La face cachée de la mode

Afin de protéger notre identité et notre anonymat, la mode s’est mis en tête de contrer la reconnaissance faciale avec ce qu’elle sait faire de mieux : de la sape.
Drip, 2017, de Lisette Appeldorn
Drip, 2017, de Lisette Appeldorn

Au début des années 2000, quand vous avez vu Tom Cruise dans une scène de Minority Report entrer dans un magasin Gap et se faire scanner les yeux pour valider son identité et pouvoir ensuite procéder à ses achats, vous avez sûrement cru à une dystopie aussi improbable que celle décrite dans les séries Black Mirror ou Years and Years. Et pourtant, ce scénario n’est déjà plus de la science-fiction. Aujourd’hui, l’utilisation de la reconnaissance faciale dans notre quotidien est devenue aussi commune que les mauvaises blagues de boomer faites par Laurent Ruquier sur le plateau d’ONPC. Que vous le vouliez ou non, votre visage relève maintenant du domaine public. Dans une interview au Monde en juillet 2018, la critique d’art Marion Zilio, auteure de Faceworld, le visage au XXIe siècle (éd. PUF, 2018) alertait déjà : “Le visage ne nous appartient plus : il est la propriété de plates-formes capitalistes”. 

Bingo cow-boy ! La reconnaissance faciale est aujourd’hui commercialisée par les GAFAM en tant que dispositif de sécurité ou comme simple outil de validation d’identité. Pour rappel, Apple se sert déjà de notre visage pour déverrouiller l’iPhone, et Facebook nous tague automatiquement sur les photos que nous postons sans qu’on n’ait rien demandé (en août dernier, la cour d’appel de San Francisco avait d’ailleurs condamné le réseau social pour avoir illégalement collecté et stocké des données biométriques de millions de ses utilisateurs sans leur consentement). Mais ça, ce n’est rien comparé à Amazon qui a annoncé l’été dernier que sa technologie controversée de reconnaissance faciale baptisée Rekognition était désormais capable de déceler huit émotions faciales humaines comme la joie, la tristesse, la colère, la surprise, le dégoût, la quiétude, la confusion et la peur… Pas étonnant donc que la reconnaissance faciale soit devenue le joujou préféré d’organismes d’État et de gouvernements qui ont fait de la surveillance leur nouveau dada. Selon l’étude “The perpetual line-up - Unregulated police face recognition in America”, réalisée en octobre 2016 par des chercheurs du Center On Privacy and Technology de Georgetown (USA), plus de la moitié des visages des adultes états-uniens sont enregistrés dans les bases de données de la police. 

En Europe, c’est la France qui devrait être l’un des premiers pays à utiliser la reconnaissance faciale pour proposer une identité numérique sécurisée à ses citoyens via son programme d’identification “Alicem” ; une initiative jugée prématurée et qui inquiète certains sur les enjeux de protection de données qu’elle soulève, surtout au vu de leur utilisation par les forces de l’ordre lors des marches de protestations à Hong Kong. Comme le rapportait le New York Times dans une enquête publiée en juillet 2019, les autorités du territoire autonome avaient interdit aux manifestants d’être masqués pour pouvoir les reconnaître plus facilement. Résultat, les “dissidents politiques” ont (r)usé d’ingéniosité en portant des masques médicaux, en se cachant avec leurs cheveux ou tout simplement en maquillant leur visage. Des stratégies de camouflage semblables à celles mises en place par The Dazzle Club. Lors de la Fashion Week londonienne Femme en septembre 2019, ce collectif, né du projet CV Dazzle créé par l’artiste berlinois Adam Harvey en 2010, a organisé son propre défilé en annexe du calendrier officiel en faisant marcher, dans les rues de la ville, des personnes le visage bariolé de rayures bleues, rouges et noires. 

Le but ? Qu’elles deviennent invisibles aux yeux des caméras de vidéosurveillance de la capitale britannique, les couleurs criardes et les teintes foncées étant connues pour entraver les perfomances de ces appareils. Car pour beaucoup d’activistes, ces systèmes de surveillance, s’ils sont d’abord pensés et créés pour traquer les crimes et les délits, peuvent aussi être un moyen de réduire les droits liés à la vie privée et à l’intimité. Heureusement, en guise de réponse, des universitaires et activistes commencent à concevoir des accessoires et vêtements destinés à fausser les appareils de reconnaissance faciale, comme des bijoux de tête transformant l’apparence du visage sur un écran ou des habits aux formes trompeuses capables “d’éblouir” une intelligence artificielle et de l’empêcher de comprendre ce qu’elle observe. Et si la mode, qu’on prenait jusqu’ici pour une écervelée apolitique obsédée par son apparence, était en fait notre meilleure alliée pour faire face à la reconnaissance faciale et aux systèmes de surveillance ? 

