Photo Léa Wormsbach
Stylisme Julia Quante

BILLIE : BLAZER DRIES VAN NOTEN,
BOUCLES D’OREILLES SCHIAPARELLI.
MOMO : VESTE, BLAZER, CHEMISE,
PANTALON, CRAVATE, GANTS ET BOTTES
SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.
PLEUN : BLAZER, PANTALON, COLLIER
ET ESCARPINS SCHIAPARELLI.

Édito / “Storytellers”

Envisagez un instant une société dépourvue d’histoires. Il serait tout simplement impossible d’y survivre. Écrire, raconter et transmettre ce que nous vivons, ressentons ou imaginons, c’est justement un moyen pour les humain·e·s que nous sommes de donner du sens aux choses. Narrer, c’est rêver et espérer. “Il n’y a pas, il n’y a jamais eu nulle part aucun peuple sans récit”, soulignait Roland Barthes. Plus que n’importe quel autre instrument, les histoires et la fiction ont donc le pouvoir de rendre notre monde plus cohérent et plus supportable – particulièrement en ces temps délétères marqués par la résurgence des conflits, des injustices et des discriminations en tout genre. Voilà sans doute pourquoi la mode, constamment portée par l’envie de faire société, a choisi pour l’automne-hiver 2025 de nous raconter des histoires (littéralement), mais aussi de nous conter la sienne par la même occasion.

Que ce soit Dior qui a revisité le roman Orlando de Virginia Woolf (tout en célébrant l’héritage de Gianfranco Ferré et John Galliano), Simone Rocha qui a puisé dans la sagesse de la fable Le Lièvre et la Tortue de La Fontaine, Schiaparelli qui a emprunté au mythe d’Icare, Prada qui a continué de s’inspirer des héroïnes troubles de la romancière Ottessa Moshfegh, ou encore Givenchy qui a conçu les assises de son show à partir de piles d’archives de la maison, les marques semblent définitivement avoir renoué avec l’art du storytelling. Plus que jamais cette saison, les défilés sont devenus des récits, les vêtements des chapitres et les designers des “storytellers”. En témoigne d’ailleurs le thème éponyme de ce numéro dont les sujets riches et variés vous apporteront un éclairage complet.

Aussi, sur près de 400 pages, vous pourrez : voir nos différentes séries mode, comme celle de Léa Wormsbach photographiée aux Canaries à la manière d’un road-movie américain, ou celle de Lala Serrano mettant en scène la fugue d’une “runaway bride” ; lire nos interviews croisées exclusives entre la créatrice Véronique Nichanian (Hermès) et le chorégraphe Mehdi Kerkouche, ainsi qu’entre le designer Satoshi Kondo (Issey Miyake) et le plasticien Erwin Wurm ; découvrir notre entretien-fleuve avec le créateur Willy Chavarria et nos rencontres avec les chanteur·euse·s Yamê et Adèle Castillon, les cinéastes Monia Chokri et Halfdan Ullmann Tøndel, ou encore les artistes Sonny Hall, Samuel de Saboia, Raya Martigny et Édouard Richard. Enfin, histoire de tout savoir sur comment on se (la) raconte aujourd’hui, vous pourrez consulter nos nombreux articles de fond, à l’image de nos décryptages sur la nouvelle génération d’archivistes et de collectionneur·euse·s de magazines de mode cherchant à contrer l’hégémonie du digital, tout ça pendant que l’industrie de la beauté s’apprête à faire de vous une héroïne dépressive et romanesque à la Madame Bovary de Gustave Flaubert. Sans oublier, bien sûr, une enquête sur la façon dont les communautés queer et féministes s’approprient le genre littéraire de l’horreur afin de recouvrer leur pouvoir narratif. Soit autant d’analyses qui viennent corroborer cette juste citation de la romancière française Karine Tuil : “La fiction peut être un moyen d’appréhender le réel, à défaut de pouvoir l’expliquer.”

Antoine Leclerc-Mougne, Rédacteur en chef.

 


 

Editor’s note / “Storytellers”

Imagine, for a moment, a society without stories. It would simply be unlivable. Writing, recounting and transmitting our experiences, feelings and ideas is precisely how we human beings are able to make sense of it all. To narrate is to dream and hope and as Roland Barthes once said: “There nowhere is nor has been a people without narrative.” More than any other medium, stories and fiction have the power to make our world a more meaningful and bearable place, especially in these troubled times marked by the resurgence of conflicts, injustice and discrimination of all kinds. That’s probably why fashion, constantly driven by the desire to make society, has chosen for its fall-winter 2025 season to tell us stories (literally), without forgetting to share its own.

Whether it was Dior revisiting Virginia Woolf’s novel Orlando (while celebrating the legacy of Gianfranco Ferré and John Galliano), Simone Rocha drawing on the wisdom of La Fontaine’s fable The Hare and the Tortoise, Schiaparelli borrowing from the myth of Icarus, Prada continuing to draw inspiration from the unsettled heroines of novelist Ottessa Moshfegh, or Givenchy using stacks of the house’s archives to design the seats for its show, brands definitely seem to have reconnected with the art of storytelling. More than ever this season, fashion shows have become tales, with clothes as chapters and designers as storytellers. A trend reflected in the eponymous theme of this issue, with a rich and broad range of topics to provide you with a comprehensive insight.

Across almost 400 pages, you’ll be able to browse through our various fashion series, such as Léa Wormsbach’s American-road-movie-style shoot in the Canaries, or Lala Serrano’s series featuring a runaway bride; read our joint interviews between designer Véronique Nichanian (Hermès) and choreographer Mehdi Kerkouche, as well as between designer Satoshi Kondo (Issey Miyake) and visual artist Erwin Wurm; discover our wide-ranging discussion with designer Willy Chavarria and our encounters with singers Yamê and Adèle Castillon, filmmakers Monia Chokri and Halfdan Ullmann Tøndel, and artists Sonny Hall, Samuel de Saboia, Raya Martigny and Édouard Richard. And finally, to find out all you need to know about the way we tell our stories nowadays, check out our series of in-depth articles such as our take on the new generation of fashion magazine archivists and collectors seeking to counter the hegemony of digitization, while the beauty industry sets out to turn you into a depressed, romantic heroine a la Gustave Flaubert’s Madame Bovary. Not forgetting, of course, our investigation into the way queer and feminist communities embrace the literary genre of horror to reclaim their narrative power. A wealth of reflections that echo French novelist Karine Tuil’s apt quote: “Fiction can be a means of capturing reality, if it can’t explain it.”

Antoine Leclerc-Mougne, Editor-in-chief.

Mixte #36 Fall-Winter 2025 issue – STORYTELLERS. Order your copy here !