler Room a filmé à Jinja, mais aussi Nihiloxica, ensemble de quatre percussionnistes ougandais et de deux DJ anglais qui a agité les dernières Trans Musicales de Rennes, ou encore Otim Alpha et son projet électro Acholi, qui a embrasé le festival du collectif français Soukmachines en mars à Vitry-sur-Seine. Tous à suivre sur le site français Pan African Music (PAM), devenu référence en la matière. Pour Jean-Baptiste Hervé, également collaborateur de PAM, le travail des deux activistes de Nyege Nyege est remarquable : “Depuis 1986, le président ougandais Yoweri Museveni s’accroche à un pouvoir très conservateur. En 2018, le ministre de l’Éthique et de l’Intégrité (sic) a voulu faire interdire le festival pour promotion de l’homosexualité (passible de prison à vie en Ouganda, ndlr). Pourtant, il y a une scène LGBT active à Kampala. Nyege Nyege a son QG, la Villa, qui accueille les artistes en résidence, permet les échanges, jusqu’avec des groupes de métal kényans. Ils font aussi tout le travail administratif pour permettre aux artistes d’obtenir des visas pour tourner extensivement en Europe. Au final, ça amène du tourisme au pays.” Ce qui calme certainement le gouvernement. D’autant que le festival est désormais adossé à l’opérateur téléphonique sud-africain MTN et accueille plus de 5 000 personnes sur cinq scènes, ce qui pour ce type d’événement est déjà imposant et pourrait s’amplifier. 

L’Afrique de l’Ouest n’est pas en reste 

De l’autre côté du continent, au Burkina Faso, le Français Camille Louvel organise à Ouagadougou le festival Africa Bass Culture, ABC, sur un tout autre format. Il s’y est installé en 2003 et y a monté avec des amis le bar Ouaga Jungle, orienté drum&bass mais qui a vite échangé avec le milieu hip hop ouagalais : “Il n’y avait pas de soirées électro au sens européen, mais la composition digitale existait déjà, avec des boucles de ndombolo congolais, du coupé-décalé. En 2016, on a créé ABC et cette année était donc notre quatrième édition. Sur trois semaines, on investit plusieurs lieux, avec notre sound system sur un camion podium, entre bloc party et rave, de Ouaga à Bobo- Dioulasso (Burkina) et jusqu’à Abidjan (Côte d’Ivoire), devant 150 à 800 personnes selon les lieux.” Sur un mélange de sonorités locales et électroniques, le festival réunit aussi bien le Congolais DJ Bomayé que Kokondo Zaz, un groupe aux instruments de récupération semblables à ceux de Kokoko! de Kinshasa, ou les DJ ivoiriennes Asna et Chabela et leur plateforme Électropique dédiée à la musique électronique underground, tout comme la DJ ghanéenne Keyzuz nommée Beat Phreaks. “Abidjan et Ouaga ont une longue culture festive, poursuit Camille. La région fonctionne beaucoup en crew : Do 4 Love au Niger, Sunday, KamaYakoi et Electropique à Abidjan, ElectrAfrique au Sénégal, Akwaaba au Ghana…” En 2017, Carolin Christgau, directrice du Goethe Institut, l’équivalent allemand de l’Institut français, a été mutée de Kampala à Ouagadougou. Elle a mis ABC en contact avec Nyege Nyege. “Ils ont commencé comme nous, résume Camille : une fête qui a pris une grosse envergure. J’y suis allée, et les deux festivals ont échangé des artistes et des compétences. Nous avons la même approche de programmation, la distorsion, le dancefloor.” 

Photos : Muhammad A. Kanch
Photos : Muhammad A. Kanch

Des lieux de créolisation 

Sébastien Lagrave, le directeur du festival francilien Africolor, collabore régulièrement avec Camille Louvel. Lui aussi s’est rendu à Nyege Nyege, et à Nairobi, capitale du Kenya, autre carrefour cosmopolite de l’Est. Là-bas, comme à Kampala, il a constaté l’importance de ce qu’on nomme désormais en France des “tiers lieux”, certains Instituts français ou Goethe Institut, mais aussi des lieux de socialisation et de fabrique culturelle d’un nouveau genre mêlant commerces, restauration, bars et scènes artistiques, comme Nyege Nyege à Kampala, Ouaga Jungle au Burkina ou le Bushman Café à Abidjan. À Nairobi, The Alchemist est l’un de ces lieux catalyseurs d’effervescence, avec une bonne place donnée au DJing, aux côtés du rap omniprésent. Le festival Africanouvo y est emblématique de la porosité des disciplines, regroupant sur trois jours musique, art, mode, jeu vidéo ou cinéma. DJ Cortega, un Suisse installé à Nairobi après avoir roulé sa bosse aux États-Unis, participe à la propagation de la culture électronique sur le continent. Il a désormais rejoint Dakar et ElectrAfrique. Évidemment, la question de l’articula-tion entre Occidentaux et Africains dans le développement des musiques électroniques se pose. Mais tous les Blancs actifs en Afrique y sont réellement implantés. Sébastien Lagrave n’y voit pas de scories néocoloniales : “Il s’agit de partage et d’échanges, au service des artistes. Les logiques qui se développent ne se contentent plus d’apporter un savoir du Nord.” C’est plutôt une créolisation, au sens où l’entend Édouard Glissant, qui est à l’œuvre, c’est-à-dire un métissage imprévisible et donc fertile. Comme avec l’artiste Guiss Guiss Bou Bess (“nouvelle vision” en wolof), fruit de la rencontre du musicien et chercheur en sciences sociales Stéphane Constantini, installé à Dakar, avec le percussioniste, chanteur et danseur Mara Seck. Résultat, un mélange de sabar, tambour traditionnel sénégalais, de mbalax et d’électronique vivifiant, qui se produira en décembre prochain aux Trans Musicales de Rennes. 

