Depuis les années 60, le monde de la mode fait une fixette sur la jeune fille en fleur comme idéal de beauté, un archétype qui fait office de thème pour la nouvelle exposition du MoMu à Anvers, intitulée “Girl : On Boredom, Rebellion, and being In-Between”. Analyse d’une exposition ambitieuse qui soulève des questions clés sur identité, féminisme, liberté et adolescence.

Jim Britt, Sisters, 1976 © Photo: Jim Britt

Fillette, jeune femme, adolescente et jeune fille sont toutes des traductions possibles du mot anglais girl qui semble englober à lui seul différentes étapes de la vie d’une femme. Certaines marques de luxe revendiquent d’ailleurs cette appellation girl comme la leur, et font de la jeune fille leur vrai cheval de bataille, telles que Chloé à Paris, Anna Sui à New York ou Miu Miu à Milan. Aujourd’hui, nos fashion girls ne sont plus forcément des adolescentes, et pourtant on continue de les nommer ainsi. Kate Moss est la Bad Girl du mannequinat, Chloé Sevigny la Cool Girl du cinéma indépendant, et Alexa Chung la It Girl de Londres depuis déjà 20 ans.

Fumiko Imano, Yellow bath/Hitachi/Japan, 2007 © Fumiko Imano

Qu’est-ce qui définirait donc cette ‘girl attitude’ et en quoi est-elle différente de l’esthétique girly qui définit certaines des pièces de designers présentées au MoMu, comme Simone Rocha, Chopova Lowena, Meryll Rogge ou Ashley Williams? “Pour moi, être girly ne veut pas dire qu’on s’habille exclusivement en rose ou qu’on est couvert de paillettes, explique Elisa De Wyngaert, curatrice de l’exposition. C’est aussi une manière de dire non aux diktats d’une société où beaucoup de femmes se sentent encore obligé·e·s de s’habiller de manière masculine afin qu’on les prenne au sérieux. Regardez Simone Rocha qui a presque 40 ans. Elle habille aussi bien des lycéennes que des grand-mères.”

Dakota Fanning by Juergen Teller, Marc Jacobs Campaign Spring-Summer 2007, Los Angeles, 2006 © Juergen Tellers, all rights reserved

“Plus grandir pour pas mourir” chantait tristement Mylène Farmer en 1987, un an avant que Kate Moss ne soit découverte à l’aéroport de JFK à New York. Avec l’arrivée de la brindille anglaise – aussi filiforme qu’imparfaite – les tops models des années 80 prennent un sacré coup de vieux. Le succès de Moss est immédiat et c’est Calvin Klein qui en fera une star grâce à des campagnes controversées et souvent dénudées. Difficile de ne pas penser à Twiggy, lancée par le photographe anglais Barry Lategan, ou même à Brooke Shields, en couverture du Vogue US à 14 ans par Richard Avedon. Bizarrement, il y a souvent des hommes derrière le succès de ces adolescentes et la construction du mythe girly n’a pas toujours été menée par des femmes.

JennyFax in GIRLS. On Boredom, Rebellion and Being In-Between at MoMu – Fashion Museum Antwerp, 2025, © MoMu Antwerp, Photo: Stany Dederen

De Wyngaert décide d’inclure la campagne printemps-été 2006 de Marc Jacobs au sein de l’exposition où une très jeune Dakota Fanning pose pour Juergen Teller, imitant les mannequins et célébrités de l’époque: “Marc Jacobs avait fait refaire toutes les pièces du défilé à la taille de Fanning, et ces images ont une joie de vivre – et un dynamisme – que j’avais envie d’avoir dans l’exposition”, explique-t-elle. Elle demande aussi aux stylistes Emma Chopova et Laura Lowena – dont le dernier défilé à Londres a été très remarqué – d’imaginer leur chambre idéale d’adolescentes, recouverte d’imprimés, de textures cosy et surtout de coins secrets qu’aucun adulte ne pourra jamais découvrir.

