Portrait de Halfdan Ullman Tøondel
par Jared Zagha

Réalisateur et scénariste norvégien, Halfdan Ullmann Tøndel a remporté en 2024 la Caméra d’or à Cannes pour son premier long-métrage La Convocation. Entretien avec un cinéaste prometteur qui vient de présider le jury du Biarritz Film Festival – Nouvelles Vagues 2025 consacré à la nouvelle garde du cinéma international.

Pour la 3e  édition du Biarritz Film Festival – Nouvelles Vagues tourné vers les récits de jeunesse, Halfdan Ullmann Tøndel a eu l’honneur d’y être nommé président du jury. Le réalisateur et scénariste norvégien qui est né à Oslo nous a accordé un entretien pour parler écriture et récits cinématographiques. Petit-fils d’Ingmar Bergman (1918-2007) et de la comédienne Liv Ullmann, dont il a hérité les grands yeux bleus, il confie avoir rencontré le cinéma avec les films de Charlie Chaplin, mais aussi avec des productions plus mainstream, comme Les Dents de la mer. Son large sourire, qu’il partage bien volontiers, tout comme les compliments pour ses collaborateur·rice·s, homologues et notamment les autres membres du jury – dont il salue “l’intelligence et la profondeur” – font de lui un artiste altruiste. Un temps esquivée par modestie, mais aussi par la crainte de se confronter à son patrimoine familial, sa carrière de cinéaste s’est finalement imposée à lui comme une évidence. D’abord avec la réalisation de deux court-métrages (Bird Hearts en 2015 et Fanny en 2017) avant de sortir son premier long, La Convocation (ou Armand), en 2024. Rencontre avec un réalisateur animé par la volonté de mettre en lumière différents points de vue narratifs.

MIXTE. Vous avez réalisé il y a peu votre premier long-métrage. Comment êtes-vous arrivé au cinéma ?
Halfdan Ullmann Tøndel. 
 Par un grand détour ! Vu l’histoire de ma famille, je me disais : “Ça a déjà été fait avant moi… Pourquoi je le ferais moi aussi ?” Alors j’ai d’abord essayé plein de choses, la psychologie, l’économie… qui n’ont pas été de super expériences. Puis j’ai commencé des études de journalisme. Pendant les cours, on devait réaliser des petits films, et j’ai trouvé ça plutôt cool. Je me suis dit : “Il faudrait peut-être que je me lance”, et j’ai oublié ma première promesse de ne pas faire de films pour mieux plonger dedans. Finalement, le pouvoir du cinéma m’a rattrapé.

M. Le thème de notre numéro est “Storytellers”. Dans votre discipline, vous considérez-vous comme un conteur d’histoires ?
H.  U.  T.
  Bien sûr, c’est mon travail d’écrire des histoires. Je suis un conteur, mais qui ne l’est pas ? C’est juste que moi, je raconte des histoires via ce média particulier qu’est le cinéma. Mais je pense que tout le monde est conteur·se – y compris mon fils de 4 ans que je considère comme un excellent storyteller.

M. C’est vrai que les enfants peuvent raconter de super histoires…
H. U. T.
 C’est très amusant de l’écouter. J’adore qu’il me parle d’un éléphant qu’il a vu dans la rue, je trouve ça génial !

M. Dans votre film La Convocation, vous racontez l’histoire d’un conflit entre enfants qui est débattu par les adultes. En quoi le monde de l’enfance et celui des adultes sont différents selon vous ?
H.  U.  T.
 C’est justement le propos du film : dire qu’il n’y a pas une si grande différence et qu’il y a un effet miroir entre les deux. En tant qu’enfant, on utilise son imagination pour raconter des histoires. On le fait aussi en tant qu’adulte, mais d’une façon un peu plus sophistiquée, et aussi plus dangereuse. Ce film commence par quelque chose qu’un enfant dit à un autre, donc par le récit des enfants et leur point de vue. Puis un conflit explose, mais à cause des adultes et de leur façon de raconter les histoires, car il·elle·s sont très enfermé·e·s dans leur propre perception du monde.

M. C’est ce que vous jugez dangereux ?
H.  U.  T. 
 Oui, parce que ces personnes peuvent devenir manipulatrices et émotionnellement violentes. Elles utilisent leur vulnérabilité pour se servir des autres et se faire passer pour victimes.

