Parfumeur renommé et cofondateur de la maison de parfumerie de niche Matière Première, Aurélien Guichard est aussi l’héritier d’une vision radicale de la création olfactive, en quête de douceur pure, sans sucres ni artifices.

Design épuré, titres évocateurs – tous composés de deux mots : “Crystal Saffron”, “French Flower”, “Radical Rose”, “Neroli Oranger”… – et jus intenses qui ne mentent pas : les parfums de Matière Première sentent effectivement ce qui est écrit sur leurs flacons et répondent à l’approche de leur parfumeur Aurélien Guichard, résumée ainsi : “Exprimer la beauté brute de la matière par une formulation courte, directe, radicale.” Même si c’est en ville qu’il s’épanouit, ce fils et petit-fils de parfumeurs du Sud a grandi dans la région de Grasse et tient aussi de sa famille cette culture de la terre. En 2016, il plante des milliers de rosiers dans sa ferme qui deviendront “Radical Rose”, une fleur qui ne sent pas la rose telle qu’on la connaît en parfumerie classique, mais bien la rose Centifolia, la vraie, un peu boisée, vraiment florale. C’est avec cette approche tranchée qu’il lance, en 2019, avec Caius von Knorring et Cédric Meiffret, la marque Matière Première. Cinq ans plus tard, la première boutique s’installe sur la très prisée rue Saint-Honoré, à Paris, dans le quartier des parfumeries de niche. Là, les matériaux – acier inoxydable, bois, pierre calcaire grise, bronze ou encore verre soufflé – forment un écrin minimaliste renfermant des jus maximalistes. Rencontre avec un parfumeur qui, comme ses fragrances, est un savant mélange de matières brutes, un absolu de nature twisté d’une note urbaine pointue.

MIXTE. Matière Première est connue comme l’une des nouvelles marques de parfums de niche. Comment définiriez-vous cet univers?
AURÉLIEN GUICHARD. Une maison de niche, c’est une maison avec un style unique qui, comme dans la mode, doit être visible et reconnu par des gens qui ne sont pas que des expert·e·s.

M. Et comment se positionne Matière Première dans ce contexte ?
A. G. J’ai grandi dans un milieu où on cultive la matière des parfums, où tout ce qui est simple est beau parce qu’il est vrai. On vit dans un monde où les choses sont de plus en plus marketées, et à force de vouloir faire rêver, on rend illisible ce qui est beau. La démarche de Matière Première a été de revenir à l’essentiel, au vrai, sans que ça devienne une pure action marketing, de pouvoir produire nos propres matières et créer à partir d’elles sans les transformer.

Aurélien Guichard

M. Le nom de la marque vient donc de ces fameuses “matières premières” ?
A. G. En tant que parfumeur, je voulais de l’authenticité et du fonctionnalisme. J’aime beaucoup l’univers du laboratoire et de l’usine, ils sont cachés mais beaux. J’ai toujours été influencé par le brutalisme et le minimalisme, là où le fonctionnalisme a une part importante. En parfumerie, les matières premières sont comme les couleurs pour les peintres.

M. Comment naît une idée olfactive chez vous ? Est-ce une image, un souvenir, une émotion qui vient en premier ?
A. G. Ce qui me touche, ce n’est pas la mémoire intime d’un·e parfumeur·euse qui s’est promené·e dans un jardin un jour, c’est même tout l’inverse. Chez nous, c’est très factuel, et je travaille au service d’une matière qui est déjà une composition en soi. L’inspiration vient de la matière que je source en fonction de sa qualité olfactive, de son terroir et de la personne qui en fait l’extraction. Pour la vanille, par exemple, j’ai trouvé un producteur dans un village du nord-est de Madagascar. Il ne cultive que ça, et dans ce programme (Fair for Life, ndlr), on injecte beaucoup pour le développement de panneaux solaires, des écoles… Mais aussi, et surtout, la vanille reste locale, car elle est extraite dans le village. Sourcer un ingrédient, c’est le premier acte créatif, le second étant de savoir comment le travailler pour le transformer.

M. On parlait de la rose Centifolia de Grasse. Vous cultivez vous-même certaines matières — la lavande, la rose, la tubéreuse. En quoi est-ce important ?
A. G. C’est important surtout à mon échelle personnelle, car j’ai grandi autour de producteur·rice·s et de récoltant·e·s. Mes grands-parents faisaient de la rose, du jasmin, de la verveine dans la région de Grasse, et moi, petit, j’évoluais parmi les cueilleur·se·s, j’avais accès à tous ces gens-là, notamment le milieu gitan, qui venaient récolter. Il y a quelques années, en 2016, j’ai vendu mon appartement, acheté une ferme et planté dix mille rosiers d’un coup, sans trop savoir ce que j’allais en faire. J’ai pris le statut d’agriculteur et, en regardant ces rosiers grandir, je me suis dit qu’il faudrait en faire une marque, du champ au flacon, avec l’envie de perpétuer l’affaire familiale, de valoriser un savoir-faire local. À Grasse, tout le monde est parfumeur·euse, quelle que soit sa fonction : celui·celle qui fait les greffes, celui·celle qui taille, celui·celle qui enlumine… C’est une manière de vivre extraordinaire, un peu comme les vendanges dans le vin. Lorsqu’on travaille dans les villes, on oublie la beauté du naturel, du geste, du fait main. Aujourd’hui, quand on explique que les roses sont cueillies à la main, les gens peinent à y croire…

