Annabelle Hirsch au Miu Miu Literary Club à Milan.

La nouvelle édition du Literary Club de Miu Miu réalisée sous la direction de Miuccia Prada s’est déroulée au Circolo Filologico à Milan avec comme thématique “Politics of desire”. À cette occasion, Mixte a échangé avec Annabelle Hirsch, journaliste et écrivaine franco-allemande, membre du cercle des autrices Miu Miu.

MIXTE. Cette édition du Miu Miu Literary Club est dédiée aux autrices Ama Ata Aidoo et Annie Ernaux. Quels liens entretenez-vous avec l’œuvre de cette dernière ?
ANNABELLE HIRSCH. J’ai une relation assez forte avec l’œuvre d’Annie Ernaux. C’est le genre d’autrice que je relis régulièrement et chez qui je découvre à chaque fois quelque chose de nouveau, quelque chose qui me parle différemment selon le moment de ma vie. Elle est comme cette amie à la fois brillante et sensible qui sait exactement quoi dire, au bon moment. Elle a cette capacité presque folle à plonger dans le brouillard du réel et des émotions pour en faire émerger, avec une limpidité troublante, une vérité. Je crois que je l’ai découverte assez tard, il y a une douzaine d’années, lors de sa “seconde vague” de reconnaissance. C’est Édouard Louis qui m’en a parlé. “‘Passion simple’”, m’a-t-il dit, “il faut absolument que tu lises ‘Passion simple’”. Au début, je dois avouer que je n’ai pas vraiment compris. Je n’étais pas prête à penser et ressentir de manière aussi frontale, aussi juste. Il m’a fallu du temps. J’ai dû le relire quelques années plus tard et lire aussi “Se perdre”, qui est en quelque sorte le journal de cette période, pour réaliser à quel point ce livre était révolutionnaire, et profondément libérateur.

M. Qu’est-ce qui vous frappe particulièrement dans son travail d’écriture ? 
A.H. Non seulement elle ose se perdre totalement dans son désir, mais elle en écrit sans retenue, avec une forme d’impudeur au sens le plus noble du terme. Ensuite, j’ai lu tous ses livres et je suis tombée amoureuse de son œuvre. C’est une magicienne. Sa manière de faire surgir le passé de l’ombre du temps, sa précision, jamais froide, sa façon de nous faire ressentir le passage du temps… C’est du génie.

M. Avez-vous déjà eu la chance de la rencontrer ? 
A.H. Oui, je l’ai interviewée il y a quelques années chez elle, près de Paris, et je me souviens d’une femme extrêmement drôle, espiègle — ce que son image publique ne laisse pas forcément deviner — profondément vivante, animée par un désir de comprendre le monde dans toute sa complexité, sans jugement ni dissimulation.

Lou Stoppard, autrice et modératrice du Miu Miu Literary Club

M. Cette édition s’intitule “Politics of Desire”. Qu’est-ce que ce thème évoque pour vous, avant même le début des discussions ?
A.H. Étrangement, la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est Sappho. Sans doute parce que je lisais récemment la traduction de ses poèmes par Anne Carson, ainsi que “After Sappho” de Selby Wynn Schwartz, un livre magnifique qui rassemble les voix de femmes habitées par le désir, le désir d’autres femmes, bien sûr, mais aussi de création, d’expression, d’une vie à leur mesure.

M. Pourquoi Sappho vous est venue à l’esprit selon vous ? 
A.H. Parce qu’elle est l’une des premières autrices de la tradition occidentale dont nous avons gardé la trace. Et si nous nous souvenons d’elle, c’est parce qu’elle a désiré et su exprimer ce désir d’une manière qui nous touche encore aujourd’hui, des millénaires plus tard, quelle que soit la manière dont nous aimons. Cela dit beaucoup de ce qu’est le désir : une force créatrice. Mais surtout, une force révolutionnaire.

M. Comment analysez-vous la notion de désir ? 
A.H. Le désir nous pousse à dire et à faire ce qui n’a jamais été dit ni fait. Il fait écrire, aimer, créer, se libérer soi-même et les autres. Il est à la fois sombre et lumineux, complexe, insaisissable, nourri de contradictions. Et c’est précisément pour cela qu’il est dangereux pour tout système oppressif qui cherche à simplifier le réel, à lisser les émotions, à réduire les aspirations humaines. Le désir est rarement simple. Et pour les femmes, qu’il soit sexuel ou intellectuel — les deux sont souvent liés — il est profondément politique. C’est une force d’émancipation qui a été réprimée pendant des siècles. Et qui, aujourd’hui encore, est largement instrumentalisée, notamment par le marché. Désirer librement, hors cadre, sans se définir ni par opposition ni par conformité, reste un immense défi.

Olga Goriunova, essayiste et curatice dans les domaines des arts et des cultures des médias numériques.

