M. Le nom de la marque vient donc de ces fameuses “matières premières” ?
A. G. En tant que parfumeur, je voulais de l’authenticité et du fonctionnalisme. J’aime beaucoup l’univers du laboratoire et de l’usine, ils sont cachés mais beaux. J’ai toujours été influencé par le brutalisme et le minimalisme, là où le fonctionnalisme a une part importante. En parfumerie, les matières premières sont comme les couleurs pour les peintres.
M. Comment naît une idée olfactive chez vous ? Est-ce une image, un souvenir, une émotion qui vient en premier ?
A. G. Ce qui me touche, ce n’est pas la mémoire intime d’un·e parfumeur·euse qui s’est promené·e dans un jardin un jour, c’est même tout l’inverse. Chez nous, c’est très factuel, et je travaille au service d’une matière qui est déjà une composition en soi. L’inspiration vient de la matière que je source en fonction de sa qualité olfactive, de son terroir et de la personne qui en fait l’extraction. Pour la vanille, par exemple, j’ai trouvé un producteur dans un village du nord-est de Madagascar. Il ne cultive que ça, et dans ce programme (Fair for Life, ndlr), on injecte beaucoup pour le développement de panneaux solaires, des écoles… Mais aussi, et surtout, la vanille reste locale, car elle est extraite dans le village. Sourcer un ingrédient, c’est le premier acte créatif, le second étant de savoir comment le travailler pour le transformer.
M. On parlait de la rose Centifolia de Grasse. Vous cultivez vous-même certaines matières — la lavande, la rose, la tubéreuse. En quoi est-ce important ?
A. G. C’est important surtout à mon échelle personnelle, car j’ai grandi autour de producteur·rice·s et de récoltant·e·s. Mes grands-parents faisaient de la rose, du jasmin, de la verveine dans la région de Grasse, et moi, petit, j’évoluais parmi les cueilleur·se·s, j’avais accès à tous ces gens-là, notamment le milieu gitan, qui venaient récolter. Il y a quelques années, en 2016, j’ai vendu mon appartement, acheté une ferme et planté dix mille rosiers d’un coup, sans trop savoir ce que j’allais en faire. J’ai pris le statut d’agriculteur et, en regardant ces rosiers grandir, je me suis dit qu’il faudrait en faire une marque, du champ au flacon, avec l’envie de perpétuer l’affaire familiale, de valoriser un savoir-faire local. À Grasse, tout le monde est parfumeur·euse, quelle que soit sa fonction : celui·celle qui fait les greffes, celui·celle qui taille, celui·celle qui enlumine… C’est une manière de vivre extraordinaire, un peu comme les vendanges dans le vin. Lorsqu’on travaille dans les villes, on oublie la beauté du naturel, du geste, du fait main. Aujourd’hui, quand on explique que les roses sont cueillies à la main, les gens peinent à y croire…