Sans Coutures

Un vent d’innovation souffle sur l’univers fashion. Quand les créateurs concilient vêtement et technologie, impression 3D et autres techniques de pointe s’immiscent au cœur de la mode, chamboulant profondément ses paramètres classiques, jusqu’à devenir déclencheur de créativité.
Défilé Haute Couture Automne-Hiver 2016-2017 Iris Van Herpen en juillet dernier à l’oratoire du Louvre. Photo : Warren Du Preez & Nick Thornton Jones.
Défilé Haute Couture Automne-Hiver 2016-2017 Iris Van Herpen en juillet dernier à l’oratoire du Louvre. Photo : Warren Du Preez & Nick Thornton Jones.

“Regarde,  c’est  moi  à  poil !”,  s’exclame Maroussia Rebecq, fondatrice de la marque parisienne Andrea Crews, qui a récemment organisé une exposition présentant, entre autres, des figurines miniatures d’elle-même en costume d’Ève, moulées à ses dimensions réelles, au micromillimètre près. Fused Deposition Modeling (ou modélisation par dépôt de fil en fusion), c’est le nom de cette impression 3D appliquant des filaments superposés de résine synthétique à la façon d’une guimauve, sous une chaleur de 200 degrés – un robot complexe qu’elle n’hésite pas à installer en pleine galerie. À l’heure de la fusion grandissante de l’homme et de la machine, de l’intime et du digital, peut-on s’étonner que cette technique futuriste devienne un véritable déclencheur de créativité ? 

Artisanat 3.0 

Le processus émerge dans les années 80, en particulier utilisé pour des prototypages, du modélisme et autres taches initialement réservées à l’envers du décor. Aujourd’hui, il se crée une nouvelle place, à la fois au cœur et à l’avant-scène d’une génération récente de stylistes questionnant les paramètres du luxe et de la rareté à l’heure du digital. En tête de file, Iris van Herpen, fondatrice de la maison éponyme de haute couture, qui se fait connaître pour ses robes intégralement sorties d’imprimantes. Saison après saison, la jeune femme hollandaise développe des systèmes et des formules complexes main dans la main avec de prestigieux architectes et scientifiques d’établissements comme le MIT (Massachussets Institute of Technology). Une fois qu’elle a produit l’intégralité des textiles grâce à des processus d’impression demandant une minutie extrême et des semaines de travail, elle les assemble dans une pratique d’atelier des plus classiques. Ainsi, son tour de force est de réconcilier l’attente d’une clientèle (très) haute gamme et l’artisanat 3.0. Et si le luxe est classiquement synonyme de patte humaine et de gestes anciens, Iris van Herpen voit les choses d’un autre œil. “Pour des raisons qui me dépassent, les gens semblent associer artisanat et vieilles méthodes à répéter à tout jamais de façon inchangée. Pourtant le savoir-faire a toujours été une affaire d’innovation technique”, dit-elle. Au fil de ses pièces, elle repousse sans cesse les frontières du possible en créant des robes qui dégagent de la lumière, des vapeurs, qui résistent au feu ou sont conductrices d’électricité – toujours dans le but de “brouiller les frontières entre la mode, la science, l’art, l’architecture vers un nouveau médium hybride”. 

Défilé Haute Couture Automne-Hiver 2016-2017 Iris Van Herpen en juillet dernier à l’oratoire du Louvre. . Photo : Warren Du Preez & Nick Thornton Jones.
Défilé Haute Couture Automne-Hiver 2016-2017 Iris Van Herpen en juillet dernier à l’oratoire du Louvre. Photo : Warren Du Preez & Nick Thornton Jones.

