YAS MCQUEEN !

Perçue comme une maison moderne, la griffe Alexander McQueen n’en inscrit pas moins son savoir-faire dans la tradition. Digne héritière du créateur disparu depuis près de dix ans, la directrice artistique Sarah Burton réinvente avec succès la marque au gré de références et d’hommages hors du temps. Un parti pris mis en image dans cette série mode issue de notre dernier numéro “Destination : Unknown“.
 Veste en laine soyeuse et flanelle peignée, manchettes d’oreilles en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.
Veste en laine soyeuse et flanelle peignée, manchettes d’oreilles en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.

La vie des maisons de mode est rarement digne d’un roman, relevant plus de la prose aride des pages financières que d’histoires à rebondissements. Sauf une, peut-être. Au départ, elle ressemble à un conte de fées. Mais comme chez les Frères Grimm, elle bascule dans la noirceur et la mélancolie avant de revenir vers la lumière. L’histoire d’un jeune garçon que rien ne prédestinait à un avenir. Un succès fulgurant. La bataille du bien et du mal. Un monde magique peuplé d’étranges créatures, hologrammes, extraterrestres, sirènes des bas-fonds. La mort, tragique et omniprésente. L’espoir. Un mariage princier. Le poème d’un futur optimiste. La trajectoire de la maison McQueen ressemble déjà à un vaste recueil de mythes et d’odes, avec ses chapitres et ses époques. Un passé avec ses strates et ses références. Comme son fondateur Alexander (dit Lee), disparu en 2010, l’actuelle directrice artistique Sarah Burton envisage la création comme la superposition de multiples narrations, comme les nombreux fils d’un tissu, ou plutôt d’une dentelle ultra-complexe, à l’image de celles qu’elle utilise souvent dans ses créations. Rare personnalité discrète dans un univers de fortes têtes, Sarah Burton préfère laisser la parole à ses vêtements, ou plutôt au large réseau d’inspirations qui donne naissance à chaque pièce. La maison a même choisi de consacrer un étage entier de son récent flagship londonien à un espace dédié aux étudiants, qui met en lumière le processus créatif derrière une collection. On peut donc y découvrir ce que le communiqué de presse résume comme “les fils tissés des recherches narratives, tailoring, couture, tissus, broderie, et le lien entre la main et la technologie” qui sont intrinsèques à chaque vêtement McQueen. La maison se décrit donc comme “multicouche”, mais Mixte préfère filer la métaphore et parler d’une sorte de bibliothèque ultime, superposition de références aussi bien historiques que sociales, capable de s’auto-référencer comme de se situer dans des époques multiples de l’histoire d’Angleterre. Tentative d’un premier catalogue, à travers quelques titres choisis en lien avec la collection McQueen automne-hiver 2019-20 et ses consœurs récentes.

 Veste et jupe en cuir, bottes lacées en cuir clouté, manchettes d’oreilles en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker double tour en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.
Veste et jupe en cuir, bottes lacées en cuir clouté, manchettes d’oreilles en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker double tour en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.

ENGLAND’S DREAMING (Jon Savage, 1991)

“Punk’s not dead”, semblent-elles décréter. Bien à plat dans leurs rangers façon Dr. Martens ornementées, elles défilent, les oreilles ornées de multiples épingles à nourrice. Derrière l’apparente force tranquille des mannequins du show automne-hiver 2019-20, on devine la hargne et la poigne d’un mouvement britannique devenu culte. Si la gouaille d’Alexander McQueen lui-même a souvent été liée à l’esprit punk, chez Sarah Burton on sent plutôt un respect pour la puissance iconique de la mouvance. À l’instar de l’ouvrage de l’historien de la culture populaire Jon Savage, qui retrace l’essor et l’influence du punk, Sarah Burton puise dans ses signifiants comme dans ses signifiés. Les codes du punk intègrent ainsi la trame complexe de son système de contrastes, où la force laisse deviner la douceur, et vice-versa. Née en 1974, la directrice artistique de la maison n’a pas connu personnellement le premier essor du punk, mais ses traces culturelles ont forcément marqué l’enfant du Nord de l’Angleterre qu’elle est. On sent également l’importance de l’esthétique post-punk dans sa construction personnelle et artistique, enfant d’une région qui a vu naître Ian Curtis, Pete Shelley ou Mark E. Smith. Ne voyait-on pas dans les robes aux roses pixélisées imprimées sur fond blanc un hommage (in)direct au travail du Mancunien Peter Saville, directeur artistique et concepteur des mythiques pochettes de Joy Division ou New Order pour Factory Records ? 

HARD TIMES (Charles Dickens, 1854)

