VESTE, CHEMISE, CRAVATE ET GANTS
SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

Poète, peintre, mannequin et artiste, le Britannique Sonny Hall a l’art de transformer son vague à l’âme en pulsion créative protéiforme. Rencontre avec un écorché vif, autodidacte, dont les plus belles histoires s’écrivent à plusieurs mains.

On pourrait voir en lui un Rimbaud du XXIe siècle s’il ne sortait pas tout droit de la campagne anglaise. Chemise ample mollement retroussée, avant-bras perlés de tatouages, regard céruléen mi-mélancolique, mi-malicieux, Sonny Hall a des allures de poète maudit à la sauce Peter Doherty. Entré en littérature en 2019, avec The Blues Comes With Good News, un recueil de poèmes d’abord autoédité, puis publié par Hodder & Stoughton, le mannequin devenu écrivain confirme sa plume fiévreuse et lucide avec On The Soft Edge, son deuxième ouvrage publié chez Saint Laurent Éditions en 2024. Il faut dire que la mode n’a pas de secret pour lui. Représenté un temps par l’agence de Kate Moss, le Londonien au minois de jeune premier a défilé pour Burberry, posé pour Nick Knight, collaboré avec Gucci, tenu le rôle principal dans un film de Jim Longden To Erase A Cloud, avant de trouver dans l’écriture une voie de réconciliation avec ses traumas d’enfance – une adoption, avec son frère jumeau, à l’âge de 4 ans, la mort de sa mère biologique à la suite d’une overdose, et sa dépendance aux drogues qui l’a conduit en cure de désintoxication en Thaïlande. Cœur à vif un jour, cœur à vif toujours, son envie de créer du lien le pousse à faire famille autrement, à travers la collaboration. D’abord en créant la maison d’édition Blue Beggar Books avec son ami Ryan Kevin Doyle afin de donner une voix aux invisibles, puis en se frottant à la production d’un court-métrage, RAK, dans lequel joue l’iconique Béatrice Dalle. Si la peinture occupe aujourd’hui une grande partie de son temps, Sonny Hall est de ces créatif·ve·s polymathes dont le voyant reste constamment au vert.

Mixte. En 2019, tu as autoédité The Blues Comes With Good News, avant que l’ouvrage ne soit repéré, puis publié par la maison d’édition Hodder & Stoughton. Qu’est-ce qui rendait si impérieux, pour toi, le besoin de faire exister ces poèmes dans un recueil ?
Sonny Hall.
Je me suis mis à l’écriture avec une curiosité innocente, presque enfantine, habité par une certaine liberté et une absence de conscience de soi. Je ne savais pas encore ce qui faisait la force d’un poème, ou ce qui donnait du sens à une œuvre. Ça ne veut pas dire que The Blues Comes With Good News manquait de profondeur, mais plutôt qu’il a été écrit sans filtre, sans attente ou jugement. Ce n’est qu’après sa publication que j’ai commencé à appréhender mon travail avec un regard plus critique. La collaboration avec Hodder & Stoughton m’a énormément appris, non seulement sur l’industrie, mais aussi sur ma propre relation à l’écriture.

M. Quand on lit tes poèmes, on se rend compte qu’ils s’inscrivent souvent entre la mémoire et le deuil. L’écriture serait-elle pour toi un moyen de surmonter la douleur ?
S. H.
J’essaie à la fois de vivre avec mes émotions et d’en faire mes alliées. La maturité m’a appris à les transformer par l’écriture et la création, avec une forme de légèreté. Écrire me permet d’être sincère sans me laisser submerger. Paradoxalement, je n’ai pas écrit depuis un peu plus d’un an – c’est la peinture qui m’accompagne désormais. Elle est née du même élan, mais m’a offert un autre espace. Un cadre capable de donner forme à cette énergie. Aujourd’hui, j’ai envie de mouvement, de geste, de matière et d’instinct.

MANTEAU, VESTE, CHEMISE ET CRAVATE SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

M. Est-ce qu’il t’arrive de penser aux lecteur·rice·s lorsque tu écris ?
S. H. Pour moi, écrire est une démarche intime, un moyen d’explorer et de comprendre. J’ai découvert les univers de John Berryman (1914-1972, ndlr) et de Anne Sexton (1928-1974, ndlr), deux poètes qui m’ont captivé de manière presque obsessionnelle. Cette immersion s’est accompagnée d’une forme d’analyse où j’ai pu saisir combien la poésie, lorsqu’elle n’est pas corsetée par des règles rigides, autorise une liberté sans bornes. Cette liberté a quelque chose d’euphorisant. Mais, elle peut aussi devenir vertigineuse. C’est donc pour ça que j’ai ressenti le besoin de changer de médium et que j’ai commencé à peindre.

M. Qu’est-ce qui te plaît davantage dans la peinture ?
S. H. J’avais besoin de quelque chose de tangible, de concret, pour l’ancrer dans le présent ; et la peinture répond justement à un besoin physique, incarné, là où l’écriture reste plus statique. Les mots me semblent moins fiables qu’autrefois. J’aime toujours lire, mais la poésie me paraît plus fragile. Comme une offrande délicate qui dit tout et rien à la fois. Elle porte une forme d’absolution, sans pour autant offrir de résolution. Ce que j’aime dans la pratique de la peinture, c’est qu’elle est plus intentionnelle et qu’elle me permet d’approcher mes émotions avec plus de douceur.

M. Le thème de notre numéro est “Storytellers”. Te considères-tu comme un conteur d’histoires ?
S. H. Je ne crée jamais avec une histoire comme point de départ. Je me laisse guider par une émotion. L’histoire vient ensuite, presque malgré moi. Elle se construit au fil du processus d’écriture.

