Rencontre avec Thom Browne, le créateur qui aime les licornes, le tailoring et la compétition

"C’est totalement libérateur…" Son nouveau défilé à Paris, tout en volumes et matières nobles, confirme encore une fois l'imagination hors-norme de Thom Browne, designer parmi les plus fantasques de la planète mode. Dans son univers atypique, il est question de style, de processus créatif, de shows singuliers et de collections aux coupes masculines impeccables… Interview.

Portrait de Thom Browne

Aux yeux des néophytes, Thom Browne pourrait passer pour un monomaniaque. En choisissant de relancer le costume comme uniforme urbain au mitan des années 90, en pleine ère grunge, il se démarque par son œil très particulier, un mélange de tailoring traditionnel et de nouvelles proportions : vestes très étroites, chemises slim et pantalons raccourcis. Après quelques commandes pour des particuliers, il lance sa première collection en 2004, qui est très vite adoptée par Bergdorf Goodman à New York et Colette à Paris. Le créateur propose enfin sa ligne femme en 2011, faite de subtile et surprenante sensualité, un travail qui va bien au-delà du style garçon manqué qu’on aurait pu attendre de lui. 

Thom Browne construit son univers à partir d’un credo simple : être bien vêtu ne doit pas interférer avec l’énergie, l’intellect ou le planning de la personne qui porte la tenue. Ce concept lui apporte une clientèle internationale dévouée ainsi que le respect des médias. Il gagne le prix CFDA du créateur pour hommes de l’année en 2006, 2013 et 2016, le prix GQ du créateur en 2008 et le Cooper Hewitt National Design Award en 2012.

Thom Browne aime utiliser ses défilés comme une opportunité pour créer des univers incroyables, des escapades fantasques comme antidote à la banalité d’une “simple” collection de prêt-à-porter, que ce soit en transformant l’espace en dortoir géant, en créant des vêtements immenses ou en faisant défiler des mannequins cagoulés. En octobre dernier, la première présentation de sa ligne femme à Paris en est l’exemple type, une féerie inspirée par l’univers onirique de deux petites filles. Chaque look utilise le tulle comme base, qu’il soit rasé et doublé pour ressembler à un tissu preppy ou drapé pour réaliser une immense licorne habitée par deux performeurs. Cet univers fort, entre rêve, fierté et élégance, se ressent dès que l’on pénètre dans les bureaux du créateur, où chaque employé est vêtu en Thom Browne de pied en cap. Rencontre à New York avec ce grand timide visionnaire par une journée d’hiver glacée. 

Les uniformes

“Il y a tellement d’individualité dans le fait d’assumer un uniforme. Une personne qui adopte un habit reconnaissable entre tous fait preuve d’une réelle confiance en elle. C’est totalement libérateur… Dans l’univers de la mode où les choses sont censées changer et évoluer chaque saison, c’est assez particulier de créer un costume unique. Pour moi, c’est très important d’enraciner cette création dans un monde qui est à la fois compréhensible et reconnaissable : je considère cela quasiment comme un art vivant. 

J’aime l’idée que le vêtement soit utile, au-delà même du simple uniforme, que tout puisse être portable et utilitaire. J’adore voir des gens porter mes créations – pas simplement de temps en temps et de façon précieuse, mais quand ils les habitent vraiment. Si vous regardez ici dans ce bureau, vous verrez que certaines personnes portent un costume avec des trous aux coudes, par exemple, et c’est tellement beau. Lorsque les choses sont belles et bien faites, et qu’elles sont portées de la façon pour laquelle elles ont été conçues, c’est simplement magnifique. 

C’est passionnant de créer des collections et des défilés que les gens découvriront ensuite. Le côté business de la mode me fascine moins. Au-delà de l’aspect commercial, c’est l’expérience qu’engendre chaque collection qui rend la mode importante à mes yeux.” 

Le tailoring

“Le tailoring, c’est réaliser les choses parfaitement. Mes collections commencent toujours du point de vue du tailoring, car c’est ce que je sais faire et ce que j’aime le plus. J’adore l’idée de la force qui émane d’un vêtement bien taillé, pas seulement pour les hommes, mais également pour les femmes. 

Je trouve malheureusement que le monde est devenu très homogène. Vous vous rappelez l’époque où vous alliez à Milan ou Paris et qu’il y avait ces boutiques très spéciales qu’on trouvait seulement sur place ? Cela n’existe plus. On peut ressentir la sensibilité d’un Français, d’un Italien, d’un Américain, mais ce sera plus dans leur attitude que dans leur façon de s’habiller. Pour certains, cela fait partie d’une culture – en Angleterre, par exemple. Aux États-Unis, le vêtement ne fait pas vraiment partie de notre culture, même si les années 40 ou 50 ont apporté cet esprit de glamour hollywoodien. Si vous regardez une vieille image du stade des Yankees, tous les hommes sont en costume, cravate et chapeau. C’est comme cela qu’on s’habillait. J’aime l’idée d’apporter cette sensibilité à notre époque. À l’université, je faisais beaucoup de sport, et nous devions porter une veste et une cravate pour chacune de nos compétitions. Nous parlions aujourd’hui au bureau du fait que ce serait rafraîchissant si les athlètes se présentaient toujours ainsi. Ce serait très puissant et évocateur pour les jeunes qui manquent parfois de bons repères. Ces athlètes sont les meilleurs dans leurs disciplines, mais leur apparence est secondaire. C’est l’un des problèmes de notre société : les gens se focalisent sur les ventes et les bénéfices, au lieu de se concentrer pour faire les choses vraiment bien.” 

