"Le Blitz Club, j’en ai entendu parler au moment où Mick Jagger s’est fait refouler à l’entrée"

Depuis un demi-siècle, le photographe Homer Sykes traque et capture les particularités de la culture britannique : coutumes ancestrales, instants de liesse, festivités annuelles, mouvements de rue… Rencontre avec l’un des artistes les plus prolifiques – et discrets – de sa génération.
choc des cultures. un samedi matin Sur Kings Road à Chelsea, londres, 1979. photo : HOMER SYKES
choc des cultures. un samedi matin Sur Kings Road à Chelsea, londres, 1979. photo : HOMER SYKES.

Des kids du Blitz Club aux pubs ouvriers du Nord de l’Angleterre, des fêtes de rue pour le jubilé de la reine au mariage de Charles et Diana, des foires équestres aux chasses à courre, de Notting Hill à Nottingham, rien ou presque de l’Angleterre n’est étranger à Homer Sykes. Dès la fin des années 60, son objectif a su capturer avec finesse et humour les cérémonies, tendances et temps forts de son pays. Moins second degré que son compatriote Martin Parr, plus chaleureux dans son approche que son modèle américain Robert Frank, Sykes est à la tête d’un étonnant stock d’archives qui mettent en lumière les particularités du patrimoine britannique et le style si unique de ses habitants. Aujourd’hui âgé de 69 ans, il continue de photographier certaines traditions annuelles tout en revisitant constamment ses vieux clichés qu’il numérise au fur et à mesure. À découvrir absolument, que ce soit via son livre Blitz Club Blitz Kids, paru en 2017 aux éditions Poursuite, ou via son site internet. 

Mixte Comment avez-vous débuté dans la photo ? 

Homer Sykes J’étais déjà un passionné de photographie à l’école. Je me servais de la chambre noire de mon collège. Vers 16-17 ans, je me suis dit que j’allais étudier les arts graphiques, puis la photographie m’est apparue comme une évidence, puisqu’à l’époque cet univers prenait un véritable essor. J’ai hésité à aller vers la mode, pour rencontrer des filles, ou du côté de la publicité pour gagner de l’argent, mais le reportage a pris le dessus. 

M. Pourquoi ce choix, justement ?

H. S. On m’a envoyé en pension à l’âge de 7 ans, donc j’ai eu une enfance et une adolescence très isolée. En quittant l’école, je me suis retrouvé soudain tout seul à Londres et j’ai découvert qu’il y avait plein de choses à voir, que le monde était un lieu passionnant. Vers la même période, je me suis plongé dans le travail de Cartier-Bresson et des photographes de rue américains, mais aussi Bert Hardy ou Thurston Hopkins, les premiers grands photo-reporters anglais. Très vite, je me suis rendu compte que, pour moi, le contenu de la photo primait sur l’aspect purement artistique. Il fallait qu’il y ait une histoire. 

M. Depuis toujours, vous photographiez l’Angleterre. Vous n’avez jamais voulu voyager ?

H. S. À mes débuts, je n’avais pas les moyens de faire de grands voyages. Pour mes travaux d’étudiant, j’ai commencé à photographier les gens et les événements autour de moi. Je me suis rapidement aperçu que ce qui se passait au bout de la rue pouvait être aussi intéressant que ce qui se produisait à l’autre bout du monde. En plus, j’avais l’avantage de connaître la langue, la culture. Je pouvais travailler vite, contrairement à mes confrères qui partaient loin et mettaient du temps à trouver leurs repères sur place. Mais j’ai quand même fait le tour du monde pendant ma carrière. 

M. De quelle façon trouvez-vous vos sujets, quelles recherches effectuez-vous ?

H. S. Autrefois, on ne pouvait pas faire beaucoup de recherches – internet nous a grandement simplifié la tâche. Je me basais surtout sur ce que je lisais dans les journaux ou ce que j’entendais à la radio. Par exemple, pour la photo qui montre ce couple sur Kings Road habillé à l’identique, j’avais entendu le matin même une chronique à ce sujet et je suis allé là-bas avec mon appareil, juste pour voir. Pareil pour le Blitz Club, j’en ai entendu parler au moment où Mick Jagger s’est fait refouler à l’entrée. Je m’y suis rendu, je leur ai expliqué qui j’étais et j’ai pu passer quelques semaines là-bas. Il suffit d’être curieux. 

