Zoë Paul, l'artiste contemporaine entre perles et pixels

Ses grilles de réfrigérateurs récupérées, ses perles en céramique et ses fresques n’ayant pas peur du gigantisme prennent en charge la dimension environnementale et sociale de la création, explorant ce qui lie le digital à l’artisanat. Une démonstration de sa capacité, d’Herculanum à Instagram, à repenser le monde. Rencontre.
Soft Shapes II, Zoe Paul
Soft Shapes II, Zoe Paul

À la Fiac 2018, Zoë Paul était le nom que tout le monde se refilait. La foire étant devenue principalement historique (dédiée à l’art “moderne” plus que contemporain, et concurrencée par une multitude de foires off plus énergiques), on se méfiait du buzz… Puis vint le coup de foudre sur le stand de sa galerie The Breeder, fer de lance de la scène artistique athénienne qui, prenant notamment le relais de Berlin en termes d’attractivité, est en pleine ébullition. L’œuvre de Zoë Paul mêle techniques artisanales et déchets industriels, craft et pixellisation. Si elle se passionne pour le tissage, le dessin et l’argile, qu’elle met en œuvre avec des techniques simples et intemporelles, leur expression s’inscrit bien dans notre ère digitale. Rencontre avec une artiste singulière, dont le travail vise à examiner notre rapport à la tradition. 

Mixte On devine la présence de grands peintres tels que Matisse et Picasso dans vos fresques… 

Zoë Paul J’ai grandi en intégrant leurs œuvres, donc bien sûr qu’ils m’ont influencée, mais j’ai surtout été marquée par leurs propres inspirations qui sont aussi très présentes en moi, comme les dessins des poteries et les symboles de l’Antiquité grecque. Je fais aussi référence aux peintres modernistes grecs comme Alekos Fassianos et Yiánnis Móralis, l’iconographie orthodoxe, et surtout les mosaïques byzantines, lorsque mes dessins prennent une interprétation plus pixellisée. Ce que j’aime dans les fresques de cette époque, c’est la simplicité de la ligne pour exprimer une forme aussi musclée. J’apprécie aussi le style égyptien et ses profils, dont je m’inspire pour cette idée d’un visage très neutre qui laisse la liberté à un corps plus voluptueux. Pour moi, la peinture murale et les fresques sont davantage une affaire d’architecture que de peinture, si nous considérons que nos corps sont notre premier biais d’interaction avec le monde physique. Nous appréhendons l’espace à travers nos proportions, donc il est important pour moi que ces œuvres occupent un mur entier, comme des géants qui grimpent par-dessus des parois pour mieux nous impressionner. L’année dernière, j’ai visité le musée archéologique de Naples pour y découvrir les fresques de Pompéi ou Herculanum. Depuis, mon travail est devenu plus soigné, je travaille davantage le fond de couleur du mur sur lequel je peins, je varie les types de glaise dans ma palette et j’essaie d’exprimer davantage de mouvement en multipliant les lignes.

M. Vous avez passé du temps à la Villa Arson à Nice et à la Cité internationale des arts à Paris. Vous aimez la culture française et sa scène artistique ? 

Z. P.  Je suis arrivée en France directement après mes études à la Royal College of Art à Londres. J’ai adoré la langue, les gens, la culture et cette élégance indéniable si particulière à la France. La Cité internationale des arts à Paris est un lieu unique et une initiative exceptionnelle qui permet aux artistes de vivre et de travailler dans cette ville ; j’ai pu y développer tant de choses pendant mon séjour. En janvier, j’ai passé du temps à Marseille pour une résidence organisée par Emmanuelle Luciani et Charlotte Cossom de Oracular/ Vernacular et le magazine CODE South Way. C’était génial d’être en France, avec cette super équipe. Je prépare également une expo pour fin avril à La Loge à Bruxelles, une ville qui a également une scène artistique incroyable, avec laquelle j’ai eu la chance d’être en contact lors de mon séjour en France. 

M. L’univers de la mode s’intéresse de près à l’artisanat, comme le montre par exemple le travail de Jonathan Anderson pour Loewe ou sa propre marque JW Anderson. Et l’une de vos installations comprend des vêtements… 

