© ISSEY MIYAKE INC

Satoshi Kondo, directeur artistique d’Issey Miyake, et Erwin Wurm, figure majeure de la sculpture contemporaine, ont créé l’événement cette saison en collaborant sur le défilé automne-hiver 2025 de la maison japonaise. Mixte les a rencontrés pour parler de ce projet unique.

Le 7 mars dernier, en plein milieu de la Fashion Week parisienne, la plèbe mode se presse au Carrousel du Louvre pour voir le défilé automne-hiver 2025 d’Issey Miyake. Un moment attendu chaque saison puisque, comme à son habitude, la marque japonaise est connue pour proposer à ses invité·e·s un véritable spectacle entre mode et performance. Pour l’occasion, le lieu aux allures de galerie d’art immaculée voit huit performeur·euse·s entrer alors en scène sur le catwalk et démarer une chorégraphie tantôt fluide, tantôt anguleuse et saccadée. Autour d’eux·elles, quelques piédestaux présentent des vêtements accompagnés de schémas et d’instructions. Les performeur·euse·s les enfilent à l’envers, puis se contorsionnent et s’arrêtent dans des poses difformes, presque absurdes, à la fois fragiles et oniriques. Interloqués par la prestation, les convives sont en réalité en train de voir le commencement du défilé introduit par une œuvre d’Erwin Wurm : l’une de ses désormais fameuses One Minute Sculptures.

Où commence la mode, où finit l’œuvre d’art ? C’est précisément cette tension que Satoshi Kondo, directeur artistique d’Issey Miyake depuis 2019, a voulu faire surgir en invitant pour la première fois le célèbre plasticien autrichien à venir collaborer avec lui sur ce défilé présentant une collection pensée avec la même ambiguïté : vestes retournées, couleurs vives agrémentées de blanc immaculé et de noir profond, volumes contrariés, chemises transformées en sacs, tissus rigides aux allures de papier sculpté… Une façon de (dé)montrer les points communs artistiques unissant les deux instigateurs de cette exécution qui, malgré la distance, la barrière de la langue et les différents univers, racontent finalement la même chose, chacun à leur manière. Chez Satoshi Kondo comme chez Erwin Wurm, tous deux connus pour déplacer les cadres, dialoguer au travers de gestes, de formes, de volumes et d’intuitions – tout en ouvrant des espaces d’interprétation sans rien imposer –, la simplicité est pensée, l’humour est ténu, et l’absurde n’est jamais décoratif. En exclusivité pour Mixte, les deux artistes reviennent dans cette interview croisée sur l’origine de cette collaboration, qu’on espère être le premier volume d’une longue série.

Issey Miyake FW25

Mixte. En collaborant pour la première fois, vous avez marqué la dernière Fashion Week parisienne automne-hiver 2025. Quelle a été la genèse de ce projet ?
Satoshi Kondo. J’ai toujours été fan de l’œuvre d’Erwin, depuis que j’étais étudiant sans jamais m’en inspirer directement. Quand j’ai commencé à travailler sur cette collection qui s’intitule “[N]either [N]or” (que l’on peut aussi parfois lire Either or, ndlr), l’idée était d’explorer un espace entre les choses – quelque chose qui ne peut pas être défini clairement. Chez Erwin, il y a toujours une ambiguïté : on croit voir une sculpture, mais ça a la qualité d’un vêtement ; quelque chose semble doux, mais en fait c’est dur. Ce flou, cette tension et cette ambiguïté entre ce qui est perçu et ce qui, pour moi, est une forme de beauté. C’est aussi ce que j’essaie de faire avec le vêtement : déplacer les repères, inviter à regarder autrement. En ce sens, son approche m’est apparue comme une évidence. J’ai commencé à travailler avec mon équipe sur la collection en m’inspirant de son travail, puis on a fini par lui écrire, même si la collection était déjà presque terminée.
Erwin Wurm. Je dois dire que j’ai été contacté d’une manière très prévenante. On m’a simplement expliqué que l’équipe d’Issey Miyake aimait mon travail, qu’elle s’en était inspirée et qu’elle aimerait peut-être qu’on fasse quelque chose ensemble. C’était très direct, honnête et respectueux. Et ça, j’ai beaucoup apprécié. Souvent, les gens utilisent mes idées sans me demander – là, c’était clair dès le départ. J’ai trouvé ça honorable et élégant, ça m’a donné envie de répondre.