Noirs et blancs, hommes et femmes

Reste à savoir si les conditions culturelles, politiques et économiques existent pour que ces pratiques s’installent durablement sur le continent, afin d’éviter la mésaventure historique de la techno de Détroit, longtemps peu prophète en son pays avant d’être reconnue en Europe. Sébastien Lagrave constate : “Si on considère que cette musique s’adresse, en Europe et aux États-Unis, aux classes moyennes aisées qui peuvent aller en club, cette partie de la population africaine est en train de se développer. La manière de se montrer n’est peut-être pas la même en Afrique de l’Est anglophone qu’en Afrique de l’Ouest francophone. À Ouagadougou ou à Bamako (Mali), le clubbing électro est moins évident, on montre sa richesse de manière plus assise, autour d’une bouteille de whisky, sur de l’afrobeat et du coupé-décalé plutôt que de la techno. Tout ça se rejoint dans l’afro-house. DJ Cortega a récemment organisé une soirée à Bamako qui a très bien fonctionné.” Du point de vue de la condition d’artiste, beaucoup reste à conquérir, sur un continent où récupérer des royalties est encore illusoire et où les forfaits data mobiles ne sont pas illimités, ne permettant pas d’écouter en continu la musique sur les plateformes de streaming. Point important de cette dynamique que constate Sébastien Lagrave, c’est la place qu’elle fait aux femmes : “Leur émergence est une vraie spécificité de la capitale ougandaise, notamment grâce à Carolin Christgau, alors directrice du Goethe Institut de Kampala, qui a supporté le programme Femme Electronic. Il y a eu un travail commun de formation avec Nyege Nyege autour du logiciel Ableton. En Afrique de l’Est, c’est moins difficile pour elles. Mais heureusement ça évolue à l’Ouest. À Bamako, la Mousso Académie (“mousso” signifie femme en bambara) vient d’ouvrir, avec une formation au DJing qui leur est dédiée. À Tunis aussi, la première académie pour femmes DJ a ouvert (avec l’association danoise Future Female Sounds, ndlr)”. 

L’Afrique à la conquête du monde

Sébastien Lagrave conclut : “Notre festival Africolor n’est pas encore identifié aux musiques électroniques, même si nous y sommes attentifs. Pourtant, pour la Saison Africa 2020, le 6 juin, l’Institut français nous a demandé d’organiser les soirées d’ouvertures, consacrées aux musiques électroniques africaines à Paris, Nantes, Rouen, Reims et Lille.” Un événement d’envergure auquel collabore Camille Louvel et qui convoquera notamment les festivals Africa Bass Culture, Nyege Nyege ou Africanouveau. Ces scènes sont peut-être celles qui sortiront la musique africaine de la case trop fourre-tout des “musiques du monde”. Et si des festivals occidentaux vont déjà à la rencontre des villes et cultures du monde entier en y délocalisant régulièrement leur programmation, comme le Lyonnais Nuits Sonores a pu le faire à Tanger (Maroc) ou le Toulousain Les Siestes Électroniques à Brazzaville (République du Congo), Agadir (Maroc) ou Conakry (Guinée), désormais c’est l’Afrique qui vient à nous. Preuve en est aussi de la pénétration des sons africains dans les productions et labels européens, à l’instar du Londonien Hyperdub, référence de la drum&bass, qui vient de signer coup sur coup le pape du gqom DJ Lag avec Okzharp (du duo Okzharp & Manthe Ribane), la Sud-Africaine Angel Ho et l’Angolais Nazar. Comme l’exprime l’artiste kényan Taio, dans un documentaire du média anglais Fact Magazine sur le Nu Nairobi : “Le chemin a été long pour qu’on se sente faire partie du monde. Aujourd’hui, la scène est prête à exploser.” D’autant que, comme partout, la musique électronique présente l’avantage d’abaisser la barrière de la langue, y compris entre pays africains limitrophes. Sans pour autant se voir menacée d’uniformisation, puisque toutes les scènes concernées réhabilitent leurs genres traditionnels dans l’électronique. Si on ajoute à ça l’incroyable vitalité de la mode des grandes métropoles africaines, c’est certain, Africa is the future ! * Slikback jouera au Red Bull festival, le 28 septembre à la Maroquinerie, Paris.

Photos : Muhammad A. Kanch.
Photos : Muhammad A. Kanch