Z. P. En fait, j’ai conçu ces blouses avec ma mère, qui est une grande artiste. Il fallait qu’on trouve un concept qui permette d’habiller rapidement les visiteurs pour les protéger de la poussière d’argile, afin de les encourager à rouler les petites perles en terre et ainsi s’immerger totalement dans l’exposition, faire partie de l’œuvre. Le but de cette installation, Perla Perma Kraal Emporium (à la galerie Spike Island à Bristol et à The Breeder Athens, ndlr) était de défier les limites qu’on impose au public devant une œuvre d’art, et de poser l’idée que l’art et la vie sont inséparables. Je voulais que les agents d’accueil habitent l’exposition et y guident les gens comme s’il s’agissait de leur maison. Ils pouvaient porter les blouses et proposer aux visiteurs d’en enfiler une, en les aidant à la mettre, ce qui était un moyen supplémentaire de créer un moment d’intimité, avant de partager une tasse de thé, un mélange produit par Daphnis and Chloe, l’herboristerie d’amis athéniens. Le projet Perla Perma Kraal Emporium tout entier est une histoire de collaboration et de communauté, donc tous ces éléments – l’enfilage des blouses, le service du thé, le façonnage des perles, la fontaine, le fait de pouvoir passer la main dans l’eau pour y tenir les pièces d’argent – étaient conçus pour encourager l’intimité et la découverte. Les blouses m’ont aussi permis d’agencer l’espace de l’exposition, la couleur des murs, les liens avec les autres objets mais aussi la façon dont on s’en sert pour faire circuler les gens dans le contexte. Comment faire pour que les visiteurs se sentent à l’aise pendant ce moment très intime de l’habillage et du déshabillage ? Je ne pouvais pas être présente pendant toute la durée de l’événement, j’ai donc délégué aux agents d’accueil en espérant que cela leur donne aussi l’impression de faire partie de l’espace.

Untitled, 2017. Laine et fil sur grille de frigo récupérée (96 x 80 x 5 cm).
Untitled, 2017. Laine et fil sur grille de frigo récupérée (96 x 80 x 5 cm).

M. Quel est votre point de vue sur le “craft” dans l’ère digitale ? 

Z. P. Il y a deux réponses à cette question. Tout d’abord, je pense que le digital a beaucoup de liens avec l’artisanat. Le code est une sorte de tissage mathématique, et n’oublions pas que l’invention de l’ordinateur lui-même vient du métier à tisser. Mais par ailleurs, nous perdons de manière dramatique les savoir-faire et l’expertise des artisanats traditionnels car il existe des alternatives moins chères produites de manière industrielle. Alors qu’autrefois il aurait semblé normal aux gens de passer du temps à la réalisation de choses rares, aujourd’hui il y a un marché global couplé avec les attentes d’une productivité économique et une culture du jetable. Nous pensons avoir besoin de certaines choses donc nous sommes dépendants de l’argent pour toutes ces nécessités luxueuses du monde moderne – les modes de vie plus simples sont de moins en moins possibles. Les effets de la production et de la consommation de masse signifient que l’artisanat ou les objets réalisés à la main deviennent luxueux non seulement parce qu’ils sont uniques, mais aussi parce que le temps investi dans leur réalisation en fait des objets rares dans un monde régi par cette production de masse. Il n’y a pas si longtemps, les artisanats vernaculaires étaient considérés comme embarrassants ou provinciaux, il fallait s’en défaire absolument. Maintenant que leur futur semble compromis, ils sont devenus très convoités. Le fait de ne plus être des objets de première nécessité transforme leur valeur, et ils représentent désormais une ruralité compromise et la nostalgie d’une époque ancienne plus simple. Pour en revenir à la mode, elle comporte à son niveau le plus exclusif des procédés artisanaux, tant que les personnes qui réalisent les pièces et les gestes sont correctement rémunérés et respectés. En ce sens, Hermès est une maison très inspirante. Généralement, l’artisanat ne permet pas de générer un salaire correct, c’est un acte de passion et d’amour. Le coût du travail est tel qu’à mon avis la place de l’artisanat dans une ère digitale est celle du luxe. Mais il constitue aussi un acte politique de résistance : il ne faut pas perdre notre lien avec le physique et notre aptitude haptique à explorer les matériaux, ni notre rapport avec l’analogue. Je me réfère souvent au travail de l’architecte Nader Khalili sur ce point : il est passé du design des gratte-ciel à la recherche sur les constructions anciennes en adobe (technique de construction en terre, proche du pisé, ndlr), et il a été invité par la NASA pour donner des conférences sur l’avenir de l’architecture spatiale, comme une preuve que les techniques traditionnelles ancestrales doivent rester notre point de départ et ne perdent jamais de leur importance. 