M. Vous avez donc commencé à échanger à distance. Quand vous êtes-vous rencontrés en vrai pour la première fois ?
S. K.
Le jour du défilé ! Et c’est seulement quelques mois plus tard qu’on s’est revus à Tokyo.
E. W. Oui, c’est vrai ! C’est là qu’on s’est vus pour la première fois. Évidemment je connaissais déjà Issey Miyake et j’ai toujours aimé cet univers au même titre que d’autres grand·e·s créateur·rice·s japonais·e·s. Mais avec Satoshi, j’ai rencontré quelqu’un qui invente et qui apporte quelque chose de nouveau à la marque. C’est très rafraîchissant.

Issey Miyake FW25
Issey Miyake FW25

M. Qu’est-ce qui vous a séduit respectivement chez l’un et l’autre ?
E. W.
Ce qui m’a frappé, chez Satoshi, c’est son sens de la liberté. Il utilise les vêtements de manière inhabituelle, presque pour masquer ou troubler la silhouette. Il ne s’agit pas seulement d’habiller : il joue, il détourne, il propose autre chose. C’est à la fois joyeux, psychologique et complexe.
S. K. Moi, ce que j’admire chez Erwin, c’est sa façon de transformer des gestes absurdes en actes sculpturaux. La première fois que j’ai découvert son travail, c’était dans un livre. En le feuilletant, j’ai été frappé par l’une de ses séries intitulée One Minute Sculptures. Elle m’a beaucoup marqué et m’a bien sûr inspiré, car elle a vraiment changé ma perception de la sculpture. La façon dont il utilise ce médium pour observer la société ou pour mettre en lumière des problèmes sociétaux est très intéressante. Et son regard décalé sur le corps et l’objet m’a fait réfléchir à la manière dont je conçois mes vêtements.

M. Justement, le défilé AH25 d’Issey Miyake s’ouvrait sur ces One Minute Sculptures. Pourquoi était-ce important de commencer par cette performance ?
S. K.
C’est quelque chose qui s’est imposé naturellement. Notre collaboration ne pouvait pas seulement exister dans les vêtements – il fallait aussi une présence physique. Les sculptures d’Erwin ont une dimension très immédiate, très corporelle. Ce moment où les mannequins entrent en scène, enfilent des vêtements et deviennent eux·elles-mêmes des sculptures, c’était très fort. Ça permettait de déplacer le regard, de bousculer les attentes sur ce qu’est un défilé. Ce n’était pas juste pour montrer les vêtements, mais pour créer une expérience.
E. W. J’ai toujours été très strict avec mes One Minute Sculptures. Je ne veux pas que ce soit vu comme une blague ou un moment amusant. Pour moi, ce sont des sculptures vivantes, et les gens doivent les prendre au sérieux – comme une sorte de méditation absurde. Le Carrousel du Louvre avait déjà été choisi, mais l’idée de l’utiliser comme une galerie correspondait exactement à ce que je cherchais. Même si ce n’était pas prévu, ça s’est aligné parfaitement avec ma façon de faire.

M. Satoshi, cette collaboration a-t-elle changé quelque chose dans votre manière de créer ou de percevoir votre propre discipline ?
S. K.
Je dirais plutôt que ça a renforcé une conviction que j’avais déjà : il faut laisser des espaces ouverts, ne pas tout figer. Erwin ne donne pas de réponses. Il pose des questions. J’essaie de faire pareil. Créer un vêtement, ce n’est pas imposer une forme, c’est proposer une conversation, une possibilité. La notion de performance et de spectacle fait partie de l’ADN d’Issey Miyake, et cette collaboration m’a permis une fois de plus de remettre en question ce que les journalistes ou les invité·e·s attendent d’un défilé.

Issey Miyake FW25

M. Et vous Erwin, comment abordez-vous cette frontière entre performance, sculpture et vêtement ?
E. W. Pour moi, la grande différence, c’est que la performance ne se vend pas. C’est ce que j’aime dans ce type d’intervention : je suis libre. Libre de ne pas penser au marché, aux galeries, à la collection. Ce sont des sculptures vivantes, temporaires. Ça me permet de créer avec légèreté, sans pression. Et ça, aujourd’hui, dans le monde de l’art contemporain, c’est rare.

M. Le thème de ce numéro est “Storytellers”. Vous considérez-vous comme des conteurs dans vos disciplines respectives ?
E. W. Je ne sais pas si je suis un conteur. Je pense en images. Je ne raconte pas d’histoires, je ne suis pas écrivain. Ce que j’essaie de faire, c’est créer des images fortes – parfois elles reflètent quelque chose de notre société, parfois non. Mais je ne cherche pas à guider l’interprétation. Ce que les gens voient ou projettent, ça leur appartient.
S. K. Au contraire, pour moi, chaque collection est une forme de narration. Comme un roman dont les vêtements seraient les chapitres. Je cherche à transmettre un état d’esprit, une sensation, une idée, pas une histoire linéaire. Mais oui, je pense que je raconte quelque chose à ma manière.