M. Vous prêtez une place importante au sourcing et à l’écoresponsabilité dans votre démarche. Est-ce une attitude devenue indispensable dans la parfumerie aujourd’hui ?
A. G. Oui, il y a l’aspect de la production, qui, lui, est lié au temps de la nature et au temps long, comme lorsqu’on a planté les rosiers il y a dix ans. On a attendu 2020 pour obtenir les premiers absolus. Le luxe, c’est aussi de faire des choses qui n’ont pas vraiment de réalité économique. Ce qui est intéressant dans le temps, c’est le rythme qu’on accepte de se donner et qu’on se permet d’avoir. J’ai grandi dans les années 1980, les maisons sortaient rarement de nouveaux parfums – tous les cinq ans environ. On attendait ce moment en se demandant comment elles allaient pouvoir nous surprendre. C’est extraordinaire lorsqu’une maison arrive à faire à nouveau ça aujourd’hui, ça n’existe presque plus…

M. Vous qui avez grandi dans une famille de parfumeur·euse·s, quelle est l’odeur qui vous ramène à la quiétude de l’enfance et dont vous aimeriez créer le parfum ?
A. G. Je me souviens du mois de mai et de la cueillette de la rose, de ces familles gitanes qui arrivaient à 8 heures du matin. À midi, il fallait monter sa cueillette à l’usine, en voiture, parce que Grasse est sur une colline. Je me souviens de ces filles qui conduisaient une Golf où il manquait le siège passager, roulaient les fenêtres ouvertes en fumant des Gitane, avec la radio allumée. L’odeur de la cigarette, la musique à fond, les sacs de roses partout dans la voiture, moi à l’arrière… et cette odeur incroyable dont je me rappellerai toute ma vie ! Je pense aussi à la cueillette du jasmin, en août, chez mon grand-père. Vers midi, les cueilleur·euse·s alignaient leur récolte pour la peser dans un cabanon à l’ombre, où il faisait frais. La terre battue, l’odeur des machines agricoles, celle des sacs en toile de jute, des paniers, celle du jasmin… Ce mélange de kérosène et de fleurs est incroyable, et maintenant, quand je retourne dans ce cabanon, ça sent toujours pareil.

M. Le thème de notre numéro est “In Praise of Gentleness”. Comment définiriez-vous la douceur en parfumerie ?
A. G. Derrière la douceur, il y a la notion d’addiction, de plaisir, et de fluide aussi. Quand je crée des parfums, j’aime insuffler de la lumière dans la matière, et la douceur en fait souvent partie. Comment arriver à injecter une respiration, un rythme lent, quelque chose qui plaît parce qu’elle conforte. Lorsque je travaille une matière, l’idée c’est de l’éloigner de la lourdeur pour l’alléger, comme le fait la douceur.

M. Y a-t-il selon vous une odeur qui incarne une forme de douceur, quelque chose d’enveloppant, de rassurant, qui donne une sensation d’apaisement ?
A. G. Il y a des matières comme les muscs qui vont apporter une douceur abstraite mais intéressante parce qu’ils donnent de la modernité. En parfumerie, il y a aussi les notes dites “douces” ou “balsamiques” qui, utilisées d’une certaine manière, peuvent donner une sorte de confort souvent lié à la peau. Je pense à “Vanilla Powder”, où l’on ressent une sensation de tendresse et de souplesse. J’essaie de faire des parfums addictifs sans qu’ils soient sucrés. Dans la douceur, on trouve aussi la poudre, liée à l’aspect physique d’une matière comme la plume, ou encore la fumée, qui évoque une forme d’abstraction pourtant tactile – on sent quelque chose qu’on aimerait attraper, mais qui reste insaisissable.

M. Quelle est la chose la plus douce que vous ayez vécue ou qu’on vous ait dite récemment ?
A. G. Hier, dans la rue, on a dit à mon épouse “tu sens bon”. C’est doux de dire ça à quelqu’un. La douceur d’aujourd’hui, dans un monde où tout va tellement vite, où plus rien n’est enraciné et tout est abstrait, c’est aussi l’attention et le temps qu’on accorde aux autres, le temps de s’arrêter avec quelqu’un. Je trouve que ce qui est naturel est doux. On vit dans un monde digitalisé tellement synthétique que quand on y intègre du naturel, c’est rassurant. On revient à la cuisine, aux pigments de peinture. Aux matières premières, en somme.

Cet article est originellement paru dans notre numéro “In Praise of Gentleness”, spring-summer 2026 (sorti le 24 février 2026).