M. Est-ce qu’une perle est un pixel ? Ou un rideau un écran ? 

Z. P. La réponse est oui dans les deux cas. Les rideaux de perles sont inspirés de ceux qu’on voit partout dans les pays chauds, qui permettent d’éloigner les insectes tout en gardant les portes et les fenêtres ouvertes. Le rideau de perles évoque aussi la coutume sociale de montrer votre convivialité en gardant les portes ouvertes tout en voilant votre intérieur. J’ai développé cette idée et je me suis fixée de plus en plus sur le détail des perles. En fait, il s’agit plutôt de mosaïques suspendues, car je travaille le dessin avec les perles au sol et j’enfile le tout via un procédé très complexe, en intercalant une petite bille en argent entre chaque perle de céramique. Ces perles sont toutes roulées à la main par mon équipe d’assistants afin d’arriver à une taille régulière, puis l’effet de tonalité est obtenu selon la quantité d’oxygène qui atteint la céramique dans le four à sciure que j’utilise pour les cuire. C’est un processus très analogique. Je travaille à partir de petits dessins, puis je les agrandis à la main, donc je trouve fascinant que l’effet final puisse être aussi “digital” alors que tout est réalisé manuellement. Je fais le lien entre ce processus et celui de l’outil airbrush ou sharpen sur l’ordinateur : au départ, les images sont grossières, puis le travail s’affine et on découvre la forme et les nuances. L’œuvre finale est également très lourde, il faut imaginer la boule de glaise immense à l’origine de cette pièce qui semble si légère, avec son effet quasi holographique. L’éclairage de ces rideaux est primordial pour moi car le spectateur doit pouvoir en faire le tour pour en avoir l’effet frontal total qui s’éclipse quand on regarde l’œuvre de profil. Ces rideaux ressemblent à des pixels et des écrans, mais c’est aussi parce que notre vision contemporaine du monde est fortement influencée par le digital. 

M. Vous êtes basée à Athènes, pourquoi et comment ? La ville semble proposer un mode de vie alternatif, à l’image de Berlin il y a quelques années… 

Z. P.  J’ai grandi sur une petite île grecque, mes parents y sont venus depuis l’Afrique du Sud et ma famille continue de vivre entre la Grèce et le Royaume-Uni, donc c’était un choix très naturel pour moi – je me suis toujours sentie chez moi là-bas et mon travail est si influencé par la culture et le climat du pays qu’il y avait une certaine logique à ce que je m’y établisse. Athènes propose un mode de vie incroyable et qualitatif, avec une nourriture saine et brute, une lumière folle, mais ce n’est pas du tout une ville facile. Les effets de la crise sur l’économie en font un lieu de vie très cher, ce qui rend le quotidien compliqué pour beaucoup de gens. Je suppose que les modes de vie alternatifs proviennent de ce besoin de créer des communautés et des structures de survie autogérées. Il y a des artistes très doués qui travaillent à Athènes, mais on est très vite plafonné, et c’est compliqué d’avoir du succès si l’on n’a pas des liens avec une scène internationale plus large, car l’économie locale ne permet pas de soutenir tout le milieu de la création. Maintenant qu’il y a davantage d’artistes et de galeries, la logistique en sera peut-être simplifiée, avec plus d’opportunités. Mais il faut un terreau concret pour que ces aspects excitants puissent prendre racine. 

M. Les grilles de vieux réfrigérateurs vous servent de trame ou de fond. Est-ce un commentaire sur l’urgence environnementale ? 

Z. P.  Mes œuvres sur grille de frigo sont nées de ma passion pour le tissage, ayant grandi en dormant sous des couvertures en poil de chèvre que notre voisine réalisait grâce à son troupeau. Lorsque j’ai trouvé ces vieilles grilles dans une décharge, je ne suis rendu compte qu’il s’agissait de la structure parfaite pour le tissage. Le frigo est un objet qui a transformé d’un seul coup la dynamique sociale d’un mode de vie rural resté inchangé depuis des siècles. Dans les pays chauds, la conservation des aliments est d’une importance vitale. Avant l’invention du réfrigérateur, lorsqu’un animal était abattu, il fallait aussitôt consommer sa viande, qui était donc partagée entre les membres de la communauté, devenant le prétexte de nombreuses fêtes dans les pays au climat chaud. Le frigo a permis de conserver la viande pour une consommation personnelle. C’est aussi un exemple de changement sociétal en transformant le rapport avec le climat et la nature à travers la technologie. Mes tissages les plus récents ont été réalisés sur des grilles anciennes que j’ai trouvées dans une carrière de perlite et de pierre ponce sur une île volcanique grecque. La carrière ainsi que la majorité de l’île appartiennent au groupe suisse de construction Lafarge. C’est un autre point qui m’intéresse beaucoup. La Grèce est un lieu très rural, mais avant l’existence du tourisme, l’exploitation minière était une industrie immense. Aujourd’hui, un grand nombre de ces mines sont à l’abandon puisque le tourisme génère davantage de revenus que l’exploitation minière, mais tous ces minerais gisent encore sous la terre et la mer. 

M. Pouvez-vous décrire votre singularité en quelques mots ? 

Z. P.  Je suis issue d’une génération sise à l’entre-deux d’un monde en grand changement. 

Despina, exposition de Zoë Paul, jusqu'au 29 juin à La Loge, Bruxelles.