M. Quelle était en général la réaction des gens que vous avez photographiés ? On imagine mal les punks ou d’autres groupes de jeunes accepter votre présence sans sourciller.

H. S. Et pourtant, je n’ai jamais eu le moindre problème. Certainement qu’on a dû me dire d’aller me faire f…. à l’occasion, mais comme je suis dur d’oreille, je n’y ai pas prêté attention. L’idée est tout simplement de se fondre dans le décor – ils savent que vous êtes là, mais il faut être le plus absent possible. Certains photographes ont le sentiment qu’ils doivent être à tout prix le centre de l’attention, qu’ils sont un invité surprise. Ils veulent faire partie de la scène qu’ils photographient, moi non. Je n’ai jamais voulu participer à quelque scène que ce soit. 

M. Quand on regarde votre site, on voit surtout que vous avez photographié ces mouvements de jeunesse dans les années 70 et 80. Parce qu’il n’y a plus de tendances intéressantes aujourd’hui ?

H. S. À l’époque, j’avais 20 ans, donc c’était logique que je m’y intéresse. Aujourd’hui, j’en ai presque 70, je ne vais pas aller traîner avec des jeunes, je laisse cela à la nouvelle génération de photographes. Je suis plus concerné par mes archives et le plaisir d’y retrouver des images que je n’ai pas vues depuis 40 ans. Grâce à internet, j’ai enfin un public pour toutes ces photos – auparavant, elles étaient stockées dans des boîtes Kodak sous mon lit et je ne les sortais que pour mes invités !

M. Vous avez beaucoup photographié les cérémonies, les traditions, les communautés. Avez-vous trouvé un lien commun ?

H. S. Honnêtement, aucun. Mais là encore, j’ai découvert qu’il n’était pas nécessaire de partir loin pour voir des choses incroyables. Mon travail sur les églises des communautés africaines de Londres m’a permis de découvrir des cérémonies fascinantes et d’autant plus spéciales qu’elles mettent en scène des traditions étrangères dans le cadre d’un contexte occidental. 

M. Sur les images sélectionnées par Mixte comme sur beaucoup de vos photos, le vêtement joue un rôle essentiel…

H. S. Je ne connais rien à la mode. Ce qui m’intéresse, ce sont des vêtements intéressants sur des personnes intéressantes, voilà ce qui me permet de raconter une histoire et d’avoir un point de vue. 

M. On sent néanmoins cette particularité du style anglais. Quelle est votre opinion là-dessus ?

H. S. Je n’ai pas suffisamment de connaissances à propos des autres cultures pour dire que cela nous est unique, mais j’adore le côté formel d’un chapeau melon ou d’un haut-de-forme, d’un parapluie bien roulé. Ce couple habillé à l’identique ou le style très androgyne des années 80 exprime également une sorte de formalité ou de rigueur. Les Anglais ne s’habillent pas pour le confort, ils veulent s’identifier à un mouvement ou donner une image d’eux-mêmes. Il y a aussi cette spécificité météorologique qui fait que le temps est souvent moche chez nous ; nous sommes donc obligés de porter pas mal de vêtements, alors autant qu’ils soient stylés et qu’ils expriment quelque chose. Sans pouvoir en être certain, je pense que des gens qui vivent sous un climat plus ensoleillé et qui peuvent se contenter d’un short et d’un tee-shirt en toute saison n’ont pas le même espace ou besoin d’expression par le vêtement. 

M. Les réactions à votre travail sont-elles très différentes en Angleterre et à l’étranger ?

H. S. Même si mes œuvres font partie des collections permanentes de la Tate ou du Victoria & Albert Museum, je n’ai jamais eu d’exposition solo dans une galerie londonienne. On vient d’ailleurs juste de me contacter à ce sujet. J’ai en revanche été exposé en France à la Maison de la photographie Robert Doisneau et à la galerie Les Douches. J’ai l’impression que les Français sont plus intéressés par le photo-reportage que les Anglais, et qu’il y a un grand regain d’intérêt en ce moment dans toute l’Europe pour des images de l’Angleterre dans les années 70 et 80. C’est peut-être à cause du Brexit – les gens veulent savoir à quoi le pays ressemblait avant. 

www.homersykes.com