Chopova Lowena in GIRLS. On Boredom, Rebellion and Being In-Between at MoMu – Fashion Museum Antwerp, 2025, © MoMu Antwerp, Photo: Stany Dederen

On oublie souvent que l’adolescence est un moment difficile pour les jeunes filles, et que leurs troubles ont toujours inspiré les artistes. De Wyngaert choisit certains des plus beaux costumes de “The Virgin Suicides”, mis en scène dans une installation multimédia. Impossible d’évoquer la figure emblématique des girls sans se pencher sur la filmographie de Sofia Coppola. De “Marie Antoinette” à “Lost in Translation”, en passant par “The Bling Ring”, l’ennui adolescent revient sans cesse dans les films de la cinéaste américaine. Comme le soulignait pertinemment l’une des journalistes conviée à la visite de l’exposition, l’ennui est un luxe pour celles qui en ont vraiment les moyens, bien qu’il soit souvent propice à la création. Et même si Coppola a fait de l’adolescence un de ses leitmotivs dans sa filmographie, on pourrait aussi lui reprocher de n’être capable que de parler d’elle-même et de ceux qui l’entourent.

Micaiah Carter, « Adeline in Barrettes », 2018, © Micaiah Carter / International Art Advisory LLC, New York
Léon Spilliaert, Girls with white Stockings, 1912  © Collection Mu.ZEE, artistinflanders.be, Photo: Cedric Verhelst

La notion de girlhood devient plus prégnante lorsque l’exposition délaisse les jeunes filles blanches et anglo-saxonnes pour s’intéresser à des formes de féminité plus rebelles et nettement moins privilégiées. Dans son magnifique ouvrage intitulé “Brazilian Street Girls” qu’elle publie en 2000, la photographe brésilienne Leticia Valverdes se penche sur la vie de jeunes filles ayant grandi dans des milieux défavorisés, ou simplement en marge de la société. Dénonçant l’échec cuisant d’un gouvernement qui laisse la précarité s’installer au quotidien, les street girls de Valverdes s’habillent comme des garçons manqués, une chose qui l’interpelle réellement à l’époque: “Je trouvais ça étrange qu’au Brésil, un pays aussi obsédé par le corps que la beauté, ces jeunes filles s’habillent comme des garçons afin de cacher leur féminité et aussi afin d’être hors de danger.” Valverdes crée un espace de confiance où elles sont encouragées à découvrir leur féminité devant l’objectif. Ses images fortes, sans fard et émouvantes, nous font comprendre que la planète girl peut aussi être un champ d’émancipation, de résistance et d’entraide entre femmes.

The Virgin Suicides in GIRLS. On Boredom, Rebellion and Being In-Between at MoMu – Fashion Museum Antwerp, 2025, © MoMu Antwerp, Photo: Stany Dederen
The Virgin Suicides in GIRLS. On Boredom, Rebellion and Being In-Between at MoMu – Fashion Museum Antwerp, 2025, © MoMu Antwerp, Photo: Stany Dederen

Pourquoi renoncer à sa féminité et aux plaisirs girly que nous offre la mode pour devoir succomber au conservatisme ambiant, symbolisé par l’omniprésence du discours quiet luxury? Dans un contexte sociétal plombé par les conflits sanglants, les inégalités croissantes et la récession économique, s’habiller de manière frivole et légère n’est pas un échappatoire, mais une affirmation de soi et de son individualisme, avec cette volonté de rester optimiste malgré tout. Personnellement, j’adorerais voir Chloé Malle, nouvelle rédactrice du Vogue américain, dans une robe empire rose bonbon de Simone Rocha, plutôt qu’un tailleur austère de ministre à la Margaret Thatcher.

Class of 1998, Veronique Branquinho Autumne-Winter 1998 for Sel Service No. 8 © Photo: Anuschka Blommers & Niels Schumm
Class of 1998, Veronique Branquinho Autumne-Winter 1998 for Sel Service No. 8 © Photo: Anuschka Blommers & Niels Schumm

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