Collab Louis Vuitton x Jeff Koons : "Tu m'entends, Vincent ?"

Van Gogh et la maison Louis Vuitton n’ont qu’un an d’écart. Les voici réunis, 163 ans plus tard, par l’intermédiaire de l’artiste Jeff Koons, qui signe la plus retentissante collaboration de l’année. L'écrivain Régis de Sá Moreira s'est inspiré de l'objet iconoclaste. Un texte inédit.
Keepall Louis Vuitton, issu de la collaboration “MASTERS” avec Jeff Koons - image : Nicolas Clerc
Dans l’esprit de sa série Gazing Ball, Jeff Koons transpose les œuvres de Rubens, De Vinci, Fragonard ou Le Titien sur les intemporels de la maroquinerie Vuitton (Speedy, Neverfull ou ici le Keepall). Il a retravaillé le célèbre Monogram en y intégrant ses initiales et accroché à chaque sac le Rabbit, sa marque de fabrique. Un partenariat qui s’inscrit dans la lignée des collaborations déjà menées par le malletier avec Takashi Murakami, Stephen Sprouse ou Yayoi Kusama, avec cette fois-ci une vision d’avenir : selon les bruits qui courent, la saga ne ferait que commencer - image : Nicolas Clerc. 

"Aujourd’hui t’es triste, Vincent, tu souffres, c’est le 27 juillet 1890 à Auvers-sur-Oise et t’as envie de mourir, mais c’est parce que tu ne sais pas l’importance que ta peinture va prendre. Dans cent ans, tout le monde connaîtra ton nom, tes tableaux figureront parmi les plus chers de la planète, on fera des films sur ta vie, il y aura un musée entier à ta gloire, des gens s’attrouperont devant tous tes soleils, tu seras une grande figure de l’humanité. Chacun connaîtra l’histoire de ton oreille tranchée un soir à Arles, on lira et relira les lettres que tu échanges avec ton frère, on en citera des extraits sur des cartes postales, 'Il n’y a rien de plus réellement artistique que d’aimer les gens', tu te souviens que tu as écrit ça, Vincent ? Ton Autoportrait sera décliné en tee-shirts, c’est un genre de chemise sans col et sans boutons, ta Nuit étoilée en mugs, c’est des espèces de tasses pour le petit déjeuner, tes Blés jaunes en magnets pour réfrigérateurs, les magnets c’est des petits éléments décoratifs aimantés et les réfrigérateurs des appareils pour conserver les aliments au frais, il y aura même des sets de table à base de tes peintures, c’est des espèces de napperons en plastique qu’on met sous les assiettes. On mangera sur tes tableaux, Vincent, et à la fin du repas on les épongera. À Paris, il y aura une rue Van Gogh, pas la plus belle, d’accord, assez glauque à vrai dire, tu sors de la gare de Lyon, côté Seine, tu descends une passerelle et c’est une petite rue borgne avec des immeubles hideux, il y aura même des écoles à ton nom, tu pleures Vincent ? Je te jure que c’est vrai, des collèges et des lycées Van Gogh, et des parents d’élèves qui se demanderont s’ils font bien de mettre leurs enfants à Van Gogh, si ceux-ci n’auront pas plus de chances dans la vie en allant à Picasso, c’est un autre artiste célèbre qui va vivre après toi, mais qui s’est fait beaucoup plus d’argent. Alors si j’ai décidé de te parler depuis le futur, c’est pour que tu saches tout ça, Vincent, que le sachant, tu tentes d’être heureux, et que tentant d’être heureux, tu n’ailles pas te tirer une balle de revolver dans la poitrine tout à l’heure, dans un champ derrière le château, sans que personne ne comprenne pourquoi, même si certains disent que tu entendais des voix. Et pour finir de te convaincre, sache qu’en 2017, tu m’entends, Vincent ? Dans 127 ans ! Il y aura un sac de luxe conçu par Jeff Koons, c’est un autre artiste célèbre qui va vivre après toi, mais qui s’est fait beaucoup beaucoup plus d’argent, et sur ce sac il y aura ton Champ de blé avec cyprès en toile imprimée, et une doublure en cuir de mouton, et ton nom en lettres d’or par-dessus, en lettres d’or Vincent ! Alors, tu vas quand même pas te suicider ? Tu vas pas faire ça ? A moins que... oh non... c'est pas vrai... non ! Merde !... C'est ma voix que tu entendais !"

Régis de Sá Moreira est écrivain. Dernier roman paru : Comme dans un film, éditions Au Diable Vauvert (2016).