ROBE ET PULLS MIU MIU.

Révélée en 2022 par le coming-of-age movie “Falcon Lake”, puis confirmée dans “Vampire humaniste cherche suicidaire consentant”, l’actrice de 25 ans qui joue actuellement dans “L’École des femmes” au théâtre Artistic Athévain s’est imposée comme le visage Gen Z d’une certaine mélancolie québécoise.

Ce n’est pas en tant qu’actrice que Sara Montpetit est apparue à ses débuts dans les médias. Les premiers articles sur elle, qui datent de ses 17 ans, en 2019, la présentaient mégaphone à la main comme la Greta Thunberg montréalaise. La “militante qui veut changer le monde” – ainsi que Vice la désignait alors – ne récuse aucunement sa jeunesse activiste, bien au contraire, elle n’a depuis jamais cessé de vouloir transformer le monde. Cependant, depuis le berceau (ou presque), cette théâtreuse préfère aujourd’hui s’y prendre autrement, de la seule manière qu’elle a toujours rêvé de conduire sa vie : en jouant. En plein confinement, Charlotte Le Bon poste sur Instagram une annonce pour le premier rôle de son premier film, Falcon Lake, sous une forme originale : elle demande aux candidates de lui partager un rêve récent. Sara raconte alors un vrai rêve de danse dans les ronces qui lui tape dans l’œil. Depuis, sa mélancolie charbonneuse, son aura de post-ado dark et tendre l’ont installée dans le paysage, avec notamment la “romcom” Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, d’Ariane Louis-Seize. Entre la jeune fille de son temps et la vieille âme romantique, Mixte a voulu percer le mystère d’une révélation aussi douce que ténébreuse.

MIXTE. Wikipédia dit que tu es “actrice et militante écologiste”. Te reconnais-tu toujours dans cette présentation ?
Sara Montpetit. Je ne sais pas si je suis à l’aise pour en parler, parce que je n’ai milité intensément que pendant un an. Ça a pris une certaine ampleur dans la façon dont on me présente. Je me caractérise bien plus par le fait d’avoir toujours rêvé de jouer et d’avoir été fascinée par le cinéma et par le théâtre.

M. Quel est ton premier souvenir de jeu ?
S.P. C’est au primaire, quand une troupe de théâtre est venue. On devait jouer Le Petit Chaperon rouge, et comme on était nombreux·ses, on a fait la pièce deux fois, pour que tout le monde joue. J’ai joué une fois le petit chaperon, une autre le grand méchant loup, alors que j’étais minuscule et inoffensive. Mes parents m’ont très rapidement inscrite dans une école avec des cours de théâtre.

ROBE, PULL ET BOTTINES MIU MIU.
ROBE, PULL ET BOTTINES MIU MIU.

M. Ton premier rôle a été celui de Maria Chapdelaine (dans le film éponyme de Sébastien Pilote), une figure majeure de la culture québécoise…
S.P. C’est un peu notre Jeanne d’Arc, un mythe très important parce que c’est la première histoire écrite sur le peuple québécois – même si elle a été imaginée par un Français (Louis Hémon, ndlr). Ça parle des premiers colons installés très loin dans la forêt et de cette jeune fille qui doit choisir parmi trois prétendants représentant trois différents chemins : le premier, partir aux États-Unis ; le deuxième, rester sur ses terres ; et le troisième – un choix de liberté impossible qui n’existe pas vraiment –, suivre un coureur des bois et mener une vie sauvage.

M. Le film t’a valu un Iris de la révélation de l’année au Gala Québec Cinéma 2022, équivalent des César. Que représente cette récompense pour toi ?
S.P. J’ai été touchée de la recevoir, même si ce n’est pas vraiment comparable aux César – c’est beaucoup moins regardé. À vrai dire, je ne sais pas si ce prix a tout fait basculer à lui seul. J’ai eu Falcon Lake pendant le tournage de Maria Chapdelaine. C’était mon tout premier rôle, alors que j’auditionnais depuis deux ou trois ans pour des trucs merdiques sans jamais rien décrocher…

M. On a l’image d’une retenue de ton jeu, de ce que tu laisses hors-champ… Est-ce que tu dirais que tu travailles une intensité de la discrétion plutôt que de la démonstration ?
S.P. Oui, dans ces films, mais je ne sais pas si c’est voulu, je pense que ça dépend forcément des rôles. J’ai été “révélée” par des rôles très intérieurs : Chloé dans Falcon Lake a un monde intérieur très chargé ; “Vampire humaniste cherche suicidaire consentant” aussi, c’est dans l’observation. C’est souvent ce qu’on me propose. Cela dit, je viens de faire un film qui s’appelle “Faux Gun” (de Rémi St-Michel, ndlr), où je joue une SDF qui consomme beaucoup de drogues et qui crie sans arrêt. Je suis contente de pouvoir montrer ça.

