Vers un nouveau clubbing militant ?

Depuis la fin des seventies, la culture de la nuit s’est imposée sûrement, jusqu’à devenir pour certains une alternative au jour. Rejetant les diktats et les genres, une nouvelle génération décomplexée de DJ et performers, figures d’un clubbing militant, a réinventé les codes de la nuit entre extravagance et lâcher-prise.
Dora Diamant, DJ et photographe - photo Jérôme Lobato
Dora Diamant, DJ et photographe - photo Jérôme Lobato

Alors qu’on pensait la nuit parisienne morte et enterrée (même le vénérable New York Times y est allé de sa litanie funèbre), force est de constater que, depuis une poignée d’années, le clubbing à la sauce Paname ne s’est jamais aussi bien porté. Du jeudi soir au lundi matin, l’offre nocturne risque de filer le tournis à tout insomniaque aguerri. À la fermeture, en 2007, du Pulp – le club qui a réussi à mélanger rock, électro, gays, lesbiennes et hétéros, dans une communion potache sans dorures, chichis et carrés VIP –, c’est comme si la scène nocturne s’était réveillée d’une énorme gueule de bois. Sans réaliser qu’elle avait aussi enfanté sa propre relève, à savoir toute une nouvelle génération de club kids bien décidés à prendre les commandes d’une nuit parisienne plus occupée à pleurer sur ses ruines qu’à organiser son futur. L’enterrement première classe du Pulp a ainsi accompagné la naissance de nouvelles manières de danser et d’envisager la nuit.


Que ce soit avec les Club Sandwich qui ont remis le glamour et les boules disco au centre du dancefloor, les gigantesques Concrete qui ont redonné sa signification véritable au mot techno, les House of Moda qui ont compris avant tout le monde que les années 2010 consacreraient le retour des drag-queens ou les We Love qui ont saupoudré de magie la notion de festival. Toutes initiatives festives qui ont donné un coup de fouet aux clubs intra-muros comme le Badaboum, le Gibus, La Machine, le Wanderlust ou Les Nuits Fauves. Mais surtout favorisé l’explosion de toute une bande de collectifs – Otto 10, les Cracki, les Fée Croquer, ou Alter Paname – qui se sont évertués à topographier une nouvelle carte de la nuit parisienne, à investir la banlieue et ses bâtiments désaffectés comme la dernière épopée moderne, tout en nourrissant une nostalgie sans borne pour les raves qui ont secoué l’Angleterre au début des années 90. Une passion en adéquation parfaite avec la crise sociale, économique et politique actuelle. Car, qu’elle le veuille ou non, la nuit est avant tout militante et le slogan “danser = vivre” de l’association Act-Up n’a jamais autant semblé d’actualité. 


Si la naissance des clubs, et donc d’une contre-résistance nocturne, naît après la Première Guerre mondiale, et ne va faire que s’accentuer dans les pays occidentalisés avec les Trente Glorieuses, ce n’est que dans les années 70 que la notion de clubbing, et de culture de la nuit, enfin médiatisée et documentée, va prendre du galon et prouver qu’elle est une alternative militante plus que crédible au jour. Du Studio 54 à New York qui, comme le chantera Madonna des années plus tard, réunira la bourgeoisie et les rebelles, ou de la scène du Palace où Fabrice Emaer, son metteur en scène de génie, appellera à voter Mitterrand en 1981 au grand dam de sa clientèle de nantis, au Paradise Garage qui, tout en inventant la house music mélangera gays et Noirs, en passant par les raves anglaises, qui, le temps d’un Summer of Love, vont faire la nique à l’autoritarisme d’une Margaret Thatcher, la nuit a toujours imposé sa loi. 

Roland Barthes, le philosophe que la Terre entière nous envie, n’aimait rien tant que passer ses nuits au Palace. Aux grandes heures, fin des années 70, début des 80, où le club mélangeait jet-set et déclassés, homos et hétéros, jeunes et moins jeunes, dans l’utopie d’une vaste entreprise démocratique où riches et pauvres seraient enfin égaux, le temps d’une nuit. À l’époque, 1978, le philosophe développait son admiration dans le magazine Vogue : “Le Palace n’est pas une ‘boîte’ comme les autres : il rassemble dans un lieu original des plaisirs ordinairement dispersés, celui du théâtre comme édifice amoureusement préservé, jouissance de la vue ; l’excitation du moderne, l’exploration de sensations visuelles neuves, dues à des techniques nouvelles ; la joie de la danse, le charme des rencontres possibles. Tout cela réuni fait quelque chose de très ancien, qu’on appelle la fête, et qui est bien différent de la distraction : tout un dispositif de sensations destiné à rendre les gens heureux, le temps d’une nuit. Le nouveau, c’est cette impression de synthèse, de totalité, de complexité : je suis dans un lieu qui se suffit à lui-même.” Se suffire à soi-même, comme le leitmotiv parfait de cette nouvelle génération, qui s’invente et s’oublie l’espace d’une nuit. 


Des incroyables ParkingStone organisées par Simon Thiébaut dans une vieille salle des fêtes au fin fond de Montreuil aux pirouettes stylistiques de Dora Diamant ; de l’engagement d’un Kiddy Smile au sein de la scène voguing parisienne, au franc-parler de la DJ AZF qui fait exploser la techno, aux jeux avec le genre de la nouvelle star Dustin Muchuvitz, toute une nouvelle génération de club kids – improvisés tout à la fois DJ’s, organisateurs, performers et icônes du futur – impose à coups de looks extravagants, de postures radicales, de post Instagram et de défonce en règle, sa loi. Celle d’une génération décomplexée et insolente, débarrassée du carcan des genres, qui invente ses propres espaces et représentations, investit des lieux insoupçonnés, s’aventure en banlieue, et se retrouve la nuit entre la Peripate, Champs Libre et la Station, à secouer la frilosité de notre époque. Tout en documentant sur les réseaux sociaux leur nouvelle manière de résister, de danser et de s’aimer, ces jeunes gender modernes donnent à voir la B.O. d’une génération obsédée par le vivre vite et le lâcher prise, dernières extravagances d’une société qui n’en finit plus de se chercher.