Marie Colomb : “Je veux protéger la petite fille en moi”
Celle qui a crevé l’écran sous les traits de Loana dans la série “Culte” s’apprête à conquérir le cinéma français. Rencontre avec une actrice sensible et sensée.
Alors qu’il s’apprête à faire vibrer l’Olympia les 16 et 17 mars prochain, Sébastien Tellier revient avec “Kiss the beast”, un album tout en contrastes où la douceur occupe une place centrale. Rencontre avec un électron libre qui, entre vulnérabilité et ambivalence émotionnelle, nous a offert la meilleure bande-son de la saison.
Parce que l’éloge de la douceur – thème de notre numéro SS26 – va souvent de pair avec un certain attrait pour la brutalité, autant y aller à fond dans le paradoxe. À la fois charismatique et éminemment sympathique, sophistiqué sans être précieux, Sébastien Tellier trace son sillon de musicien depuis 2001 et la sortie de son tout premier album L’Incroyable Vérité. Après avoir marqué pendant plus de vingt ans l’histoire de la pop française et internationale – des collabs avec Metronomy et Kavinsky, un album avec Dita Von Teese, ou encore plusieurs BO de films dont celle de Narco de Tristan Aurouet et Gilles Lellouche (2004) et, plus récemment, Libre de Mélanie Laurent (2024) –, le chanteur revient plus serein que jamais avec son nouvel album Kiss the Beast, sorti le 30 janvier dernier chez Because Music. Un nom d’opus tout en contradiction qui encapsule une fois de plus les notions de dualité et d’antagonisme que Tellier avait déjà pu aborder dans ses classiques précédents, tels que “Roche” ou “L’Amour et la Violence”. Pour ce nouveau projet ambitieux, toujours sur le fil, entre intime et grandiloquence, délibérément naïf ou paradoxalement épique, il s’entoure de grands noms comme Kid Cudi, SebastiAn, le légendaire musicien et producteur Nile Rodgers ou le producteur Oscar Holter, ayant beaucoup travaillé avec The Weeknd. Alors que le chanteur fête cette années ses 25 ans de carrière et installera sa Beast à l’Olympia les 16 et 17 mars prochains avant de partir en tournée, Mixte l’a rencontré pour une interview tout en délicatesse au sein du Book Bar de l’hôtel Grand Amour, à Paris.
Mixte. À l’écoute, ton nouvel album Kiss the Beast semble plus émancipé. Quelle a été la genèse de cet opus ?
Sébastien Tellier. À la différence de mes autres projets, pour la première fois, je n’ai pas fait d’album concept. J’avais vraiment envie de me sentir libre dans mes compositions, de m’évader totalement. Aussi, ce qui a été fondamental, c’est que, au moment où j’ai commencé à travailler sur ce disque, il y a trois ou quatre ans, j’approchais de la cinquantaine. Et je n’ai pas pu m’empêcher de faire des petits calculs. J’ai pensé : “Dans vingt ans, j’aurai 70 ans… Il me reste quand même très peu de temps pour faire des grands disques, c’est-à-dire essayer vraiment de me hisser avec ma musique au niveau de mes héros·ïnes, de ceux·celles que j’admire le plus.” Tout ça a créé une forme d’urgence, de boule d’énergie. Je me suis dit “Ok, j’ai fait une carrière chaotique, fait de tout et n’importe quoi”, et là, maintenant, je prends les choses au sérieux. J’essaie vraiment de proposer un “truc” ultime.
M. À quels grands disques pensais-tu à ce moment-là ?
S.T. Plein ! Il y a Thriller de Michael Jackson, Songs in the Key of Life de Stevie Wonder, bien évidemment. Faith de George Michael… Mes héros·ïnes, ce sont les immenses stars des années 1980 : Madonna, Sade, Prince, George Michael, Michael Jackson… Il y a aussi Stevie Wonder, un petit peu au-dessus de tout ça. Et puis, bien sûr, les Beatles, forcément, c’est de loin le meilleur groupe de tous les temps. Ça fait un package de gens que j’aime profondément et qui ont fait des disques immenses. Ça m’a donné envie de me dire qu’il fallait quand même que je propose quelque chose de fou, quelque chose de très intense, pour au moins essayer de faire partie un tout petit peu du tableau.

VESTE JACQUEMUS, CHEMISE GIORGIO ARMANI, PANTALON AMI PARIS, CHAPEAU MAISON MICHEL, LUNETTES DE SOLEIL SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO, BRACELET ET BAGUES DAVID YURMAN, MOCASSINS REPETTO, ALLIANCE PERSONNELLE.
M. D’ailleurs, dans le disque, tu dis “Je suis tendre et rêveur, naïf de cœur”. Ça se traduit comment cette notion de douceur ?
