© Asoukrou Ake

Révélé au grand public grâce à sa première exposition solo “Paname” au Petit Palais, le peintre algérien Bilal Hamdad revendique une pratique humble, ancrée aussi bien dans l’histoire de l’art que dans la vie réelle. À l’aide de ses pinceaux et guidé par la douceur du présent, il compose des scènes du quotidien qui touchent autant qu’elles intriguent.

“Lueur d’un soir”, “Miroir des astres”, “Éclipse intime”… Non, il ne s’agit pas de la tracklist d’un nouvel artiste d’Afro Love, mais des titres d’œuvres picturales signées par l’un des nouveaux maîtres de la peinture réaliste, Bilal Hamdad. Et s’ils évoquent un certain romantisme, l’artiste nous avoue qu’ils ne sont en rien le fruit du hasard : “Dans mes dernières peintures, il y a toujours un lien avec ce moment entre le jour et la nuit et son côté clair-obscur. J’essaie souvent de trouver des titres qui évoquent cela sans être trop littéral. Un titre qui ne dit pas tout, mais qui élargit le regard.” Plus qu’un miroir tendu aux spectateur·rice·s, Bilal Hamdad nous invite à admirer de plus près les instants furtifs qui émanent de notre vie quotidienne : une scène de rue, une conversation entre ami·e·s dans un café, tous ces petits moments soi-disant inutiles et qui pourtant rendent la vie plus belle. Au gré de ses promenades dans Paris, il capture ces instantanées avec son appareil photo et les reproduit sur des toiles XXL. “Pour moi, tout commence dans la douceur, et je pense qu’elle se trouve dans le présent, pas dans le futur, explique-t-il. Ce dernier, quand on y pense trop, n’apporte rien de bon. Le présent peut sembler difficile, mais il faut toujours se rappeler qu’il est éphémère. Et c’est là, dans cet instant, que réside la douceur.”

“PANAME”, 2025.

Vient alors le temps de la création, des après-midi entières à peindre dans son atelier-appartement de 60 m² du 19e arrondissement de Paris où il habite avec sa femme. Un espace qui n’est pas toujours adapté aux dimensions de ses toiles, pouvant atteindre 4 m de large ! “J’ai l’impression d’avoir plus de liberté sur les grands formats. Le rapport physique à la toile n’est pas le même lorsque le format est plus petit. Dans mes dernières séries, je voulais vraiment jouer avec l’échelle des personnages. J’ai remarqué que, quand la toile est grande, le·la spectateur·rice entre presque dans la scène, à la même échelle que les figures. C’était l’idée de départ.” Et les visiteur·euse·s sont nombreux·euses à venir admirer le travail de Bilal Hamdad. Ainsi, à l’automne dernier, il a investi le Petit Palais avec son exposition “Paname”, inaugurée en grande pompe lors de la foire Art Basel Paris 2025 : “Je n’avais jamais imaginé que la réaction du public puisse autant m’émouvoir. Les gens sont incroyablement doux et gentils, je sens que mes peintures les touchent. Une dame qui accompagnait sa fille s’est même mise à pleurer en me voyant. Elle venait d’Algérie, et ça l’affectait énormément de voir un·e artiste de son pays exposé·e au Petit Palais…”

“LUEUR D’UN SOIR”, 2024.
“REFLETS”, 2024.
Entre deux rives

Sidi-Bel-Abbès, chef-lieu de la wilaya du même nom, au nord-ouest de l’Algérie. C’est ici qu’à 18 ans Bilal Hamdad tombe dans la marmite de l’art. Pourtant, rien ne prédestinait ce jeune homme amateur de foot à troquer les crampons contre des pinceaux. Son père artiste peintre qui, ne pouvant vivre de son art, est obligé d’exercer différents métiers, l’incite à s’inscrire aux Beaux-Arts de leur ville, persuadé qu’il a un don : “J’étais le seul dans ma famille à qui mon père demandait un avis lorsqu’il terminait une toile. Il ne le demandait pas à mes trois frères ni à ma sœur, juste à moi. Je n’avais pourtant jamais vraiment dessiné, c’est comme s’il savait que j’avais l’œil pour ça.” Loin de ressentir un syndrome de l’imposteur, il se lance alors à corps perdu dans la peinture et apprend au fur et à mesure de son cursus l’histoire de l’art, découvrant ainsi les œuvres du Caravage, de Velázquez, de Manet… “Je pense que c’est important de s’inspirer, confie-t-il. Dans toute l’histoire de l’art, les artistes se sont toujours nourri·e·s les un·e·s des autres. J’ai passé un an à Madrid dans une résidence d’artistes, et les influences m’ont sauté aux yeux lorsque j’ai visité le musée du Prado. Comment Titien inspire Rubens, comment Rubens en inspire d’autres à son tour… On ne peut pas tout inventer, ça s’est construit avec le temps. J’aime représenter ma propre vision en y glissant des références et des clins d’œil aux artistes que j’admire. Faire entrer ces références donne plus de sens à mon travail. Ça le relie à l’histoire de l’art en créant une continuité.” C’est sans doute pour cette raison que le Petit Palais lui a donné carte blanche pour “Paname”.