Un duo troublant 

Cette mouvance remet sur le tapis le travail du philosophe allemand Walter Benjamin. Dans son texte fondateur L’Œuvre d’art à l’époque de la reproductibilité technique (1936), il évoque l’extrême complexité à définir l’authenticité de la création face à sa possibilité de duplication et le lien ambigu qu’entretient l’humain à l’artificiel. Cette pensée traverse l’Histoire, et à l’arrivée (souvent accompagnée de mouvements de panique et de théories de complot) de nouvelles machines telles que le lecteur CD, la photocopieuse et, aujourd’hui, l’imprimante 3D permettent de reproduire à l’infini et de façon robotique un geste incarné. Pour lui, la technologie face à la création est troublante car elle juxtapose deux mythes inconscients : “Celui du chirurgien, qui s’immisce dans l’intime et répare d’une main experte […] dans un processus compréhensible, de proximité et de connaissance ; et celui du magicien, qui crée l’inexplicable et maintient une part de mystère et de fantasme face à son public”. Là, cette technologie appliquée au vêtement pénètre notre quotidien, couvre la peau nue de façon plus performante que jamais, tout en gardant une part de miraculeux. Prenons pour exemple les progrès effectués dans le sportswear grâce à ces nouvelles possibilités. Les marques, toujours avides d’accompagner et d’encourager l’endurance et la prouesse physique, ne sont pas en reste. Le label américain Under Armour propose des chaussures en maille tissée imprimées, plus adaptées que jamais au choc et à la pression. Adidas imagine des semelles prenant la forme du pied de chaque sportif ; New Balance lance un partenariat avec la firme scientifique Nervous System pour créer des baskets adaptées à la pression de celui ou celle qui les porte. Pour les Jeux olympiques 2016, Nike et d’autres marques ont même étudié le cas de certains champions de sprint et de nage afin de produire des maillots de bain aidant au mouvement, ou des baskets favorisant un rebondissement du pied. Les cyclistes auraient, eux, le droit à des poignées de vélo antidérapage, absorbant la sueur et allégeant l’objet. 

Le vêtement connecté 

Aujourd’hui, ces méthodes sont à la fois en train de s’inscrire dans l’Histoire et dans le futur : en mai 2016, le Metropolitan Museum de New York dévoilait son exposition Manus X Machina présentant des dizaines de vêtements, le tout dans le but de refléter notre obsession actuelle pour la technologie et le changement radical produit par ces nouveaux systèmes. En parallèle, Levi’s et Google ont révélé une recherche collaborative autour de vêtements en denim qui préviendraient celui qui les porte d’une prise de poids, permettrait de décrocher son smartphone ou de réserver une table dans un restaurant grâce à une pression sur la veste. Une  science-fiction  utopique ?  Peut-être, mais ancrée dans une réalité certaine si ces nouvelles technologies et gestes manuels s’imbriquent. Selon Hubert Barrère, corsetier et directeur artistique de l’atelier de broderie Maison Lesage, appartenant au giron Chanel, il ne s’agirait pas de rejeter le travail humain, bien au contraire, mais de le remettre à jour et le faire vivre avec son temps. La collection haute couture automne-hiver 2015-2016 de la maison au double C faisait défiler des tailleurs intégralement sortis d’une imprimante 3D, sans la moindre couture. “C’est un tour de force bluffant pour un créateur, ravi de trouver de nouvelles propositions et suggestions face à cet artisanat du futur”, dit-il au sujet de pièces qu’il a recouvertes de broderies élaborées, assurant une continuité entre passé et présent. “La rencontre d’un sur-mesure plus précis que jamais dans l’Histoire et des broderies anciennes, mais revues : voilà où en est le luxe actuel”, ajoute-t-il. 

Vue sur le défilé, la collection Seijaku d’Iris van Herpen, des robes composées de volants et de drapés majestueux défiant les lois de la physique. Photo : Warren Du Preez & Nick Thornton Jones.
Vue sur le défilé, la collection Seijaku d’Iris van Herpen, des robes composées de volants et de drapés majestueux défiant les lois de la physique. Photo : Warren Du Preez & Nick Thornton Jones.

Une offre personnalisée 

L’impression 3D permettrait-elle donc de renforcer une définition du luxe à la fois contemporaine et fidèle à sa philosophie historique ? C’est bien ce que soutient Pascal Morand, président de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, qui souligne la possibilité d’une offre profondément personnalisée. Par ailleurs, cette technologie permet d’incorporer une vision et des problématiques actuelles. “L’aspect écologique est clé : ces méthodes d’impression permettent de produire sur place, et donc de ne générer aucun transport, de stock inutile”, remarque-t-il. Le croisement de la prouesse artistique et ergonomique, la rencontre entre le personnel et le mécanisé, l’anthropoïde et l’androïde : voilà où en est la mode de demain – une existence hybride, sophistiquée et connectée.