SANS TITRE 02, SÉRIE “I DON’T WANT TO DISAPPEAR COMPLETELY”, 2018.

Exposée lors de Paris Photo 2025 dans la section “Émergence”, la photographe française capture l’humanisme dans le regard de ses congénères avec douceur 
et bienveillance. Tel un heureux souvenir, son œuvre philo photographique défile en noir et blanc
sans pour autant manquer d’éclat.

On dit que, pour rendre la vie plus belle, il suffit de lui apporter un peu de couleurs. Bérangère Fromont prouve le contraire et enchante le monde avec des clichés en noir et blanc intenses et profonds. Dans les arts plastiques, ces teintes neutres sont d’ailleurs appelées des nuances. Une notion qui manque cruellement à notre société et que l’artiste cherche à réhabiliter. La photographie sert alors de lien et nous demande de regarder de plus près ceux et celles qui passent trop souvent furtivement devant notre rétine : des adolescent·e·s dévorant le bitume avec leur skate, des amours lesbiennes trop souvent invisibilisées, ou des jeunes Letton·e·s dont peu de monde connaît l’existence : “Le noir et blanc me permet de faire ressortir la fragilité, explique la photographe. J’utilise des contrastes très marqués, des noirs profonds, et ce noir dense rend visibles des détails extrêmement discrets, doux, presque imperceptibles sous une lumière plus uniforme. C’est un peu comme les lucioles dans la nuit : un infime éclat qui ne peut briller que s’il est entouré d’obscurité. J’aime beaucoup cette métaphore chez Pasolini, même si sa vision est très pessimiste, puisqu’il y voit les derniers signes d’une humanité qui s’éteint. On peut aussi la lire d’une manière plus lumineuse : certains philosophes ou écrivains, comme Patrick Chamoiseau, en font une image poétique, douce, presque consolatrice. Une manière de réenchanter le réel grâce à ces petites lueurs qui subsistent.”

SANS TITRE, SÉRIE “L’AMOUR SEUL BRISERA NOS CŒURS”, 2022-2023.
SANS TITRE 03, SÉRIE “L’AMOUR SEUL BRISERA NOS CŒURS”, 2022-2023.

Ce n’est pas un hasard si Bérangère Fromont parle volontiers de lectures et de philosophie, ces dernières étant au cœur de son processus créatif. Plutôt que d’écouter son instinct, elle dialogue entre les œuvres et les connaissances acquises pour livrer un travail s’apparentant à de la sociologie. Elle s’inspire tantôt du philosophe et écrivain Georges Didi-Huberman, tantôt de Paul Graham, un photographe britannique célèbre pour sa série “End of an Age” capturant avec brio ce moment si particulier où l’adolescence nous échappe et nous laisse rentrer dans le monde des adultes. Et lorsqu’elle nous avoue que le réalisateur Gus Van Sant tient aussi une place particulière dans son panthéon inspirationnel, on comprend mieux son désir de photographier les peaux et les visages des jeunes skateur·euse·s de la place de la République, à Paris. “Faire du skate, c’est se jeter dans le vide sans trop savoir ce qui va nous arriver, tout en espérant un moment de grâce dans la chute. C’est exactement ce que représente la jeunesse : un âge où tout est suspension, fragilité et éclat à la fois. C’est cette tension-là que j’essaie de capter.”

SANS TITRE 04, SÉRIE “EXCEPT THE CLOUDS”, 2018.
SANS TITRE 14, SÉRIE “RÉPUBLIQUE”, 2022.
Prouve que tu existes

Des attentats du Bataclan à la célébration de la Pride, en passant par les manifestations en soutien au peuple palestinien, la place de la République permet de se rassembler, de trouver un lien commun dans un monde qui tente perpétuellement de nous persuader du contraire. Cette place, bien connue des Parisien·ne·s, résonne aussi dans le cœur de l’artiste. Elle symbolise avant tout la résistance, notion clé dans l’œuvre de Bérangère Fromont, qui fait aussi écho à son grand-père espagnol, anarchiste luttant contre Franco, et dont le foulard rouge devient l’héritage de celle qui est prête à en découdre… mais toujours avec douceur : “Dans un temps saturé d’injonctions, la douceur devient un acte politique. Elle n’est ni faiblesse ni retrait, mais une manière d’habiter le monde autrement : avec attention, porosité, et une capacité rare d’accueillir ce qui se présente sans le brusquer. Dans mes projets, la douceur n’adoucit pas, elle intensifie. Elle donne à voir autrement. Elle fait résonner ce qui reste d’humain, d’intranquille et de vivant. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer deux formes de résistance, même si mon travail n’est pas journalistique.” Au lieu de capturer la résistance frontale et directe des manifestant·e·s, la photographe préfère récupérer les tracts distribués lors des manifestations pour en faire de petites sculptures éphémères qu’elle photographie juste avant qu’elles ne s’effondrent : “C’est ma manière poétique d’évoquer ces mouvements, de faire exister les manifestations dans l’image sans les montrer directement. C’est une autre forme de résistance, plus douce et discrète. Une résistance poétique qui consiste simplement à habiter le monde sans chercher à produire, sans utilité, sans rentabilité, juste pour la beauté du geste. Pour moi, c’est aussi une manière de résister, infiniment plus délicate, mais tout aussi essentielle.”

