Beauté : je suis un draft

L’hyper singularisation, une survivance ? Sur les derniers défilés, paupières gouachées, lèvres à débordement, coiffures-sculptures cisèlent la vision d’une beauté davantage allégorique qu’algorithmique. Une manière de refuser l’appartenance à une tribu régie par une esthétique de masse et de casser le moule. En 2017, plus ça coule, plus c'est cool !
Beauté 100 fards
Pour la campagne de son rouge à lèvres Ultra Pigmenté, Artist rouge, Make Up For Ever s’est offert la collaboration du duo de DJ suédoises Icona Pop et du célèbre make-up artist Colby Smith. 

Le paradigme ou l’enfer ? En matière d’esthétique, l’extravagance est une danse désynchronisée présupposant de gifler les figures imposées. Une dissonance personnelle dont le pouls s’accélère quand l’obscurité tacle. Pigments néons plein pot, lèvres ourlées au Stabilo, teint en roue libre, smoky en débâcle… Dans le make-up résilient ou outrancier de minuit, c’est l’expression d’une nature binaire qu’on lit en filigrane. La paillette, nouvel outil cathartique ? Comprendre : derrière ce document Excel, il y a un cœur qui bat… Performer la routine, c’est distordre les codes, abolir les standards, oser transposer ses fantasmes au liner sur un visage-fresque, non pour provoquer mais pour renouer avec soi… Flirter avec l’esthétique des mythes, de l’enfance, de l’étrange, du vulgaire, se réconcilier avec le grotesque, affirmer son individualité, en somme, et oublier le hashtag. Il n’y a pas d’aberration à exagérer le trait d’une œuvre dont on est le héros. Et il y a de la joliesse à emprunter des chemins de traverse, surtout s’ils sont “tout strassés”, et qu’à leur terme se dévoilent de nouvelles ères du “je”. 

Textures polymorphes et plastiques, fards en quadrichromie, traits ovniesques, coiffures animées… À l’horizon du printemps 2017, les shows ont offert à l’unisson le spectacle d’une beauté sans marge ni retenue. Et les face-charts sont devenus scripts d’un scénario cosmétique dystopique où la singularité triompherait toujours (à la fin). Chez Fendi, Peter Philips et Sam McKnight en pincent pour Vanellope von Schweetz, l’héroïne acidulée du film d’animation Pixar, Les Mondes de Ralph. Barrettes bonbecs régressives piquées dans des couettes asymétriques et lèvres pailletées comme venant de croquer un donut sucré traduisent la vision d’un Karl à l’humeur pas franchement monacale. Chez Kenzo, au cœur de la Cité de l’architecture et du patrimoine du Palais de Chaillot, Humberto Leon et Carol Lim offrent la double vision d’une beauté picturale dont le socle commun est une folie douce étrange. Aux abords du show, transgenres et drag-queens body-paintés deviennent les âmes figuratives et statuesques du lieu. Une scénographie entre béton et chair élaborée par la team M.A.C Cosmetics. “Nous avons fait appel à des performers, des gens de la nuit”, explique Tom Sapin, Senior Artist M.A.C. La formule alchimique, celle capable de transformer l’humain en figure antique, est un savant mélange de fard compact activé par l’eau, le Chromacake, et d’une peinture en silicone, l’Acrylic Paint. “Le challenge était de trouver une texture capable d’habiller à la fois le derme, le tissu et les prothèses tout en résistant aux mouvements du corps.” Et forcément, il y a quelque chose d’émouvant dans l’immobilisme. Surtout quand, sur le podium d’à côté, des filles fardées jusqu’aux tempes (comme sorties de l’imaginaire d’Antonio Lopes) évoluent dans la joie. Et le show de devenir ainsi la vitrine d’une esthétique bipolaire où l’optimisme et l’introversion cohabitent. 

Transgenre promu “bon chic bon genre”, visage devenu terrain d’explorations artistiques (un tissage tramé à fleur de derme chez Aganovitch), régression sur tous les fronts (gommettes scolaires et jeux d’arcades chez Olympia Le-Tan, bouches bleuies par Pat McGrath chez Margiela) et célébration de la beauté underground des eighties à 360° (victoire de l’apesanteur, fards tous horizons, rouge brouillon, pommettes renégates). Sous leurs airs de révolte en fanfare, ces partis pris esthétiques ne seraient-ils pas davantage des “rélovutions” ? Les drafts d’univers où chacun pourrait trouver son compte… Cette fuite en avant trouve écho dans la vraie vie. Et de nouvelles propositions bousculent les basics dans les rayons. “Intégrer Kat Von D à notre panel, c’était à la fois saluer la make-up artist et l’artiste de l’extrême, explique Stephane Delva, Directrice marketing Europe et Moyen-Orient de Sephora. Son liner tattoo évoque sa passion pour le body art, ses nuanciers forts en pigments se déploient à l’infini et surfent sur des couleurs hors normes. Les marques comme Anastasia permettent de devenir l’architecte de sa beauté, de détourner la mise en valeur traditionnelle, de créer un glow assumé, de redéfinir ses volumes. Chez Huda Beauty, les faux cils ne sont plus réservés aux épisodes d’une nuit mais se portent au quotidien. Nous privilégions aujourd’hui les labels avec une forte personnalité pour que chaque mise en beauté devienne une expérience unique.” Dès le printemps, il ne sera donc plus question de choisir son camp, mais davantage de sortir des rangs. Mais encore ? Créer des gestes hors catalogue, ouvrir le regard, profiler le liner vers l’ailleurs, émanciper son cheveu. Il se pourrait même qu’on en vienne à zapper les retouches pour laisser vivre la peau, qu’on privilégie l’intuitif et l’évolutif même si la bavure taraude. Car les extravagantes ont une longueur d’avance. Elles savent, elles, qu’en beauté, les seules traces indélébiles que dessinent les excès sont celles dont témoigne au petit matin l’oreiller.