M. Y a-t-il une histoire qui vous accompagne au quotidien, ou dans laquelle vous vous replongez régulièrement ?
S. K. Ce n’est pas une histoire précise, mais une obsession : le temps. Ce qui s’échappe, ce qui reste, ce qui change. J’essaie de capter ce mouvement-là dans mes vêtements. Et parfois, c’est une musique qui me guide. J’écoute souvent Bach ou le pianiste Koki Nakano quand je travaille.
E. W. Moi, j’ai besoin de silence, je me distrais facilement. Et je ne sais pas si j’ai une histoire précise qui m’accompagne, mais je suis profondément sensible à certaines choses : la lumière sur un mur, un bâtiment banal, un bon repas. Par exemple, quand on s’est vus à Tokyo avec Satoshi, on est allés dîner dans un tout petit restaurant. L’endroit était modeste, presque brut. Mais la lumière, les plats, la façon dont tout était pensé sans ostentation… c’était magnifique. Je me suis dit : “Ça, c’est une œuvre d’art en soi.” Donc je dirais que ce ne sont pas des récits à proprement parler qui me nourrissent et qui me touchent, mais des moments et des expériences. Cela dit, je lis aussi beaucoup, je m’intéresse à la philosophie, mais pas de manière systématique. Je dirais que ce sont des fragments qui me suivent, pas des histoires entières.
M. Si vous pouviez partager une histoire encore trop peu connue, une anecdote ou un souvenir personnel, laquelle choisiriez-vous ?
E. W. En ce moment, j’ai une histoire que j’adore : celle du doge de Venise (souverain élu à vie de la République de Venise entre 726 et 1797, ndlr). Chaque année, pour “épouser la mer”, il devait jeter une bague dans l’eau depuis un grand bateau doré, entouré de toute la ville. C’est absurde, cérémonial, inutile – et donc profondément nécessaire. Je trouve ça sublime.
S. K. Pour ma part, ce n’est pas une grande histoire, mais un souvenir très simple. Je me souviens qu’Issey Miyake m’a emmené plusieurs fois manger de l’oden, ce plat mijoté japonais. Ce n’était pas vraiment un moment de travail, mais plus quelque chose de très simple. On mangeait lentement, on parlait peu. Il disait souvent : “Si tu ne prends pas plaisir à manger, tu ne peux pas créer.” Cet épisode m’a marqué. Le soin que l’on met dans la préparation d’un bon plat – le bon ingrédient, le bon moment, la bonne température –, ça aussi, c’est du design.
M. Qu’est-ce que vous aimeriez que l’histoire retienne de vous ?
E. W. J’aimerais qu’on dise que mon travail a permis aux gens de se sentir un peu plus légers. Pas heureux, pas drôles, mais un peu plus libres, peut-être.
M. Et vous, Satoshi ?
S. K. Que je ne suis pas seulement un designer de vêtements, que ce que je fais s’inscrit dans un champ plus vaste, entre art, danse, image. Et que j’essaie toujours de laisser la porte ouverte à l’interprétation.