M. Dans ce film, le personnage principal est interprété par Renate Reinsve, révélée notamment par les films de Joachim Trier. Croyez-vous au concept de muse ? Celui d’être nourri par une personnalité pour construire des histoires ?
H. U. T. 
 Je crois en l’idée d’être inspiré·e par quelqu’un sur le plan créatif, mais je ne qualifierais jamais ce quelqu’un de muse. Pour moi, ce terme est associé à un déséquilibre du pouvoir, à une forme d’emprise. D’autant plus de la part d’un·e réalisateur·rice à un·e acteur·rice. J’appellerais plutôt ça une collaboration. S’inspirer et se nourrir mutuellement, échanger nos idées… Oui, pour moi, c’est juste une très bonne collaboration. Et, bien évidemment, Renate m’inspire beaucoup !

Affiche du court-métrage “Fanny” de Halfdan Ullmann Tøndel, 2017

M. Y a-t-il une histoire en particulier qui vous inspire et qui vous accompagne, que vous relisez ou dans laquelle vous replongez régulièrement ?
H. U. T.
  Je viens de lire quatre livres d’Emmanuel Carrère en un mois. Le dernier, c’était Yoga (éd. P.O.L, 2020, ndlr), et j’ai été très impressionné par la façon d’écrire de l’auteur et de se percevoir lui-même, quand il essaie de se voir comme une bonne personne. J’aime beaucoup cette façon de parler de soi, je trouve ça drôle et intéressant.

M. La Convocation a remporté la Caméra d’or à Cannes l’an dernier. En quoi ce prix a-t-il été un tournant ?
H. U. T. 
 Dans ce métier, on a besoin de reconnaissance pour construire une carrière. Bien sûr, ce prix m’a apporté beaucoup d’attention, ce qui m’a permis de rencontrer plein de gens fantastiques avec qui je pourrai travailler à l’avenir ou qui pourront financer mes films. Il m’a d’ailleurs permis d’enchaîner et de réaliser mon prochain film.

M. Outre Cannes, vous avez participé à d’autres festivals, au Biarritz Film Festival – Nouvelles Vagues notamment, où vous étiez président du jury.
H. U. T. 
 C’est un immense privilège d’être assis dans une salle de cinéma, de regarder des films réalisés par de jeunes gens et de découvrir leurs histoires, ce qu’il·elle·s pensent, comment il·elle·s s’y prennent, de voir comment il·elle·s s’expriment à travers leurs œuvres. L’expérience la plus cool a été de rencontrer et d’apprendre à connaître les autres membres du jury, car il·elle·s ont tou·te·s un talent incroyable. Je suis persuadé que nous les reverrons très souvent dans le monde du cinéma, de la photographie et du journalisme, au cours des quatre prochaines années. Certain·e·s ont quinze ans de moins que moi, mais il·elle·s ont des opinions si intéressantes et formulent tellement bien leur vision de la vie !

Affiche du court-métrage “Bird Hearts” de Halfdan Ullmann Tøndel, 2015

M. Dans ce festival, on parle de jeunesse à travers le cinéma. Comment celle-ci se raconte aujourd’hui selon vous ?
H. U. T. 
 Je la trouve très agitée, anxieuse, déprimée. Il n’y a pas beaucoup de joie. C’est plutôt de la morosité et une quête de quelque chose qu’elle ne sait pas trop définir. Il y a beaucoup trop d’attente, car elle observe constamment la vie des autres à travers les réseaux sociaux. Or ce n’est pas sain d’avoir autant d’attentes. La vie est faite de hauts et de bas.

M. Avez-vous un message à faire passer à cette nouvelle génération de cinéastes ?
H. U. T.
 Raccourcissez vos films !

M. Si vous deviez faire connaître une histoire encore trop peu connue, laquelle serait-elle ?
H.  U.  T. 
 Ce qui m’intéresse beaucoup ces derniers temps, c’est l’histoire des personnes ayant du mal à s’accepter, au point qu’elles n’arrivent pas à être parents. La responsabilité d’avoir un·e enfant et le poids qu’elles portent en tant qu’individus les accablent tellement qu’elles s’effondrent et perdent leur capacité à être présentes pour leurs enfants. Ce sujet a déjà été abordé sous différentes formes, mais très peu sous l’angle de la santé mentale.

M. Quelle histoire aimeriez-vous qu’on raconte de vous dans le futur ?
H.  U.  T. 
 À l’évidence, je voudrais qu’on se souvienne de moi comme réalisateur. J’ai de très grandes ambitions en termes de cinéma et j’espère être sur la plus grande scène et faire des films qui restent.

Cet article est originellement paru dans notre numéro Fall-Winter 2025 STORYTELLERS (sorti le 23 septembre 2025).