“SPARK AND LIGHT” DE SO YONG KIM,
2014 (MIU MIU WOMEN’S TALES #7).

Avec “Fragments for Venus”, réalisé par Alice Diop et présenté à la dernière Mostra de Venise, la maison italienne célèbre la 30e édition de “Miu Miu Women’s Tales”, sa collection de films de réalisatrices. Retour en images sur un projet, désormais incontournable, lancé bien avant les soulèvements féministes du monde du cinéma.

Si on voulait savoir où en était le féminisme en 2011, que ce soit en matière de cinéma, de mode ou de la société dans son ensemble, à quels indicateurs aurait-il fallu se fier ? À des éléments de climat, des faits divers significatifs, comme par exemple un journaliste star parlant à la télévision de “troussage de domestique” lorsqu’un favori de l’élection présidentielle viole une femme de chambre ? Ou à des chiffres, comme le nombre de réalisatrices en compétition dans les grands festivals (quatre à Cannes, trois à Berlin…) ? On en arrivera, dans tous les cas, à un constat a priori sans appel : il s’est passé beaucoup de choses en quinze ans. Le paysage sociétal et culturel n’accordait alors encore qu’une curiosité méfiante à l’égard du bruissement des révolutions à venir, à l’époque où 5 % des cent films les plus rentables étaient réalisés par des femmes ; où le mot sororité n’existait encore que dans des niches de militantes ultras ; et où les demandes de parité étaient accueillies comme du “néofascisme rose” par les instances de pouvoir du cinéma.

“SOMEBODY” DE MIRANDA JULY, 2014 (MIU MIU WOMEN’S TALES #8).

C’est dans ce contexte disons feutré, paléo-#MeToo, que la maison Miu Miu lance en 2011 “Miu Miu Women’s Tales”, une collection de courts-métrages confiés à des réalisatrices, non pas pour en faire des vitrines glamours, mais pour leur donner, deux fois par an, les clés d’un récit à hauteur de femme, avec carte blanche formelle. L’idée aurait pu sentir l’opération cosmétique, un peu habile, un peu cynique. Mais elle s’inscrit au contraire dans une continuité patiemment élaborée, celle d’un dialogue singulier entre la mode et le cinéma, cultivé depuis le tournant des années 2000 par Miuccia Prada elle-même, qui, à rebours des grandes maisons cherchant leurs égéries du côté des canons lisses et interchangeables, choisit de faire poser Chloë Sevigny, Maggie Gyllenhaal ou Dakota Fanning. Des actrices, oui, mais qui ne viennent pas seulement vendre des sacs : elles viennent avec leurs aspérités, leur filmographie déjà trempée dans les eaux troubles du cinéma d’auteur·rice, leur sens du style et leur capacité à dire quelque chose d’une féminité moins policée, moins évidente. Ce goût pour l’anomalie, pour la figure moins consensuelle, va irriguer la collection des “Miu Miu Women’s Tales”, où la mode devient un outil d’expression plastique parmi d’autres – un catalyseur d’univers, pas une finalité.

“DE DJESS” D’ALICE ROHRWACHER, 2015 (MIU MIU WOMEN’S TALES #9).

Depuis 2011, trente films composent cette cartographie hétéroclite de regards féminins sur le monde. Une anthologie fragmentaire, inégale parfois, toujours curieuse et singulière. On y trouve des essais formels proches de l’expérimental, des portraits intimes, des fictions brèves, des poèmes visuels. Il ne s’agit pas de poser un faux nez féministe sur une collection de prêt-à-porter, mais bien de permettre à des réalisatrices, de renom ou émergentes, de raconter ce qu’elles veulent, comme elles le veulent. Ava DuVernay, Agnès Varda, Naomi Kawase, Lynne Ramsay, Mati Diop, Joanna Hogg ou Celia Rowlson-Hall : autant de voix qui, chacune à leur manière, interrogent à travers des courts-métrages la condition féminine contemporaine, ses contraintes, ses désirs, ses fantômes. Des voix qui, au-delà du film, ont aussi été immortalisées à travers les clichés de Brigitte Lacombe, photographe de plateau et complice régulière des “Miu Miu Women’s Tales” depuis leurs débuts. Une façon de souligner un peu plus l’aspect portrait et documentaire qui y tient une large part dans la collection – témoin celui, drôle et sensible, que Chloë Sevigny consacre en 2017 à l’humoriste Carmen Lynch.

“STANE” D’ANTONETA ALAMAT KUSIJANOVIĆ, 2023 (MIU MIU WOMEN’S TALES #26).

“Chaque film est comme un chapitre d’un journal intime en constante évolution, explique Brigitte Lacombe. Chaque réalisatrice, chaque ville, chaque moment est encore si vif dans ma mémoire. Je me souviens de ‘Winter’, d’Alice Rohrwacher, dans un Lido désert à Venise ou de la Provence ensoleillée d’Agnès Varda, intelligente, ludique et tendre. Je me souviens aussi de Los Angeles et de la Californie vu·e·s par Ava DuVernay. Ou encore de Londres filmée par Lynne Ramsay, apportant son univers brut et onirique dans mon travail et dans ma vie.”

“NIGHTWALK” DE MAŁGORZATA SZUMOWSKA, 2020 (MIU MIU WOMEN’S TALES #19).

