Fantastique, le plastique ?

"Synthétiquement vôtre", tel est le message que les créateurs semblent vouloir nous faire passer. Vinyle, PVC, Lycra, alcantara jouent sur l’axe fragile (et hautement subjectif) entre beauté et laideur, richesse et pauvreté. Y aurait-il autant de différence entre le “vrai” et le “fashion” synthétique qu’entre le réel et le virtuel ?
Wanda Nylon
Wanda Nylon, Printemps-Eté 2017

Première conférence de rédaction pour ce numéro de Mixte. On évoque le revival des années 90, le retour de l’Eurodance, le groupe Aqua. À peine le terrible refrain de “Barbie Girl” s’est-il logé dans notre cortex (“Life in plastic, it’s fantastic!”) qu’on est passé à son illustration physique sur les podiums de la saison. Car oui, plastique, vinyle, Lycra, matières 100 % synthétique y font leur grand retour, mouvement fourbe amorcé depuis plusieurs saisons déjà. Fourbe car l’ironie absolue de ces matières est de jouer sur l’axe fragile (et hautement subjectif) entre beauté et laideur, richesse et pauvreté.

Lorsque les matières man made font leur apparition pour le grand public dans les années 70, on les adopte d’abord pour leurs qualités pratiques et visuelles : lavage facile, séchage rapide, repassage inutile de chemises à motifs et sous-pulls vivement colorés. Et tant pis si le fait d’enfiler ces derniers crée suffisamment d’électricité statique pour alimenter son mange-disque… Dans les années 80, la déferlante va de pair avec le nouvel engouement pour le fitness. Qu’elles suivent ou non les chorégraphies survoltées de Véronique et Davina le dimanche matin, les femmes adoptent ce collant en Lycra surbrillant qui n’a pas encore l’audace de s’appeler legging. Une génération plus tard, les défauts du synthétique (ça pue, ça gratte, ça fond) bien intégrés, c’est de la périphérie que reviennent les beaux jours du nylon. Musiciens en galère, laborantins de ce qu’on appellera plus tard la Britpop, les membres de Suede, Pulp ou Saint Etienne s’habillent dans les charity shops (sortes d’Emmaüs vestimentaires très nombreux en Grande-Bretagne), moins par goût que par nécessité, créant de par leur succès grandissant un certain culte de la laideur avec leurs blouses en polyacrylique et leurs vestes en fausse fourrure. Une esthétique qui parvient à faire le crossover avec la grande mode, puisque Prada ou Gucci proposent au mitan des années 90 des modèles aux motifs géométriques et aux tons acides que ne renient pas Jarvis Cocker ou Louise Wener, icônes de la scène musicale britannique. Mais pour peu qu’ils puissent avoir entre les mains une pièce de grande maison, leurs fans se rendront rapidement compte qu’entre une matière synthétique vue par Miuccia Prada et une trouvaille à 20 francs chez Guerrisol, il y a tout un monde. Les matières, même synthétiques, ne sont pas égales selon qu’il s’agit de grande consommation ou de grand luxe, et ce, quelle que soit l’époque. 

Sur l’éternelle grande roue de la mode, il était donc temps que ces matières reviennent. En gourou de l’étrange rendu sublime, Demna Gvasalia nous titille côté matières depuis son arrivée chez Balenciaga, livrant une collection printemps-été 2017 où Lycra, plastique et PVC explosent en un florilège de jambes fuselées dans des bottes-leggings hybrides et capes de pluie nouées au cou façon sortie de salon de coiffure en province : tout le génie de transformer l’apanage des profs d’aérobic préretraités en objet de mode hyperdésirable. Autre maître à penser dans l’art du contraste et de l’inspiration omnivore, John Galliano a glissé chez Maison Margiela des jupes et des accessoires en plastique translucide sur ses créatures rétro futuristes. Toujours dans l’audace et le décalage de la matière, la femme Miu Miu défilait sous un bonnet de bain oversized en caoutchouc coloré. Chez Christopher Kane, c’est la Crocs, tatane plastifiée et inusable chérie des milieux hospitaliers et des touristes américains, qui gagne d’un coup de baguette magique ses galons mode grâce à un culotté travail de colorisation et d’ornementation. Encore et toujours, ce moment charnière ou le laid devient beau, parfois (souvent) le temps d’une seule saison, voire d’un instant. Le talent du créateur et son choix de matières y sont à nouveau pour beaucoup. Preuve en est, ces quelques wannabes Instagrameurs ayant tenté de recréer l’effet du Lycra Balenciaga avec un collant de sport lambda enfilé sur des escarpins… Entre le “vrai” et le “fashion” synthétique, il y a autant de différence qu’entre le réel et le virtuel. 

En optant pour le nom Wanda Nylon, Johanna Senyk choisissait forcément de s’acoquiner avec le 100 % matière synthétique. Si la marque parisienne qui monte s’est d’abord fait connaître pour ses vêtements de pluie iconiques en vinyle transparent, sa directrice artistique amorce depuis plusieurs saisons, et surtout depuis son prix Andam à l’été 2016, un tournant vers d’autres matériaux – mais pas toujours ceux qu’on croît. Si le perfecto iridescent de l’été 2017, qui évoque les emballages cadeaux de notre enfance, est en réalité confectionné en soie imprimée (“une façon organique de répondre au plastique”), Johanna fait preuve d’un pragmatisme rafraîchissant dans ses choix d’utiliser également du similicuir ou de l’alcantara (daim synthétique très utilisé pour le mobilier ou les sièges de voiture) : “Il y a eu de telles avancées techniques que ces matières ont parfois des propriétés encore plus intéressantes que les versions dites naturelles. Si elles sont plus résistantes, plus faciles à travailler et à entretenir, moins chères et très agréables à porter, je trouve que c’est tout simplement de l’intelligence de les choisir. Sans être forcément écolo, je suis de plus ravie de pouvoir aller dans ce sens.” Pour Johanna, le choix est avant tout dirigé par le côté sensoriel du vêtement, son toucher à même la peau (“l’oublier, c’est une hérésie”). Elle parle de douceur, mais aussi du bruissement d’un tissu, de son odeur : “Je choisis parfois des matières qui sentent assez fort, mais justement j’aime cela.” Sans retourner aux effluves chimico-électriques de nos pulls d’enfance, il existe ainsi une voie royale, sorte d’authenticité dans le synthétique. À vous de la trouver, à vos risques et périls.

(Et bien évidemment, un petit bonus vidéo :)