"The Neighbourhood" : une Nouvelle écrite par Marie Kock

Journaliste et auteure, Marie Kock a imaginé une nouvelle inspirée de notre série mode “The Neighbourhood” réalisée par le photographe Toby Coulson. Soit le récit d’un quartier idéal où le sens de la désobéissance se transmettrait, de génération en génération, par le vêtement.
 Brenda : Manteau en toile cirée MIU MIU, Chemisier en viscose FORTE FORTE, Pantalon en polyester PLEATS PLEASE ISSEY MIYAKE, Chaussures en cuir CAMPER, Boucles d’oreilles personnelles.
Brenda : Manteau en toile cirée MIU MIU, Chemisier en viscose FORTE FORTE, Pantalon en polyester PLEATS PLEASE ISSEY MIYAKE, Chaussures en cuir CAMPER, Boucles d’oreilles personnelles. pHOTO : toby coulson. RÉALISATION : ALICE LEFONS.

C’était le crissement des pneus sur le gravier qui l’avait réveillée. 3h52 du matin, ça ne pouvait être que son camion. Le cœur battant, Pauline s’était glissée hors du lit pour se faufiler derrière les rideaux à peine entrouverts, mais suffisamment pour avoir une vue correcte sur la rue pavillonnaire. Bon ben, c’était encore une fois pas la peine de frôler la crise cardiaque : la livraison n’était toujours pas pour elle mais pour une de ses voisines, qu’elle n’aimait pas en plus. C’est elle qui, à l’aurore, trouverait sur son perron le petit paquet enveloppé de papier de soie, avec les compliments de Mama Rosa inscrits en lettres déliées sur la carte en papier 450 g. C’est elle qui rentrerait tout auréolée de la joie d’être adoubée, accueillie, reconnue. C’est elle encore qui se pavanerait toute la matinée dans la chemise d’un autre temps choisie pour elle, s’arrêtant tous les deux mètres pour recevoir les félicitations de la communauté. Franchement, c’était injuste. Pourquoi les autres et jamais elle ? 

Quand la distribution avait démarré, Pauline avait été patiente. Son tour viendrait, elle en était sûre. Mais cela faisait maintenant trois ans, sept mois et deux jours que les chemises étaient distribuées, au compte-gouttes mais de façon régulière, sans qu’elle n’ait jamais reçu le moindre bout de tissu. Qu’est-ce qu’elle faisait de travers ? Quand Mama Rosa avait donné sa première chemise, elle n’était alors que Rosa et les filles qu’elle croisait à l’épicerie, au café, à l’arrêt de bus, n’étaient pas encore “ses” filles. Ces dernières ne connaissaient même pas son nom. Rosa était la gentille vieille dame qui faisait partie du décor, celle qui souriait tout le temps, celle qui tenait la porte, celle qui laissait toujours un pourboire, celle qui faisait un brin de causette avec les commerçants et les adolescentes qui s’ennuyaient à l’arrêt de bus. On la voyait comme une femme qui avait toujours été une vieille dame, accro à la mise en plis et résignée aux journées où il ne se passait plus grand-chose. Personne ne faisait l’effort de voir dans son visage calme et ridé les couches superposées d’une vie entière. Les boulots de merde enchaînés pour se payer une indépendance, qui n’avait rien de séduisant à l’époque. Ses mains abîmées d’avoir repoussé celles que les autres laissaient traîner partout. D’avoir conduit des bus clandestins direction la Belgique. D’avoir porté les pancartes avec les 343 salopes contre le coup d’État Pinochet, contre le Front national. D’avoir cuisiné et fait des lits propres et doux pour ceux que le monde préférait ne pas voir franchir ses portes. Ses yeux avaient vu le pire et le meilleur, et quand ils avaient commencé à fatiguer à force de s’ouvrir sur le chaos qui ne semblait jamais faire de trêve, Rosa avait décidé de se retirer dans cette petite banlieue pavillonnaire, loin des combats et proche de la forêt. 