M. L’une des questions posées par le Miu Miu Literary Club concerne “les interactions complexes entre désir et consentement, et la manière dont les normes sociales façonnent notre compréhension collective des expériences individuelles”. Qu’aimeriez-vous voir émerger de ces discussions ?
A.H. “Mémoire de fille” d’Annie Ernaux est un texte extrêmement puissant à cet égard. En le relisant pour le book club, j’ai été frappée par la manière dont elle montre le temps qu’il lui a fallu pour comprendre ce qui lui était arrivé. Elle relit son expérience à travers un prisme entièrement façonné par son époque, les années 1950, par son milieu social, par la France. Elle voulait elle-même être un objet. Son désir était entièrement structuré par le désir de l’autre, de cet homme qui, pensait-elle, la “choisissait”. Ce que nous qualifierions aujourd’hui clairement de viol, elle ne le perçoit pas ainsi. Pas même comme quelque chose de problématique, du moins pas consciemment. Il lui faudra des mois et la lecture du “Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir pour comprendre que son désir n’était pas vraiment le sien, mais le désir d’être désirée.

M. Comme si elle en était dépossédée finalement ?
A.H. Tout à fait, car c’est comme si elle s’était vidée d’elle-même, en quelque sorte, transformée en réceptacle du désir masculin. Elle pensait consentir, sans même imaginer que le consentement suppose aussi un désir propre. Et cette confusion la plonge dans la honte. Il lui a fallu attendre 2022 pour nommer cette expérience comme un viol. Pour cela, la société a dû évoluer, redéfinir ce que signifie consentir. J’espère que ces discussions permettront d’aborder cette complexité dans une perspective historique, et d’interroger le rôle que peut jouer la littérature pour dissiper ce brouillard.

M. Pourquoi, selon vous, les clubs littéraires comme celui-ci sont-ils importants ?
A.H. J’adore les clubs de lecture. J’en ai organisé un petit à Rome il y a quelque temps, et j’ai été frappée par l’énergie qui s’en dégageait. Lire, écrire, discuter avec ses proches, c’est une chose. Mais choisir des livres autour d’un thème précis et en débattre avec des inconnu·e·s, c’en est une autre. Je trouve ce format à la fois très excitant, généreux et intime. Il crée une forme de connexion rare.

M. Plus largement, pourquoi est-il essentiel de continuer à lire et à écrire aujourd’hui ?
A.H. Nous vivons une époque où lire et écrire sont plus nécessaires que jamais. On devrait presque rendre la lecture obligatoire au moins une heure par jour. Je suis convaincue que tout irait mieux si chacun avait le temps, les moyens, l’espace mental pour s’extraire du bruit du monde et plonger dans d’autres voix, d’autres pensées. Lire et écrire ne sont pas une fuite, mais une manière de comprendre, de ralentir, de clarifier. C’est une façon d’être plus doux·ce avec les autres et avec soi-même, d’accepter la contradiction, la part d’ombre, les désirs inavouables et d’accepter, en somme, d’être humain·e.

M. Qu’est-ce qui rend uniques la lecture et l’écriture d’après vous ? 
A.H. On ne lutte pas de la même manière en écrivant, on ne ressent pas de la même manière en lisant. C’est un espace où tout peut exister. Et cela libère de la honte, et donc de la violence. Nous avons aussi besoin de rêver, d’imaginer, d’échapper à cette réalité qui est, au fond, une construction parmi d’autres. J’ai beaucoup lu de mythologie ces derniers temps, et j’ai été frappée par la profondeur de ces récits, par leur capacité à réveiller un sentiment presque archaïque d’appartenance, de temporalité, d’éternité. Seuls les livres peuvent faire ça. Et nous en avons plus que jamais besoin.

M. Dans votre livre “100 Objects Tell a Story of Women”, des objets du quotidien racontent l’histoire des femmes. Comment cette idée vous est-elle venue ?
A.H. C’est une idée que j’ai développée avec mon éditrice. J’ai toujours été passionnée, obsédée, même par les autrices. J’adorais lire leurs biographies, connaître les détails de leur vie, leur manière de travailler, d’aimer, de vivre. J’aimais l’idée d’avoir ces femmes du passé comme des compagnes. À un moment, j’ai eu envie de rassembler ces histoires, d’en faire quelque chose. L’idée des objets s’est imposée assez naturellement : ils permettent d’aborder des domaines très variés : maternité, sexualité, art, politique, espace public mais surtout, ils sont un lien matériel avec le passé.

M. Selon vous, que permettent les objets en tant que medium ? 
A.H. Je dirais qu’ils permettent de relier l’intime et le collectif, de saisir le passage du temps, l’évolution des significations, et celle de la place des femmes dans la société. J’aime l’idée de regarder un objet, de “tendre l’oreille”, et d’y entendre une histoire. Celle d’une femme, d’une époque, d’une classe sociale. D’une certaine manière, Annie Ernaux fait quelque chose de similaire dans “Les Années”, bien sûr de façon totalement différente et magistrale.

M. Y a-t-il un objet que vous aimeriez ajouter aujourd’hui ?
A.H. Le dernier objet de la version anglaise est lié au mouvement “Femme, Vie, Liberté” en Iran en 2022. Je l’avais ajouté parce que cela me semblait profondément important, presque annonciateur. J’ai naïvement cru à l’époque que cela marquerait le début d’un changement durable. Que les femmes, comme souvent dans l’histoire, porteraient une transformation plus large vers plus de liberté. La suite m’a malheureusement détrompée. Aujourd’hui, je n’ajouterais sans doute rien. Il faut du recul pour écrire l’histoire. Et tout va trop vite. L’immédiateté rend difficile toute forme de perspective.

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