“L’HORIZON”, 2023.

Une vingtaine d’œuvres, dont deux inédites, qui ont dialogué avec les chefs-d’œuvre de Fernand Pelez ou de Gustave Courbet. On pense indubitablement à la mort d’Ophélie, de John Everett Millais (Ophélie, 1851-1852), lorsqu’on se retrouve devant “Nuit égarée” (2022) ou “L’Horizon” (2023), ce tableau dans lesquels Bilal a remplacé l’héroïne d’Hamlet par des hommes en jogging. Ils gisent eux aussi dans l’eau, sans que l’on sache pourquoi ni comment ils se retrouvent dans cette position. L’artiste nous invite alors à nous questionner, se gardant bien de nous imposer sa propre interprétation : “Je voulais parler de l’immigration sans pour autant fermer le sujet. On peut voir un lien avec la mort d’Ophélie, mais aussi avec celle du petit Aylan, l’enfant kurde retrouvé noyé sur une plage et dont la photo a fait le tour du monde.”

À la manière d’un peintre réaliste du XIXe siècle, Bilal Hamdad immortalise notre société contemporaine, comme lorsqu’il s’inspire des Halles (1895) de Paris par Léon Lhermitte pour livrer sa version moderne dans laquelle figure un marché improvisé, à la sortie d’une station de métro, et où se retrouvent des femmes en boubou, d’autres en petite robe rose d’été et des hommes coiffés d’une chéchia. Des personnages qu’on croise souvent dans la rue, mais presque jamais sur les toiles d’artistes contemporain·e·s. “J’essaie toujours de mettre en valeur la personne que je vais présenter, qu’elle soit inconnue ou qu’elle fasse partie de mes ami·e·s. Qu’importe le statut social, je mets tout le monde au même niveau.”

“LE SEUIL”, 2024
“LUEUR D’UN SOIR, 2024”
La réalité du quotidien

Ces personnages deviennent alors les vedettes de ses toiles s’exposant au Louvre-Lens ou au MO.CO, à Montpellier. Des anonymes dont on ignore tout, mais qui, figé·e·s sur l’œuvre de l’artiste, nous dévoilent beaucoup, incarnant tour à tour la solitude, la joie ou le plaisir de se retrouver avec les sien·ne·s. Une douceur de vivre que l’on admire volontiers en ces temps tourmentés. “Douceur de vivre… Je n’avais jamais entendu cette expression, car le français n’est pas ma langue maternelle. Mais en y réfléchissant, cela me parle, je vais la garder de côté !”, nous confie l’artiste. Cette humilité lui permet aussi de dire tout haut ce que les artistes vivent tout bas. Loin de se cantonner à l’image bobo du peintre trendy, Bilal Hamdad tient à raconter les coulisses de son métier, fait de galères et de contrariétés : “Il est vrai qu’être artiste, c’est aussi être autoentrepreneur. On doit tout gérer. Par exemple, ça fait plus d’un mois et demi que je n’ai pas peint, car j’enchaîne les entretiens, les rendez-vous… et ça aussi, c’est du travail. Il faut répondre aux candidatures, remplir des dossiers pour les résidences… Cette partie-là, on ne nous l’apprend pas aux Beaux-Arts. Peut-être que ça a changé aujourd’hui, mais à mon époque, on ne t’expliquait pas comment faire une facture ou comment déclarer tes impôts. J’ai appris tout cela après l’école. J’ai fait des erreurs, c’est normal, mais j’ai appris seul.”

Sans titre.

Est-ce pour cela qu’il peint si bien les petits instants du quotidien, lui qui sait à quel point chaque seconde est précieuse ? “Je n’aime pas perdre mon temps, et je déteste le silence. Lorsque je peins, j’écoute de la musique, des podcasts ou des livres audio.” Il avoue avoir écouté L’Étranger de Camus, narré par l’auteur, une œuvre qu’il avait déjà lue et qui l’avait aidé à se familiariser avec notre langue lorsqu’il a quitté l’Algérie. Et quand on lui demande quelle œuvre lui a récemment apporté un peu de joie et de douceur, il cite “Paris métèque”, titre du rappeur franco-rwandais Gaël Faye, dont les paroles sont une ode à la mixité culturelle parisienne ; une bande-son qui, quand on y pense, pourrait accompagner l’une de ses futures expositions sans aucune justification : “Paris ma belle je t’aime quand la lumière s’éteint / On n’écrit pas de poème pour une ville qui en est un.”

Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, Spring-Summer 2026 (sorti le 24 février 2026).