S.T. À la fois, c’est marrant parce qu’artistiquement, j’aimerais renverser la table et tout brûler, tout ! Mais c’est complètement l’inverse dans la vie normale où j’essaie vraiment d’être poli, de ne pas créer de problèmes… Parce que j’ai l’impression que si tu agresses les autres, ils vont t’agresser aussi. Un truc de karma, un peu. Si tu es doux·ce avec le monde, si tu le vois d’un bon œil, d’une certaine façon, si tu n’embêtes personne, personne ne t’embête non plus. Il y a cet équilibre que je réussis à trouver. Puis aussi, c’est surtout pour cette chanson, “Naïf de cœur”, c’est une belle définition de ce que ça peut être un homme, quelqu’un de sincère qui n’a pas peur de ses émotions et qui surtout ne joue pas les “hommes”. Mais c’est également s’exposer parce qu’il y a plein d’autres hommes qui, eux, ne sont pas comme ça, qui sont là pour tout cramer, pour dominer, des gens qui n’ont pas pris le train de la douceur, justement.
M. Sans être un album concept, les morceaux oscillent entre folle gaieté et passages plus sombres. Un peu à la manière d’une tempête émotionnelle ?
S.T. C’est très bien résumé. Mentalement, quand je me projette une musique, je la vois un peu en film, et j’avais envie que ça soit comme une nuit dans “Las Vegas Parano”, une grande épopée avec des moments très sombres, mais aussi des moments de torpeur, de joie, de douceur, des trucs full lumière. Comme une nuit qui t’emmène loin et dans différents états d’âme. Et c’est ça le sens de cet album, aussi, l’envie d’embarquer les gens dans un grand voyage un peu tripant, pour que, quand ils mettent ce disque, ils s’envolent complètement et passent dans plein de stades différents.
M. L’album s’appelle Kiss the Beast. Pourquoi cette bête aimable ?
S.T. J’ai fait une première chanson dans l’album qui s’appelle “Mouton“. J’avais très envie de parler de la détresse dans les yeux du mouton, elle me faisait penser à ma propre détresse que je voyais dans mes yeux, sur les photos de vacances, alors que j’étais dans un moment heureux, dans la piscine avec mes enfants. Ça m’a interrogé. Et puis, dans la foulée, j’ai fait un autre morceau, “Loup”. Soit deux animaux opposés, un dominant et un dominé, un bourreau et une victime. J’ai joué avec cette sorte de balance fragile à être à la fois fort et faible. C’est aussi mon côté haine/amour. Je suis partagé entre ces deux visions du monde, entre le côté abominable de l’humain·e et son côté fabuleux. Cet album, c’est une sorte de voyage à l’intérieur de tout ça. Et moi, je suis la boule de flipper qui va taper un peu partout là-dedans.

VESTE JACQUEMUS, CHEMISE GIORGIO ARMANI, CHAPEAU MAISON MICHEL, LUNETTES DE SOLEIL SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.
M. Comment te protèges-tu de cette brutalité du monde ?
S.T. Pour moi, chaque chanson est une brique que j’ajoute à ma petite forteresse. Comme tout le monde, j’ai mis du temps à comprendre ce qui m’allait bien. Et puis, au final, je me suis rendu compte que, vraiment, le but de ma vie, c’est d’évoluer dans une bonne ambiance, quand les gens sont bienveillants, que la vibe est bonne. La musique m’a vachement aidé à construire ça autour de moi, parce que, quand tu fais de la musique, tu peux choisir tes musicien·ne·s, ta maison de disques, ton studio, tes instruments… C’est un métier qui permet de se construire un petit monde qui ressemble plus à une petite île qu’à un univers. Mais au moins, j’ai ma propre petite île fortifiée.
M. Comprendre tout ça, c’est aussi la sagesse de la cinquantaine ?
S.T. On revient toujours à ça, mais cet album, j’aurais presque dû l’appeler Cinquante ! Cette approche de la cinquantaine, puis maintenant la cinquantaine plein pot, est vraiment centrale, parce que c’est ça qui m’a stimulé à essayer de faire un disque à la fois grandiose et intimiste, enfin, mon disque fantasmé. Et en même temps, c’est l’âge où j’ai commencé à me sentir plus ou moins bien dans mes baskets. C’est un mélange de tout ça que je raconte entre les lignes.
M. Justement, comment est-ce que le concept de la douceur intervient dans ton processus créatif ?
S.T. Je commence toujours par composer, et pour cette étape, j’aime être seul. Donc, déjà, j’ai besoin de cette douceur-là, d’une ambiance hyperintimiste, comme au studio Motorbass par exemple. Il y a des murs en fausse pierre, un peu comme dans la série Madame est servie dont j’adore la vibe – un peu banlieue de New York en automne. Le jour ou la nuit, peu importe, tant que c’est assez feutré pour que je me mette au piano et que je tombe sur une bonne suite d’accords.