SANS TITRE 01, SÉRIE ”RÉPUBLIQUE”, 2025.
SANS TITRE 06, SÉRIE ”RÉPUBLIQUE”, 2025.

On ne va pas se mentir : dans un monde majoritairement constitué de brut·e·s, la douceur qui émane des clichés de Bérangère Fromont nous fait du bien et prouve que la nature humaine n’a pas que des défauts. “La douceur refuse la brutalité dominante, elle déjoue les vitesses imposées et rétablit une échelle humaine dans un monde qui l’oublie, dit-elle. Elle ouvre des espaces de respiration dans des lieux souvent relégués, délaissés, ou considérés comme trop ordinaires pour qu’on s’y arrête. Ériger la douceur en valeur républicaine, ce n’est pas l’ériger en idéal abstrait : c’est reconnaître que tout commence par la manière dont on se tient au monde. Par la place que l’on laisse à l’autre. Par les liens que l’on tisse, même provisoires, dans des paysages parfois abîmés, parfois oubliés, mais où la possibilité d’un commun persiste.” La place de la République devient alors son terrain de jeu de prédilection, “parce que c’est aussi un lieu de recueillement, un mémorial, un endroit chargé de mémoire. Cette jeunesse-là mérite qu’on la regarde, qu’on la reconnaisse, et qu’on la préserve dans une forme d’éternité fragile.”

SANS TITRE 01, SÉRIE “RÉPUBLIQUE”, 2022.
SANS TITRE 32, SÉRIE “RÉPUBLIQUE”, 2025.
The Power of Love

Préserver l’autre et ses semblables, c’est aussi ce que l’on trouve au cœur de sa série “L’amour seul brisera nos cœurs”. Un ensemble de photos regroupées dans un livre qui raconte les couples lesbiens dans les rues de Paris, un travail “de lesbiennes sur les lesbiennes réalisé par des lesbiennes” et qui démontre que “communautarisme” n’est pas forcément un vilain mot : “Je voulais qu’il existe au moins un projet de plus sur les lesbiennes. Peut-être pas parfait, peut-être pas unique, mais en tout cas un projet ancré dans la communauté que je connais et qui, à mes yeux, n’était pas assez visible.” Rendre visible l’invisible peut souvent porter ses fruits, prouvant par la même occasion que l’altruisme reste souvent une des qualités premières de la culture : “L’accueil a été incroyable, aussi bien de la part de personnes non queer que de professionnel·le·s. Mais ce qui m’a le plus touchée, ce sont les jeunes queer qui sont venu·e·s me voir, parfois les larmes aux yeux, pour me dire : ‘Merci. Ça fait tellement de bien de se voir !’ De très jeunes filles m’ont dit qu’elles avaient gardé la carte postale sur laquelle était imprimée une de mes photos et qu’elles la regardaient tous les jours. Cela m’émeut énormément.” Là où beaucoup se moquent et maltraitent les jeunes de la Gen Z, les réduisant aux réseaux sociaux et au temps d’écran heurtant leur cerveau, Bérangère Fromont, née en 1975, préfère garder une certaine tendresse et un regard bienveillant. “Je crois vraiment qu’on se ressemble tou·te·s, au fond. Moi-même, je me reconnais dans les adolescent·e·s d’aujourd’hui, raconte-t-elle. Bien sûr, leurs modes de communication et leur environnement ont changé, mais il·elle·s ne sont pas si différent·e·s. Quand je les observe, place de la République ou ailleurs, je retrouve les mêmes gestes, les mêmes dynamiques : traîner entre ami·e·s, s’asseoir n’importe où, passer des heures à raconter des bêtises. C’est quelque chose qui n’a pas disparu, que ce soit au cœur d’une grande ville ou au fin fond de la Lettonie. La seule différence, c’est qu’il·elle·s ont maintenant des téléphones, des cigarettes électroniques et autres petits objets de leur époque… Mais globalement, cette beauté de l’innocence est toujours là.”

SANS TITRE 02, SÉRIE “EXCEPT THE CLOUDS”, 2018.
SANS TITRE 20, SÉRIE “RÉPUBLIQUE”, 2022.

Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, Spring-Summer 2026 (sorti le 24 février 2026).