M. Vos deux univers sont traversés par la simplicité et un certain amour du jeu. Comment cultivez-vous ces notions dans vos pratiques ?
S. K.
Il y a deux mots-clés qui guident tout ce que je fais : joie et beauté. Même dans l’abstraction et la simplicité, même dans la recherche, je veux que ces valeurs soient là. Et cela passe par le corps, le mouvement, le toucher. La fantaisie vient aussi des accidents, des erreurs heureuses qu’on accueille avec humour.
E. W. Je rajouterais même que la simplicité est souvent mal perçue. Pour moi, c’est là que tout se joue. Être simple, ce n’est pas être bête. C’est une forme de raffinement extrême. Parfois, dans mes œuvres, il y a quelque chose de grotesque, mais je veux que ce soit contrôlé. Je n’aime pas l’humour gratuit. Ce que je cherche, c’est cette légèreté profonde, presque spirituelle.

Issey Miyake FW25

Issey Miyake FW25

M. Y a-t-il une histoire qui vous accompagne au quotidien, ou dans laquelle vous vous replongez régulièrement ?
S. K. Ce n’est pas une histoire précise, mais une obsession : le temps. Ce qui s’échappe, ce qui reste, ce qui change. J’essaie de capter ce mouvement-là dans mes vêtements. Et parfois, c’est une musique qui me guide. J’écoute souvent Bach ou le pianiste Koki Nakano quand je travaille.
E. W. Moi, j’ai besoin de silence, je me distrais facilement. Et je ne sais pas si j’ai une histoire précise qui m’accompagne, mais je suis profondément sensible à certaines choses : la lumière sur un mur, un bâtiment banal, un bon repas. Par exemple, quand on s’est vus à Tokyo avec Satoshi, on est allés dîner dans un tout petit restaurant. L’endroit était modeste, presque brut. Mais la lumière, les plats, la façon dont tout était pensé sans ostentation… c’était magnifique. Je me suis dit : “Ça, c’est une œuvre d’art en soi.” Donc je dirais que ce ne sont pas des récits à proprement parler qui me nourrissent et qui me touchent, mais des moments et des expériences. Cela dit, je lis aussi beaucoup, je m’intéresse à la philosophie, mais pas de manière systématique. Je dirais que ce sont des fragments qui me suivent, pas des histoires entières.

M. Si vous pouviez partager une histoire encore trop peu connue, une anecdote ou un souvenir personnel, laquelle choisiriez-vous ?
E. W. En ce moment, j’ai une histoire que j’adore : celle du doge de Venise (souverain élu à vie de la République de Venise entre 726 et 1797, ndlr). Chaque année, pour “épouser la mer”, il devait jeter une bague dans l’eau depuis un grand bateau doré, entouré de toute la ville. C’est absurde, cérémonial, inutile – et donc profondément nécessaire. Je trouve ça sublime.
S. K. Pour ma part, ce n’est pas une grande histoire, mais un souvenir très simple. Je me souviens qu’Issey Miyake m’a emmené plusieurs fois manger de l’oden, ce plat mijoté japonais. Ce n’était pas vraiment un moment de travail, mais plus quelque chose de très simple. On mangeait lentement, on parlait peu. Il disait souvent : “Si tu ne prends pas plaisir à manger, tu ne peux pas créer.” Cet épisode m’a marqué. Le soin que l’on met dans la préparation d’un bon plat – le bon ingrédient, le bon moment, la bonne température –, ça aussi, c’est du design.

M. Qu’est-ce que vous aimeriez que l’histoire retienne de vous ?
E. W. J’aimerais qu’on dise que mon travail a permis aux gens de se sentir un peu plus légers. Pas heureux, pas drôles, mais un peu plus libres, peut-être.

M. Et vous, Satoshi ?
S. K. Que je ne suis pas seulement un designer de vêtements, que ce que je fais s’inscrit dans un champ plus vaste, entre art, danse, image. Et que j’essaie toujours de laisser la porte ouverte à l’interprétation.

Issey Miyake FW25

Cet article est originellement paru dans notre numéro STORYTELLERS, Fall-Winter 2025 (sorti le 23 septembre 2025).