VESTE, ROBE, PULL, CHEMISE ET BASKETS ESPADRILLES “GYMNASIUM” MIU MIU, CHAUSSETTES PERSONNELLES.
VESTE, PULL, CHEMISE, JUPE, CEINTURE ET CABAS “UTILITAIRE” MIU MIU.

M. “Vampire humaniste cherche suicidaire consentant” détourne un genre très codifié, le film de vampire, pour en tirer quelque chose de tendre et de mélancolique. Quel est ton rapport au film d’horreur ? Aimes-tu l’idée de le détourner ?
S.P. Ce n’était pas nécessairement un but de ma part. C’est surtout en lisant le scénario que j’ai clairement compris l’intention de la réalisatrice. Le film ne relève pas de l’horreur classique, mais surtout du coming-of-age entre deux “jeunes” un peu bizarres, puisqu’ils ont 70 ans. Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est qu’il ne s’agissait pas clairement d’émois amoureux, on ne pouvait pas étiqueter la nature de leur lien. Je ne suis pas une immense consommatrice de films d’horreur, ce n’est pas central pour moi, mais j’ai quand même une curiosité : j’aime comment on se fait secouer, mais pas que ce soit gratuit. J’adore quand c’est réfléchi.

M. En 2025, tu as joué, dans le film “Où vont les âmes” de Brigitte Poupart, inédit en France, une jeune fille condamnée par le cancer et décidée à recourir au suicide assisté. Comment résonne en toi ce sujet fort et sans doute intimidant ?
S.P. L’aide médicale à mourir existe depuis très longtemps au Québec, elle est complètement légale. J’ai donc un rapport “simple” à ce sujet, moins clivant qu’en France. Ce qui m’a touchée surtout dans cette histoire, c’est l’intensité de ce qu’allait vivre ce personnage, pour travailler des zones aussi tragiques qui ne sont pas toujours accessibles pour des personnes de mon âge. La réalisatrice m’avait écrit pour m’offrir le rôle, ce qui ne m’était jamais arrivé jusque-là.

M. Dans ce film, tu partages l’affiche avec Monia Chokri. Quel est ton rapport avec les autres actrices/réalisatrices québécoises émigrées à Paris ?
S.P. Je suis très admirative du travail de Monia. C’est une comédienne que j’appréciais déjà toute petite, je mesure donc ma chance d’avoir joué avec elle. Mais c’est surtout Charlotte Le Bon qui a été pour moi un repère, elle est une amie, presque un modèle. Elle est partie du Canada au même âge que moi. On s’est croisées à l’aéroport le jour où je suis venue en France. Je ne sais pas s’il y a une forme de mentorat, mais elle m’inspire au quotidien par ses choix, sa manière de créer, de voir le monde.

VESTE, ROBE, PULL, CHEMISE ET CABAS “UTILITAIRE” MIU MIU.

M. Pourquoi as-tu déménagé en France ?
S.P. J’avais besoin de venir à Paris, c’est vivant, il y a tant de choses à faire, à découvrir ! J’aime beaucoup Montréal, mais ici, culturellement, ça bouge forcément plus. À Montréal, je crois qu’il y a seulement trois ou quatre cinémas d’art et d’essai. À Paris, on ne les compte pas. J’ai passé un certain temps à être dans le déni : mes ami·e·s me disaient : “Toi, tu vas partir bientôt”, et je protestais. Un jour, j’ai fait la rencontre d’un artiste qui, en quelques minutes, m’a dit que c’était ce que je voulais vraiment et que j’allais le faire. Sa frappante lucidité sur moi m’a aidée à franchir le pas.

M. Comment te sens-tu en tant que Québécoise à Paris ? As-tu le sentiment d’être une sorte de personnage exotique ou, au contraire, tu vis une acculturation, consentie ou non ?
S.P. C’est vrai que quand je parle avec des Français·es, je perds mon accent québécois, c’est plus fort que moi. Et si je le garde trop, ça peut être énervant aussi : il y a des remarques, on peut trouver ça drôle ou mignon, mais dans tous les cas, ce n’est pas agréable. De manière subconsciente, je le gomme donc quand je suis entourée de Français·es. C’est très important de garder mon identité québécoise. Mais c’est forcément compliqué en casting – ce n’est généralement pas prévu pour le personnage. Et même si je gomme l’accent, j’ai un phrasé différent. On n’a pas les mêmes tournures et structures de langue. Et ça, c’est un plus.