Portrait critique de la révolution industrielle et des fortunes faites autour des filatures dans le Nord de l’Angleterre, le roman de Dickens se situe dans la ville fictive de Coketown, apparemment inspirée par Preston dans le Lancashire. Sarah Burton est originaire de la ville de Macclesfield, un peu plus au sud, mais à l’histoire tout aussi imprégnée d’un passé industriel. Pour sa collection automne-hiver 2019-2020, elle a emmené son équipe dans les rares usines textiles encore en fonctionnement dans la région, réputées pour leur lainage de très haute qualité qui fournissent toujours les tailleurs masculins. On en perçoit l’influence directe dès les premiers looks, costumes à la rigueur parfaite, où s’immiscent doucement les courbes de la féminité. D’ordinaire ôtée lors de la coupe ou pliée à l’intérieur d’un ourlet, la lisière du tissu est ici clairement visible, ainsi que son texte : Made in England. Au fil de la collection se glissent d’autres hommages à ses filatures hors du temps, à ceux qui y ont travaillé. Si les invités sont assis sur des rouleaux de tissu, les outils et la quincaillerie du tisserand sont essaimés sur les silhouettes, jusqu’à cette incroyable robe qui semble faite de vif-argent, et qui est en réalité entièrement réalisée à partir des lisses du métier à tisser, son frémissement métallique évoquant le bruit de la manufacture. Des références aussi nombreuses que les fils d’un lainage. Viennent se glisser dans la trame, l’histoire d’une région et de son peuple, chair à machines durant la Révolution industrielle, affecté par le chômage, la pauvreté, la grisaille. Connu pour son humour, son amour du football et sa capacité à faire émerger des styles musicaux et des icônes populaires. Mitigé dans sa vision du Brexit : si certaines municipalités ont voté à plus de 60 % pour maintenir le pays dans l’Union Européenne, d’autres ont inversé la tendance. Temps difficiles en perspective.

 Tailleur-pantalon en laine, manchette d’oreille en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.
Tailleur-pantalon en laine, manchette d’oreille en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.

LA MAISON DE POUPÉES (Henrik Ibsen, 1879)

Robe en lisses, veste ornée de boutons anciens, robe du soir entièrement rebrodée de répliques de boucles d’oreilles antiques… C’est un Pays des Merveilles, un royaume des illusions. Sarah Burton, fée enchanteresse de cet univers, a une technique unique pour travailler ces pièces qui tiennent plus de la magie que de la création. Pour tester l’effet final d’une robe, elle en fait réaliser une maquette taille réduite en papier, afin de faciliter le travail des différents artisans (dentelliers, couturières…) qui participent à la réalisation du modèle. Princesses extra-small sans tête ni couronne, ces héroïnes de carton font partie de l’histoire intégrante de chaque collection. La petite histoire ne dit pas s’il existe une Kate miniature dans ce royaume… 

WUTHERING HEIGHTS (Les Hauts de Hurlevent) (Emily Brontë, 1847) 

Le style victorien – corset, hauts cols boutonnés, larges manteaux… – fait partie du vocabulaire McQueen depuis la naissance de la maison. Sont souvent suspendues dans le studio une robe de mariage d’époque en dentelle, une chemise de nuit, pièces dont la structure, les détails mais aussi l’émotion doivent inspirer et aiguiller une collection. Si on peut imaginer une sœur Brontë ou l’une de ses héroïnes courant à travers la bruyère des monts ventés du Yorkshire dans une robe blanche façon McQueen, ce sont les suffragettes qui ont inspiré Sarah Burton pour la collection automne-hiver 2019/20. À noter que la Reine Victoria, pourtant figure féminine phare de l’Angleterre pendant plus d’un demi-siècle, était fortement opposée au suffrage des femmes… 

 Trench-coat en laine et cuir, double ceinture en cuir, manchette d’oreille en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.
Trench-coat en laine et cuir, double ceinture en cuir, manchette d’oreille en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.

WARS OF THE ROSES (Histoire d’Angleterre, XVe siècle) 

La rose blanche de York et la rose rouge de Lancaster. Les historiens amateurs et autres lecteurs des pièces historiques de William Shakespeare seront familiers de cette époque sanglante du royaume d’Angleterre, pendant laquelle deux factions rivales se sont disputé la couronne à coups de batailles et de meurtres. Shakespeare, désireux de plaire à Elisabeth I, première reine de la dynastie Tudor, aurait peut-être exagéré le taux d’hémoglobine et la noirceur caricaturale de certains protagonistes. Quoi qu’il en soit, c’est l’union des deux camps par les Tudor qui a donné ce qu’on connaît comme le symbole de l’Angleterre, une rose à la fois blanche et rouge. Pour la petite histoire, on appelle “English Rose” les jeunes femmes en fleur arborant ce teint blanc et rouge qui caractérise la beauté d’Outre-Manche… Rose guerrière, rose stylisée, tige constellée d’épines, la fleur historique a toujours aimé éclore dans le jardin McQueen. Pour l’automne-hiver 2019-20, Sarah Burton a choisi de l’introduire discrètement, d’abord en motif pixélisé, puis de plus en plus évident, avant d’emprunter le renflement généreux de ses pétales pour froisser le cuir rouge puis le satin. D’une épaule-rose, elle passe à d’immenses créations, femmes-fleurs sublimes et imposantes, dont sa robe-rose rouge carmin, telle une parure de reine sanglante tout droit sortie d’un livre d’histoire(s).

 Veste déconstruite et pantalon droit en laine, bottines en cuir, manchettes d’oreilles en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.
Veste déconstruite et pantalon droit en laine, bottines en cuir, manchettes d’oreilles en argent, laiton et cristaux Swarovski, choker en argent antique ALEXANDER MCQUEEN.

Mannequin : Hannah-Elyse @ Premium Models. Set Designer : Hervé Sauvage @ Tristan Godefroy. Casting : Corinne Liscia @ Cococasting. Coiffure : Olivier Schawalder @ Bryant Artists. Maquillage : Lili Choi @ Calliste Agency. Assistantes Photographe : Morgane Pouliquen et Morgane BH. Assistantes Stylistes : Audrey Le Pladec et Elyse Arnould Derosier.