Dans “In My Room” (2020), film réalisé en plein confinement, Mati Diop fait alterner les plans nocturnes sur les immeubles parisiens et les fragments d’archives audio de sa grand-mère disparue. C’est un film sur la mémoire, la filiation ; ce que l’on hérite et ce que l’on perd, et la différence des deux – ce qui nous fonde. Parfois, la commande de mode est justement retournée de façon joueuse et narquoise, comme dans “Autobiografia di una borsetta” (2024), dans lequel Joanna Hogg filme un sac littéralement devenu personnage principal. Voix grave d’une femme âgée, balade à travers une Italie défaite de ses clichés, du béton d’une église brutaliste à une maison bourgeoise en déclin : derrière l’élégance du cuir matelassé se cache une méditation sur le temps, les objets et les femmes qui les portent.

“HELLO APPARTMENT” DE DAKOTA FANNING, 2018 (MIU MIU WOMEN’S TALES #15).

Ailleurs, c’est un corps qui se dédouble, s’échappe, se cabre. Dans “The End of History Illusion” (2016), Celia Rowlson-Hall met en scène une femme recluse dans un abri anti-atomique où la perfection aseptisée vire lentement au cauchemar. D’autres fois, c’est une image qui se révèle dans la tension entre observation et mise en scène : “Brigitte” (2019), de Lynne Ramsay, documentaire en noir et blanc qui se consacre justement à Brigitte Lacombe, s’attarde sur les gestes, les visages, le lien entre regardeur·euse et regardé·e. Il ne s’agit plus seulement de parler de la place des femmes dans l’image, mais de celle qui tient la caméra, qui dirige le cadre, qui fabrique le visible. “Imaginer une maison de mode s’engager non pas sur un seul film, mais sur une série d’œuvres originales écrites et réalisées par des femmes en constante évolution, c’est un projet très ambitieux, ajoute Lacombe. ‘Miu Miu Women’s Tales’ était en avance sur son temps – tant par la vision qui l’a inspiré que par son engagement à donner une voix aux réalisatrices indépendantes.”

“FRAGMENTS FOR VENUS” D’ALICE DIOP, 2025 (MIU MIU WOMEN’S TALES #30).

Trente films originaux plus tard, le temps a passé : l’affaire Weinstein a fait trembler la terre, #MeToo a renversé la table. Les festivals de cinéma se sont remplis de revendications, de raouts féministes, de dîners Women in motion, de réalisatrices à l’honneur – qui osera douter de leur sincérité ? Miu Miu a naturellement pris part à ce mouvement dont certains ignorent peut-être aujourd’hui que la marque fut parmi les précurseur·e·s. Peu importe. Les célébrations ne sont pas que des cocktails de tapis rouge : ce sont aussi des lieux de manifestation concrète d’une nouvelle sororité. En 2016, lors d’une table ronde à la Mostra de Venise dans le cadre du projet “Women’s Tales”, les actrices Kate Bosworth, Zosia Mamet ou Kiernan Shipka évoquaient les inégalités persistantes dans l’accès aux rôles, à la réalisation, à la production.

“I AND THE STUPID BOY” DE KAOUTHER BEN HANIA, 2021 (MIU MIU WOMEN’S TALES #22).

L’expression “Joshy” y circule : ce jeune homme, souvent blanc, sorti d’école de cinéma – que l’on charge de réaliser le film d’une femme à qui l’on ne fait pas encore confiance. Histoires partagées, humiliations ordinaires, stratégies de réappropriation : les récits sortent du silence. “La culture a changé, et surtout dans le bon sens, conclut Brigitte Lacombe. Ce qui compte vraiment aujourd’hui, c’est que de plus en plus de voix féminines soient entendues, encouragées et célébrées. Des talents émergent, apportant des visions nouvelles, des histoires encore jamais racontées, une autre manière de regarder le monde.”

“I AM THE BEAUTY OF YOUR BEAUTY, I AM THE FEAR OF YOUR FEAR” DE CHUI MUI TAN, 2024 (MIU MIU WOMEN’S TALES #27).

Les “Tales” ne sont donc pas un simple écrin doré pour talents féminins. Ils forment un espace hybride entre le laboratoire esthétique, la collection de mode détournée et la fabrique d’émancipation symbolique. C’est sans doute ce qui rend le projet si singulier : il n’érige pas une vitrine pour femmes puissantes, mais fabrique des images neuves, fragiles, rugueuses, souvent inclassables. Et a vu passer une enfilade de réalisatrices à faire pâlir de jalousie quelques festivals. Dernière en date : Alice Diop, Lion d’argent à Venise en 2022 pour son film Saint Omer, qui vient de signer “Fragments For Venus”, 30e film de la collection tourné en partie au musée du Louvre à Paris. À travers deux narratrices et un collage de références visuelles, le projet suit un voyage symbolique entre un musée imaginaire et les rues de Brooklyn, explorant l’expérience de la condition féminine noire selon les contextes géographiques et culturels. De quoi permettre aux réalisatrices de continuer à façonner leur propre récit.

“HOUSE COMES WITH A BIRD” DE JANICZA BRAVO, 2022 (MIU MIU WOMEN’S TALES #23).

Cet article est originellement paru dans notre numéro STORYTELLERS Fall-Winter 2025 (sorti le 23 septembre 2025)