BLOUSON, VESTE, CHEMISE, CRAVATE, PANTALON ET BOTTES SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

CHEMISE PRADA.

M. Y a-t-il des œuvres qui t’accompagnent ou dans lesquelles tu te replonges régulièrement ?
S. H. 
Je dirais Four Quartets, le livre de T.S. Eliot. C’est un long poème méditatif qui explore le cycle des saisons, le passage du temps et le changement intérieur. C’est une œuvre d’une grande profondeur qui m’accompagne depuis bien longtemps. Sinon, je dirais également le mythe de Batman et sa dualité avec le personnage du Joker. J’aime beaucoup cette tension. Je suis Gémeaux, ça doit jouer.

M. Comment arrives-tu à concilier vulnérabilité et visibilité à une époque qui préfère davantage la curation à l’authenticité, notamment à cause des réseaux sociaux ?
S.  H.
 Je n’utilise plus les réseaux sociaux depuis environ un an, j’ai ressenti le besoin de m’éloigner de cet accès immédiat et constant aux autres. Je comprends que ces outils restent une ressource précieuse pour les artistes ou pour toute personne en quête de sens et de savoir. Mais je pense aussi qu’on a parfois besoin d’espace, de silence, pour mieux apprendre, se recentrer et avancer autrement.

M. Y a-t-il un médium ou une forme d’expression que tu n’as pas encore essayé et que tu aimerais explorer ?
S. H. 
J’aimerais écrire un film. J’y pense de plus en plus après avoir produit RAK, le court-métrage écrit et réalisé par mon ami Ryan Kevin Doyle et dont la sortie est prévue cet automne. Ça raconte l’histoire d’un homme aveugle confronté à une profonde solitude. Sa cécité devient à la fois une épreuve et une source inattendue de clarté. Béatrice Dalle y incarne son ex-femme. En ce moment, je suis attiré par des projets qui me dépassent, qui ne sont pas centrés sur ma personne. Le cinéma m’enthousiasme particulièrement car j’y vois une façon de créer quelque chose de plus collectif.

BLOUSON, VESTE, CHEMISE, CRAVATE, PANTALON, CEINTURE ET BOTTES SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO, BAGUE PERSONNELLE.

VESTE, JEAN ET SNEAKERS CELINE.

M. Donc, tu as totalement tourné le dos à la mode ?
S. H. 
En ce moment, ma relation au vêtement ne va pas au-delà de m’habiller correctement en fonction de l’endroit où je vais… Cela dit, j’ai toujours beaucoup de respect et de reconnaissance pour la mode et pour ce qu’elle m’a apporté.

M. Saint Laurent Éditions a d’ailleurs publié en 2024 ton ouvrage On The Soft Edge, qui mêle textes, dessins et peintures. As-tu toujours ressenti la pulsion du geste pictural ?
S. H.
 Je me sens encore comme un étudiant en constante exploration dans ma pratique des arts visuels. La poésie m’est plus familière. J’y perçois mes choix avec clarté : c’est une langue que je maîtrise. L’art visuel est plus risqué, plus incertain. Chaque dessin, chaque création est un défi. J’apprécie vraiment cette position d’élève.

M. À tes débuts, tu évoquais un certain malaise face à un succès arrivé très vite, alors que tant de voix restent invisibles. Aujourd’hui, en tant qu’éditeur, ce sentiment a-t-il évolué ?
S.  H.
  Oui. Je pense qu’il y a une forme de responsabilité de la transmission qui naît avec l’expérience. C’est la raison pour laquelle j’ai cofondé Blue Beggar Books avec Ryan Kevin Doyle. J’avais envie d’accompagner d’autres voix. Ryan et moi comptons d’ailleurs relancer Blue Beggar Books après la sortie de notre court-métrage. C’est un projet qui nous tient toujours à cœur.

VESTE, CHEMISE, CRAVATE, PANTALON, CABAS “Y”, GANTS ET BOTTES SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

MANTEAU, VESTE, CHEMISE, CRAVATE, PANTALON ET CHAUSSURES SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

M. Tu as collaboré avec des artistes tels Nick Knight, Rei Nadal, Ryan Kevin Doyle. Quelle expérience marquante retiens-tu de ces rencontres créatives ?
S. H.
Nick Knight m’a tout appris sur la dimension sacrée de l’art, quand on lui laisse l’espace de se déployer avec soin. Cela fait six ans que nous travaillons ensemble sur un livre, qui sortira l’an prochain. C’est un projet poétique, mêlant écriture, image et film, accompagné d’une exposition. Nick Knight est pour moi un véritable mentor, d’une loyauté et d’une générosité rares. Le voir créer à un tel niveau d’exigence tout en restant profondément intègre est un exemple pour moi qui ai longtemps bataillé entre donner la priorité à l’art ou à l’amour. J’ai enfin compris que toute collaboration véritable naît de l’amour.

M. Qu’est-ce que tu aimerais que l’histoire retienne de toi et de ton art ?
S. H.
J’aimerais surtout qu’on retienne mes travaux collaboratifs où la créativité des autres est mise en valeur. La création n’est jamais solitaire, mais toujours collective. C’est cette force collégiale qui me porte.

TALENT : SONNY HALL. GROOMING : KHELA @ CALL MY AGENT. ASSISTANT PHOTOGRAPHE : ENEA ARIENTI.
Cet article est originellement paru dans notre numéro STORYTELLERS, Fall-Winter 2025 (sorti le 23 septembre 2025).