“J’arrête”, se répétait-elle tous les matins devant sa glace, quand l’envie de manifester la prenait comme un besoin de tabac. Sauf qu’un matin, elle avait trouvé une jeune fille roulée en boule sur son perron, les vêtements déchirés, les yeux plus tristes que ne le seraient jamais ceux de Mama Rosa. La vieille dame avait fait ce qu’elle savait faire de mieux : se taire, laisser l’autre reprendre son souffle, l’entourer des attentions qu’on réserve aux frères et aux sœurs qu’on ne connaît pas encore. Et déclencher les hostilités. C’est pour l’aider à franchir la porte du commissariat que la vieille dame s’était séparée de sa première chemise, celle qu’elle avait portée pour son premier convoi belge. C’est à ce moment-là que Mama Rosa s’était mise à vider ses placards pour réunir ses chemises de combat en une pile bien droite. Pour identifier les rebelles qui s’ignoraient, les insoumises du quotidien, les insurgées du réel, Mama Rosa se fiait à ce qu’elle entendait dans la queue du supermarché, sur les bancs du square, dans la salle d’attente du médecin. Toutes ces femmes qui avaient l’âge des filles ou même des petites-filles qu’elle n’avait jamais eues, qui se sentaient inadaptées dans un monde dont elles ne comprenaient pas les règles, qui avaient honte de leur colère diffuse. 

Au départ, Mama Rosa ne signait pas ses envois. Elle racontait seulement, en une ligne, la révolte à laquelle avait participé la chemise. Mama Rosa n’avait pas besoin de retour, elle se contentait de la fierté anonyme et quasi maternelle de voir ses chemises portées par des femmes qui redressaient les épaules. Mais la banlieue pavillonnaire eut vite fait de frémir de l’histoire la plus excitante depuis l’ouverture du multiplex. Il ne fallut pas longtemps au voisinage pour dresser la liste des bénéficiaires, remonter jusqu’à la première chemise et baptiser leur Bonne Samaritaine Mama Rosa. Une fois identifiée, la matriarche s’était résignée à apposer sa signature au bas de ses messages. D’un côté, elle était touchée d’avoir été reconnue comme une Mater Familias, pas très orthodoxe certes mais Mater Familias quand même. Mais de l’autre, elle n’était pas aussi sûre d’apprécier sa célébrité de quartier, les regards pleins d’attente, les gestes empressés pour lui porter ses courses ou lui filer la meilleure place dans le bus, et les sourires appuyés des jeunes femmes qu’elle croisait désormais. Et elle avait beau avoir resserré ses critères de sélection, elle commençait surtout à être à court de chemises. 

3h53. Après le passage du camion, Pauline n’avait pas pu se rendormir. Jusqu’à 5 heures, elle avait observé le plafond, de 5 à 6, elle avait fixé son café en fumant des clopes, de 6 à 7 elle avait bloqué sur la fuite du robinet de sa baignoire en laissant l’eau refroidir. Mais à 8 heures, elle était habillée, les niveaux d’adrénaline refaits, et déterminée à aller tambouriner à la porte de Mama Rosa. Qui lui ouvrit évidemment l’air affable, comme si l’arrivée de l’inconnue n’était pas aussi hostile qu’une descente du FBI. “Je vous préviens, Mama Rosa, je ne suis pas là pour beurrer les tartines. J’ai attendu pendant des mois, j’ai toujours été gentille, souriante, j’ai essayé du mieux que j’ai pu de ne pas être jalouse, envieuse, d’être comme celles qui ont eu grâce à vos yeux, mais j’ai bien réfléchi, et vos histoires de chemises, c’est de la merde. Vous créez de la compétition entre nous, vous nous obligez à vous plaire, et on est là, comme des imbéciles, à attendre d’être vues, élues, sauvées par je ne sais laquelle de vos interventions divines. Non merci, je ne veux pas de gâteau et pas de café non plus. Ce que je veux, c’est vous dire que je n’ai pas besoin de vous, ni de personne, ni d’un foutu bout de tissu pour comprendre que je ne souhaite pas être une favorite et que je suis déjà une version complète de moi-même.” 

Mama Rosa reposa son bout de cake, se servit une nouvelle tasse de thé, laissa son visage mémorial se fendre d’un sourire satisfait et lui prit la main : “Chère enfant, il semblerait bien que vous ayez gagné ma dernière chemise. Vous la voulez maintenant ? Sinon je peux vous la faire livrer cette nuit”.