VÊTEMENTS ET ACCESSOIRES PERSONNELS.
M. Préfères-tu te retirer du monde ou, au contraire, puiser dans la force de l’empathie collective ?
S.T. Pour cet album, on a écrit les paroles ensemble avec ma femme, mais c’est quand même un long process solitaire. Parfois, je travaille avec l’équipe de Motorbass, Louis et Louise, qui sont absolument admirables. Et après, je m’entoure aussi de gens extrêmement bienveillants. Sur cet album, il y a Nile Rodgers, le mec le plus sympa que je connaisse, une petite crème toute douce, toute veloutée. J’ai aussi beaucoup travaillé avec Daniel Stricker, un producteur australien et ami de longue date qui a été le batteur de Midnight Juggernauts. C’est vraiment un hippie moderne, super soft. Oscar Holter, qui a notamment produit The Weeknd, c’est pareil, c’est un mec vraiment à la fraîche, coolos. Tom Elmer, pareil, le mixeur. Et puis, Victor Le Masne aussi, c’est un mec hyperdoux, hypersympa. J’ai donc aussi choisi mes collaborateur·rice·s de cette manière quelque part.
M. Et Slayyyter, quand même aussi ?
S.T. Slayyyter, c’est différent. J’avais cette chanson, “Sweet of the Night”, qui parle de la nuit, de la fête, le cliché de la nuit londonienne, ultra-alcoolisée. Pour moi, c’était une nuit de filles. Il fallait que ça soit chanté par une fille. Là, j’ai beaucoup cherché. Je me suis rendu compte d’un truc, c’est qu’en fait, Britney Spears avait fait énormément de dégâts avec cette façon ultra-maniérée de chanter, à la fois bitchy et un peu dans la complainte aussi. Ce qui a vachement influencé la génération d’aujourd’hui. Moi, ici, je voulais vraiment une voix actuelle, mais sans ce petit parfum-là. J’ai écouté énormément de maquettes avant de tomber sur Slayyyter. Elle arrive à faire passer une attitude, une certaine sauvagerie, une certaine rébellion. Et ça, ça m’a beaucoup plu. Elle est venue à Paris, on a fait du studio ensemble et puis là, je me suis dit “Mais c’est dingue, c’est exactement ça que j’imaginais !”. Elle a été parfaite. C’est marrant, parce que, dans ses vidéos, elle tire à la mitraillette, elle est vraiment dans l’hyper pop. Alors que dans la vie, c’est un Sonny Angel.

TRENCH, CHEMISE, CRAVATE ET LUNETTES DE SOLEIL SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO, CHAPEAU RUSLAN BAGINSKIY.
M. Sur l’album, tu dis “Je suis grand, je suis pur, je suis sincère, c’est bizarre, mais ça ne plaît pas”. Pourquoi ?
S.T. J’ai l’impression que dans le monde, il y a une espèce d’immense injustice où malheureusement, c’est l’inverse des films, où ce sont les gentil·le·s qui gagnent. Dans le monde réel, plus tu es une ordure, plus tu es sûr·e de toi, mieux ça marche. Quand tu essaies de bien faire les choses, bizarrement, c’est là que ça se transforme en parcours du·de la combattant·e. J’ai l’impression que c’est ceux·celles qui s’en foutent pour qui tout semble facile. Il y a une sorte d’injustice dont j’avais envie de parler, que je veux appliquer à moi-même, mais aussi à tous ceux·celles qui essaient de bien faire.
M. Comment s’approprier la douceur des œuvres des autres ?
S.T. J’écoute les mêmes disques depuis mes 15 ans, et tout d’un coup, j’ai réussi à dépasser ces histoires de jugement ou de snobisme sur des trucs que je n’aimais pas avant. Comme écouter du Céline Dion et me surprendre à penser qu’une partie est vraiment bien chantée. Ou écouter un truc de Jeanne Mas en me disant “Wow, ce riff de synthé, quand même !”. Je me suis mis vraiment à adorer les trucs des autres, d’un générique télé à une prod de rap. Ça peut être tout et n’importe quoi. Et en fait, c’est ça qui m’a porté. C’est la musique de tou·te·s les autres. C’est tout ce qui existe déjà, tout ce qui a été fait, l’art des autres, les films, les tableaux, tout. Et c’est de voir cette beauté dans leurs œuvres qui m’a fait dire “Attends, moi aussi, je fais ma part !”
TALENT : SÉBASTIEN TELLIER @ LE BUREAU DE SARAH. COIFFURE : ALEX LAGARDÈRE @ FORTY-ONE STUDIO + AGENCY. ASSISTANTE STYLISTE : KHAULA BENABDERRAHMANE.