MALICK BODIAN, AUTOPORTRAIT © MALICK BODIAN.

Le mannequin, photographe et réalisateur Sénégalais, Malick Bodian raconte une Afrique contemporaine qu’il aborde avec la même douceur que les podiums. Son dernier ouvrage,
Adolescence, pensé comme un carnet de voyage, témoigne d’une reconnexion à sa terre et à sa propre histoire.

Des jeunes gens qui s’affairent au bord d’une rivière. Une enfant recroquevillée dans un canapé qui la déborde, les yeux rivés sur la télé. Le reflet d’adolescents qui déambulent dans une ville en alerte capturé dans une flaque. Deux silhouettes qui s’esquissent au loin dans un clair-obscur qui hésite entre le jour et la nuit. Tels sont les instants que saisie Malick Bodian dans Adolescence, son ouvrage photographique paru en 2025 aux éditions Ex. Coda. À travers ses images, le modèle devenu photographe construit un imaginaire africain éloigné des clichés galvaudés. “Je veux montrer une Afrique forte, positive et autonome. Je suis fatigué de voir mon continent réduit à la pauvreté ou à la crise, témoigne le Dakarois de 28 ans. Les gens que je photographie sont beaux, dignes, joyeux, élégants. Ils portent leur culture et leur futur en eux.”

“JEUNE ET IMMORTEL”, PODOR, SÉNÉGAL, 2023 © MALICK BODIAN.
“UNTITLED”, CAP SKIRRING, CASAMANCE, SÉNÉGAL, 2021 © MALICK BODIAN.

Depuis quelques années, Malick Bodian occupe une place singulière dans le paysage visuel émergent, remarqué dans les éditoriaux de Vogue, M Le Monde, Perfect ou Beyond Noise, et présent dans des campagnes pour des maisons aussi pointues que Wales Bonner, Bottega Veneta ou Chanel Haute Couture. Au-delà de ce passage réussi derrière l’objectif, fait assez rare pour un mannequin qui continue de défiler (le dernier show de Dries Van Noten l’ayant profondément ému), c’est dans son travail personnel que sa vision se cristallise, autour de la jeunesse, de la famille, de la lumière et de la dignité. Le tout ancré à Dakar – à Mbao plus précisément, la petite ville qui l’a vu naître, située à une heure de la capitale. “À chaque fois que j’y retourne, j’ai l’impression de voyager dans le temps. C’est comme si j’assistais et prenais part à la construction progressive d’une ville entière.” N’en déplaise à certains dirigeants occidentaux, l’Afrique que côtoie Malick Bodian ne se raconte ni dans la nostalgie, encore moins dans le misérabilisme, mais avec une farouche soif de futur nourri d’optimisme.

UNTITLED, PONT DE JOAL-FADIOUTH, SÉNÉGAL, 2021 © MALICK BODIAN.
“SWIMMING IN SPRING”, FLEUVE SÉNÉGAL, SÉNÉGAL, 2021 © MALICK BODIAN.

Le déclic pour cet autodidacte en photographie survient en 2020. La crise due à la pandémie de Covid-19 met la planète à l’arrêt, et il rentre au Sénégal. Il réalise alors que son métier de mannequin l’a fait voyager dans le monde entier, en Europe, aux Amériques, en Asie, mais jamais sur le continent où il est né. Il sort son objectif, documente ce qu’il voit, ce qui le touche. Chez lui, il retrouve sa mère, replonge dans les souvenirs d’enfance, redécouvre le pays qu’il a quitté à 13 ans pour la Sardaigne. Du Fouta à la Casamance, il traverse le Sénégal avec son appareil photo et remonte le fil de son histoire familiale jusqu’à retrouver les traces de sa grand-mère paternelle, qu’il ne connaissait pas, et découvrir les traditions Diola. Cette rencontre transforme son rapport à la terre, baignée dans une énergie de retour au pays natal.
Son regard d’insider-outsider, sensible à l’analyse documentaire, ouvre de nouveaux récits sur des espaces intimes et des pratiques rituelles. Loin des oppositions convenues entre tradition et modernité, il capture avec tendresse et acuité l’entrelacement subtil des modes de vie ancestraux et du quotidien contemporain. Pour amplifier cette alliance, le baroudeur alterne couleur et noir et blanc, rendant difficile la datation des scènes. Certaines évoquent des célébrations rares, comme les répétitions de la cérémonie d’initiation Diola qui se tient tous les trente ou cinquante ans. De Sénégal – Voyage temporel (exposition photographique à Dakar en 2024) à Adolescence, Malick Bodian inscrit son travail dans la durée, entre intimité, douceur, joie et lumière.

