Wolfgang Tillmans en tête

A Londres, derniers jours pour visiter l'exposition du photographe culte Wolfgang Tillmans. L’occasion de prendre la mesure d’un art qui dépasse souvent le cadre de l’œuvre pour devenir instrument politique. Témoin privilégié du quotidien et de l’espace urbain, on le (re)découvre activiste et pro-européen.
Collum, 2011 - Wolfgang Tillmans
Collum, 2011 - Wolfgang Tillmans

C’est à peu près toujours la même exposition : des tirages tantôt scotchés, tantôt encadrés ou bien épinglés au mur. Des séries de prints, tous formats confondus, que le visiteur redécouvre un an, dix ans, quinze ans après les avoir vu circuler dans la presse, les plus grands musées du monde, chez Taschen, à la caisse d’Uniqlo ou sur iTunes, avec la pochette du dernier album de Frank Ocean. Alors que la numérisation du monde a définitivement changé notre rapport aux images, le déploiement continu de l’œuvre de Wolfgang Tillmans sur tous supports s’est épargné les débats modernes / antimodernes instrumentalisant la prétendue pureté d’une technique à l’ancienne, pour mieux explorer, comprendre, s’approprier et sans aucun doute se projeter dans les enjeux de la photographie contemporaine post-digitale. 

Images de communautés 

Né en 1968, enfant de la RFA, du Super-8 familial et des boîtes de nuit de Hambourg, où il gagne sa vie en photographiant sa clientèle, Tillmans se passionne très vite pour la scène londonienne des années 80. De Boy George à Bronski Beat, nombreux sont les héros d’une contre-culture frappée de plein fouet par le sida. En 1992, il participe à l’Europride (Londres) et à la Love Parade (Berlin) où il se fait le témoin d’un underground transcontinental hédoniste drogué à l’acid-house. Groupes et fusion des corps seront l’un de ses premiers motifs, tranchant radicalement avec l’individualisme bling-bling de la photo de mode glacée des années 90. Il travaille pour le magazine branché i-D, s’intéresse de près aux progrès des photocopieuses (son premier outil de travail) et photographie quelques proches, dont le designer Lutz Huelle, moins porté par le souci de documenter sa vie à la Nan Goldin que de proposer une lecture analytique des communautés et des lieux qu’il traverse. Qu’ont-ils en commun ? Comment vivons-nous ensemble ? Selon quelles règles ? Avec quels outils ? Dans quel design ? Ouvertement gay, Tillmans perd son compagnon en 1997 pour en garder, comme il l’a tout récemment confié dans une interview fleuve à ShowStudio, une certaine conscience de l’éphémère, de la fragilité et de la convergence des luttes. Les mots “domination” et “discrimination” font intimement partie de son langage. 


Étude de la vérité 

D’expo en publication, Tillmans surfe sur le succès comme Internet nous fera surfer sur le monde. Il voyage, alors que le tourisme de masse s’amplifie. Il dégaine son appareil alors que le monde marchand s’accélère et se globalise. L’artiste shoote des salles de bains, des flics sexy, des contrechamps de manifs, des ciels étoilés, des ados la main dans le froc, la terre vue d’avion, des camps de réfugiés, des baisers chauds, des épluchures de patates, lui-même, des phares de voitures, de la mauvaise herbe et des immeubles en travaux. Et aussi – parce que c’est par là que les images passent – du papier en gros plan, des magazines et des écrans. Sa manière d’interroger la photographie en tant que dispositif technologique, la presse en tant que lieu d’exposition et les galeries en tant qu’espaces d’interaction, lui ouvre, au-delà du marché de la photo, les portes de l’art contemporain. Lauréat du Turner Prize en 2000, il devient le pape low profile d’une esthétique berlinoise de la réunification, abolissant toutes hiérarchies entre portrait et abstraction, erreurs d’impression et natures mortes, stars et coups d’un soir. Quelles individualités persistent sous les fétiches d’un monde industriel, capitaliste, sauvage ? Cette vérité, le photographe l’ausculte au plus près de ses moyens de production, les doigts dans le toner d’imprimante Canon et l’œil rivé sur la high resolution numérique à laquelle il se convertit définitivement à la fin des années 2000. Là où l’argentique “révélait” une image et préservait une aura d’authenticité, le digital ouvre les portes d’un futur aux représentations malléables. Habitué à dépasser le cadre de son art et concevant ses expositions comme des installations, Tillmans en fait son parti et présente, en 2005, son célèbre Truth Study Center (vrai/faux centre d’études de la vérité), consistant en un ensemble de tables de travail sous verre rassemblant toutes sortes de documents préparatoires, lectures et pages internet imprimées… L’artiste donne accès à ses recherches comme un peintre ouvrirait ses carnets de croquis, rappelant que la photographie ne reconstruit jamais qu’après coup l’idée que l’on se fait du vrai, du beau, du présent. 

Les mots pour le dire

Intitulée Wolfgang Tillmans: 2017, l’exposition qui occupe actuellement la Tate Modern propose un réagencement de son œuvre qui, comme toujours ponctuée de nouveautés, résonne plus que jamais avec l’actualité la plus brûlante : crises migratoires, Brexit, Trump et alternative facts… Devant un accrochage où les époques s’entrechoquent, où les stars anonymisées côtoient des mouches posées sur un homard, on se demande comment Tillmans “a tout vu venir”. Médium ou prophète ? Reconnu par les plus grandes institutions muséales (son exposition à la Fondation Beyeler vient d'ouvrir), et chéri par une importante communauté de fans, jusqu’aux plus jeunes clubbers du Berghain, le photographe est synonyme d’un art depuis toujours politique, jusqu’à ses derniers posters anti-Brexit à télécharger gratuitement sur son site. En toutes lettres, Tillmans franchit par la barrière du discours explicite – comme si les circonstances exceptionnelles et la montée des nationalismes l’avaient poussé dans ses derniers retranchements – les frontières de ce sentiment d’impuissance qui anime aujourd’hui tant d’artistes. À Londres, dans cette ville financière plus cosmopolite que les autres, où règne plus que jamais le sentiment d’une dissidence, quel rêve européen n’avons-nous pas su construire ? “No man is an island. No country by itself”, écrit, en citant le poète du XVIIe siècle John Donne, celui dont on quitte l’exposition le cœur lourd. Pourquoi la terrasse de la Tate donne-t-elle sur la City ? 


Wolfgang Tillmans: 2017, jusqu’au 11 juin à la Tate Modern (Londres). 

Wolfgang Tillmans, du 28 mai au 1er octobre à la Fondation Beyeler (Bâle).