Les défilés

“Chaque saison est différente. Parfois la collection me vient en premier, et j’imagine ensuite une histoire qui pourra la rendre plus intéressante. D’autres fois, je pense à l’histoire pour la présentation de la collection que je dessine alors en conséquence. Ce que les gens ressentent lors de mes défilés est primordial. Évidemment que la qualité de la collection compte, c’est pour cela qu’il faut qu’elle soit consacrée par quelque chose de mémorable. De manière assez égoïste, j’essaie de faire durer l’événement le plus longtemps possible. Je ne comprends pas pourquoi d’autres créateurs ne font pas de même. Nous mettons tellement de temps et d’efforts dans une collection, pourquoi le show devrait-il être consommé en dix ou douze minutes ? J’ai envie de leur dire que les gens peuvent se concentrer plus que ça, de prendre leur temps et que ce ne sera pas perdu.

Mon but n’est pas de faire en sorte que mes défilés aient un lien avec le monde extérieur. Ce que je veux, c’est immerger les gens dans un univers qui est tantôt proche de la réalité, tantôt pas du tout, ça m’est égal. J’aime que les choses soient cohérentes entre elles. Je ne me soucie pas de savoir si les gens vont se poser la question : ‘Qui va bien pouvoir porter ça ?’ ou ‘Est-ce vraiment réel ?’, puisqu’il s’agit seulement d’une expérience de 20 à 30 minutes qui permet de voir le monde différemment, d’inciter à la réflexion, au rire ou aux larmes. Il s’agit de créer de l’émotion et de ne pas se contenter de montrer quelque chose de simplement compréhensible. 

Je ne me souviens pas d’avoir jamais rêvé, enfant, à toutes ces choses auxquelles je pense pour mes défilés. C’est inné, un point c’est tout. Parfois ce sont mes propres idées, mais elles peuvent aussi bien venir d’un film, d’un livre, d’une œuvre d’art. Ça me plaît de raconter une histoire. Je ne viens pas d’une famille artistique – au contraire, j’ai eu une enfance très classique. Ma fantaisie peut quelquefois émaner d’un certain sentiment d’ennui. J’essaie de pousser les choses au maximum, sans sombrer dans le ridicule. Mon défilé d’octobre [le show SS18] racontait les songes de deux petites filles. Et à quoi rêvent généralement les fillettes ? De fantaisie, de licornes, d’animaux. C’est aussi simple que ça.”

Les femmes

“J’ai lancé ma première collection pour le printemps 2004. Dès le début, j’ai créé pour les femmes, mais uniquement en commandes spéciales. C’est à partir de 2011 que je leur ai dédié une collection. L’approche créative reste la même, mais c’est peut-être plus excitant de créer pour la femme car l’homme reste une évidence pour moi. Avec la femme, ce n’est pas forcément plus difficile, mais il y a beaucoup plus de potentiel. C’est un vrai challenge de concevoir quelque chose d’unique, qui n’a jamais été vu auparavant. Je pars du tailoring que j’adapte pour donner un effet plus masculin ou plus féminin selon les besoins. Je ne veux pas simplement créer pour une femme qui cherche un style masculin.” 

La marque

“Je suis très vieux jeu, j’aime présenter mes collections de façon traditionnelle. D’un point de vue purement économique, il faut être présent sur un calendrier et s’y tenir, afin de proposer les nouveautés au bon moment. C’est un choix très personnel : toute cette mouvance du see-now, buy-now n’est pas du tout pour moi. J’aime la compétition et l’idée de créer des collections. Mais je m’ennuie aussi très vite et j’apprécie de pouvoir passer à autre chose. 

Je montre mes collections homme à Paris depuis 2010, simplement parce que la ville est vraiment le centre névralgique de la mode homme. Pour la femme, je conçois mes collections d’un point de vue conceptuel, et Paris apprécie cette approche. Je m’y sens bien accueilli et bien compris. On ne questionne pas mes propositions, on les applaudit. C’est quand même plus positif de sentir que les gens s’intéressent à mon approche, plutôt que de les voir se dire : ‘C’est absurde, qui va porter ça ?’ D’ailleurs, Paris a compris mon travail dès le départ puisque Sarah (Andelman, ndlr) a acheté ma toute première collection pour Colette. Elle nous a vu traverser toutes les épreuves d’une marque en devenir, les retards de livraison, etc., et elle ne nous a jamais lâchés. D’ailleurs, c’est rafraîchissant de constater que les gens peuvent arrêter une aventure comme ça alors que tout va bien, cela montre une véritable force de caractère.”