M. Où l’as-tu ressenti ?
S.P.  En ce moment, je travaille sur “L’École des femmes” dans un petit théâtre du 11e arrondissement. J’étais jurée au Festival de cinéma d’Angoulême, où j’ai rencontré Fabienne Pascaud (éminente critique de théâtre, ex-directrice de la rédaction de Télérama, ndlr). Je lui ai demandé si elle saurait m’aider à trouver un job d’ouvreuse. Au lieu de ça, elle m’a mise sur cette audition. J’ai eu le rôle, alors que je n’avais jamais lu Molière – au Québec, on n’a pas du tout un rapport aussi direct avec ce patrimoine, contrairement aux Français·es qui l’ont tou·te·s lu à l’école. Et je me trouve une liberté là-dedans, je viens avec mes choses à moi, nécessairement, je ne respecte pas tous les alexandrins, j’ajoute parfois des voyelles. Je crois que c’est OK. J’avais peur de ne pas parvenir à trouver une liberté de jeu, à rendre ça vivant. En fait, on y découvre une immense liberté, d’abord par la modernité du sujet, la rébellion contre l’ordre patriarcal ; ensuite, dans cette langue, qui est miraculeusement vivante. Et puis, pour moi, mon rêve ultime était le théâtre. Chaque fois que je me rends en répétition à Paris pour jouer ce texte, je me dis que c’est fou, je pense à moi petite.

TABLIER, ROBE ET PANTALON MIU MIU.
ROBE ET PULLS MIU MIU.

M. Même si tu récuses l’étiquette militante, tes convictions personnelles sont forcément là. Comment les concilies-tu à ton travail – si tu arrives à le faire ?
S.P. De moins en moins, et ça me peine. Je trouve ça dur d’évoluer dans ce milieu et d’être en accord avec mes convictions. Aujourd’hui, c’est plus compliqué par exemple avec la mode, qui finance beaucoup le cinéma. En tout cas, j’essaie de travailler sur des projets qui me sont chers. Mais l’autre facette du métier, l’autopromotion constante, me paraît aussi hypocrite par rapport à ce que je revendiquais il y a quelques années. J’y pense beaucoup, je me demande comment mettre mes actes en conformité avec mes idées. Au Québec, il n’y a pas du tout cette culture, la starisation, les défilés… Puis il y a les réseaux sociaux aussi : il est rare que les comédien·ne·s puissent se permettre de s’en passer. Mais pour persister, il faut un peu jouer le jeu. Il faut peut-être accepter nos contradictions et ne pas en retirer une peur de s’exprimer.

M. Es-tu sensible, dans tes choix de films, à la question de la douceur et à sa dimension politique ?
S.P. Je ne pense pas qu’on puisse être guidé·e par ça. Ce qui m’amène à faire un projet, c’est l’histoire ou le personnage. Ou alors une grande confiance dans la personne qui le porte. Ce serait évidemment plus simple si on pouvait prévoir qu’on se retrouverait piégé·e dans des dynamiques. Je m’en tiens à suivre des projets qui me stimulent. Je préférerais ne pas jouer pendant trois ans, et travailler à la billetterie d’un théâtre ou en restauration, plutôt que jouer quelque chose que je n’aime pas.

M. Trouves-tu de la douceur en France ?
S.P. Oui, dans la sociabilité. Cette culture de prendre des cafés tout le temps… À chaque fois, je me fais avoir, je pense que c’est à l’américaine et que ça va être annulé, alors que les gens le font vraiment. Au début, j’ai trouvé les gens très froids. Les Québécois·es sont comme des pêches, très doux·ces à l’extérieur et dur·e·s à l’intérieur, alors que les Français·es sont des noix de coco : tout l’inverse. Au Québec, il y a moins de partage.

M. Quel est le prochain projet qui te tient le plus à cœur ?
S.P. “Faux Gun”, de Rémi St-Michel. J’ai eu tellement de plaisir à le faire ! C’est un premier film qu’il prépare depuis dix ans, il sait exactement ce qu’il veut. Il y a une énergie à la Safdie, époque “Mad Love in New York” (2014, ndlr) : tout en caméra épaule, sans éclairage, dans la rue. Des longs plans-séquences, avec beaucoup d’improvisation, de liberté. Je me rappelle une scène dans un dîner, tournée au milieu de vrais client·e·s qui s’éloignaient de moi : j’étais repoussante, je puais. C’était grisant d’aller aussi loin dans l’incarnation d’un personnage.

M. Quelle est la chose la plus douce que tu aies vécue dernièrement ?
S.P. Un concert de Cameron Winter au Cabaret Sauvage. Il était juste accompagné de son piano, avec une douche de lumière, dos au public. Il a joué pendant une heure comme ça… Mais je pense aussi à mon père, que j’appelle régulièrement. C’est mon confident, je lui dis tout. C’est un sentiment de douceur qui me prend à chaque fois, sa disponibilité permanente. Ça renvoie sûrement à l’enfance.

Talent : Sara Monpetit @ I.V. Office Paris. Coiffure : Marion Anée @ Call My Agent. Maquillage : Angloma. Manucure : Séverine Loréal @Call My Agent. Assistant Photographe : Enea Arienti. Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, Spring-Summer 2026 (sorti le 24 février 2026).