“UNTITLED”, THIAROYE AZUR, DAKAR, SÉNÉGAL, 2021 © MALICK BODIAN.

Sur un continent où l’âge médian est de 19 ans, la jeunesse apparaît comme un territoire politique, mais surtout poétique. Dans de nombreuses cultures ouest-africaines, cette tranche de vie est longtemps liée à l’initiation, à la transmission des savoirs, aux chants et aux rites. L’urbanisation a transformé ce cycle à mesure que les téléphones et les réseaux sociaux se sont substitués aux maîtres de jadis. Mais l’adolescence demeure un espace de ruse, d’énergie et de grâce. Malick Bodian assemble dans Adolescence cinq ans d’images : des garçons qui courent, des filles qui se coiffent, des jeunes qui posent, des rires, ainsi que des silences. On y croise des talibés, des vendeurs de jus, des héros minuscules, des princesses en robe dorée ou un cascadeur de fortune. Sur les rives immenses du lac Kivu, entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, les enfants jouent à la fraternité côté rive rwandaise, tandis que, de l’autre côté, la peur persiste. Il·elle·s ne semblent percevoir que le jeu, la lumière et l’instant présent.

“UNTITLED », SAMBURU COUNTY, KENYA, 2023 © MALICK BODIAN.
“UNTITLED”, LAKE KIVU, RWANDA, 2021 © MALICK BODIAN.

Si la photographie et les archives documentaires occupent une grande partie du temps de Malick Bodian, la mode reste le point d’entrée. Scouté par hasard IRL (comme c’était de coutume avant les réseaux sociaux) alors qu’il faisait la plonge dans un restaurant en Corse, celui qui rêvait de football (et vaguement d’acting) défile d’abord pour Valentino, en 2018, puis multiplie les apparitions remarquées à Dior Homme, Givenchy, Louis Vuitton, Hugo Boss et Ferragamo, avant de devenir, en 2020, le premier mannequin noir à défiler pour le show couture de Givenchy. Encore une première qui n’aura que trop tarder. L’industrie aura cependant le mérite de lui offrir la mobilité, l’œil et la confiance en soi qui lui faisaient défaut à ses débuts. “Mon travail de mannequin m’a permis de voyager. J’ai d’abord saisi mon appareil pour documenter ces voyages. Ce fut ma première motivation”, confie-t-il.

“AFTER SUN”, THIAROYE AZUR, DAKAR, SÉNÉGAL, 2022 © MALICK BODIAN.

En photographie, ses influences dessinent une filiation claire. Raymond Depardon pour l’humanisme du quotidien, James Barnor pour l’archive diasporique de Londres à Accra, Ousmane Sembène pour le cinéma africain populaire. “Ils ont tous une façon de montrer la dignité, l’ordinaire et la lumière”, précise celui qui en tant qu’artiste noir à un certain niveau se sent investi d’une responsabilité accrue. Dans les images de Malick Bodian, la lumière n’est jamais décorative. “Je photographie ce que je vois, et surtout ce que je ressens. Ce qui m’attire, c’est avant tout la lumière du soleil, mais aussi la lumière des gens.” Cette sensibilité se retrouve jusque dans ses commandes les plus codifiées, à l’image de son cover shoot récent pour le Harper’s Bazaar US avec Meghan, duchesse de Sussex : “Travailler avec elle fut très inspirant, car elle comprend ce qu’une image peut transmettre. Elle respecte profondément le processus créatif.”

“SUNSET DATE”, LAC ROSE, SÉNÉGAL, 2021 © MALICK BODIAN.
“BOY AND WATER”, LAKE KIVU, RWANDA, 2021 © MALICK BODIAN.

Son passage au cinéma avec “La Voix du Soleil”, un court-métrage de 11,58 min qu’il écrit, réalise et présente en séance privée début 2026, prolonge naturellement sa démarche. Ses images invoquent une Afrique solaire et lumineuse, un continent de projections et de manifestations où les histoires existent et méritent d’être racontées par un·e enfant du pays.
Lorsqu’on l’interroge sur la douceur, il répond que c’est sa manière d’approcher les gens, avec une tendresse presque radicale. “On vit dans un monde tellement sombre qu’il faut inspirer la gentillesse et la bienveillance”, conclut-il. À 28 ans, Malick Bodian appartient à une génération qui ne demande plus l’autorisation d’exister autrement et d’être perçue dignement. Une génération qui construit ses propres archives, ses propres héro·ïne·s, ses propres rêves, ses propres adolescences.

Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, Spring-Summer 2026 (sorti le 24 février 2026).