Robe et visière Collection IP/Privacy Nicole Scheller.
Robe et visière Collection IP/Privacy Nicole Scheller

PASSER EN MODE WARNING 

En début d’année, alors que les grèves et les manifestations contre la réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron faisaient toujours rage dans la capitale française, l’industrie du textile y organisait une énième fashion week. Mais entre deux défilés et événements tout ce qu’il y a de plus classiques, Prada a ouvert les 19 et 20 janvier son Prada Mode, une sorte de club itinérant éphémère dédié à la culture et à l’art contemporain. Pour cette édition parisienne, la marque italienne avait choisi d’inviter la chercheuse australienne Kate Crawford, professeure à l’Université de New York et spécialiste de l’intelligence artificielle, ainsi que l’artiste américain Trevor Paglen – dont le travail porte sur la surveillance de masse – afin d’offrir aux invités présents une expérience culturelle d’un nouveau genre. Kate et Trevor, qui sont tous deux à l’origine de Training Humans, une exposition sur les images utilisées pour former les intelligences artificielles présentée jusqu’au 24 février 2020 à la Fondazione Prada de Milan, avaient réalisé pour l’occasion une installation intitulée Making Faces composée de projets artistiques questionnant et dénonçant la collecte de données personnelles, la surveillance et la reconnaissance faciale qui ont cours actuellement. “C’est une thématique vibrante de nos sociétés, explique Trevor Paglen. Nous avons souhaité l’étudier sur une échelle large, celle de l’Histoire, de ses origines au sein des mouvements fascistes et autoritaires, jusqu’à ses applications mobiles actuelles.” Difficile à croire, mais les concepts liés à la surveillance ne datent pas de l’ère Internet. Pour preuve, les demandes de brevet, manuels de phrénologie, outils de mesures et autres photographies du passé présentés au sein d’une mini-exposition retraçant l’histoire de la capture et de l’analyse des images ainsi que celle des systèmes de reconnaissance faciale du xixe siècle à nos jours. Bref, Big Brother encore bien plus vieux qu’Amanda Lear, et Prada n’est pas la seule maison de mode à vouloir nous avertir de sa prise de pouvoir. Alors que le retailer en ligne Adversarial Fashion propose des tee-shirts, jupes et autres vêtements imprimés de fausses plaques d’immatriculation (récupérées dans les données des caméras de circulation) dans le but d’injecter du “junk data” dans les systèmes utilisés pour surveiller et traquer les civils, et que le designer chicagoan Scott Urban a développé des lunettes de soleil capables de bloquer les appareils de surveillance à infrarouges, la jeune stylicienne polonaise Ewa Nowak a remporté en septembre dernier le prix Mazda du Design Festival de Lodz pour son brillant projet Incognito : un bijou de visage en laiton (deux ronds recouvrant les pommettes, une pièce parcourant le front dans sa hauteur, des branches s’ajustant derrière les oreilles) qui, une fois porté, nous rend notre anonymat en empêchant toute reconnaissance faciale par les caméras. Afin de créer et perfectionner son projet, Ewa explique avoir travaillé avec le programme DeepFace développé par Facebook, réseau neuronal mis au point par la firme californienne, capable de déterminer si deux visages photographiés appartiennent à la même personne avec une précision supérieure à 97 %. “Notre vie privée dans l’espace public a complètement changé ces dernières années avec la reconnaissance faciale. Pour moi, il s’agit plus d’une oppression que d’une commodité, nous confie la designer. C’est pour ça que j’ai décidé de créer Incognito comme un bijou capable de nous protéger et de nous cacher. Car la mode n’est pas faite que pour s’exprimer, elle peut aussi être un véritable manifeste.” 

Draped, 2017, de la photographe Lisette Appeldorn
Draped, 2017, de la photographe Lisette Appeldorn

LOOK DE RÉSISTANCE

À y regarder d’un peu plus près, la mode a toujours permis de véhiculer une opinion pour éveiller les consciences, en faisant notamment passer un message par le vêtement. “La mode est très efficace. Vous avez quelque chose à dire, il suffit de le porter et les gens vous voient, analyse Henry Navarro Delgado, maître de conférences en mode à l’Université Ryerson dans l’État d’Ontario, au Canada. Répandre ses croyances en utilisant son apparence est quelque chose qui existe depuis très longtemps dans l’histoire de la mode et de l’humanité. L’exemple le plus frappant reste sans doute l’épisode de la guerre du Péloponnèse opposant Sparte à Athènes au Ve siècle avant J.-C. À l’intérieur même d’Athènes, une faction favorable à l’ennemi avait choisi d’arborer le style vestimentaire classique des Spartiates pour signaler ses penchants politiques.

”Aujourd’hui, cette technique de la contestation par le vêtement a traversé les époques et fait de nouveaux adeptes, à l’image des féministes américaines. Pour combattre les lois anti-avortement aux États-Unis, ces dernières se sont mises à manifester en portant le costume emblématique de la série de science-fiction dystopique The Handmaid’s Tale (adaptée du roman du même nom écrit par Margaret Atwood) dans laquelle la religion domine la politique au sein d’un régime totalitaire où les femmes sont dévalorisées jusqu’à l’asservissement. Sans oublier le look signature des Black Panthers (cuir noir, bottes de combat et béret) repris et modernisé par les manifestants antifa ces dernières années. 

“La mode sert à exprimer une personnalité, que tout le monde peut ensuite interpréter. L’idée même du design est basée sur l’identité, tout comme les systèmes de surveillance qui sont justement programmés pour déceler les identités. Il est donc normal que [le vêtement] devienne probablement le meilleur outil pour répondre aux systèmes de reconnaissance”, indique Nicole Scheller. Cette jeune créatrice allemande est à l’origine d’IP/Privacy, une collection (robes, vestes, sweat-shirts) conçue pour échapper à la reconnaissance faciale. Une direction créative qu’elle a prise depuis sa lecture du roman 1984 de George Orwell. Totalement investie dans sa création, Nicole teste ses pièces sur Simple CV, un logiciel open-source, mis à disposition par l’artiste berlinois Adam Harvey dans le cadre de son projet CV Dazzle. Celui-ci permet de vérifier la fiabilité de ses vêtements anti-surveillance qui ont été conçus avec des motifs et des formes détectés comme des éléments anormaux par l’intelligence artificielle, empêchant ainsi le porteur d’être identifié comme un être humain. L’impact de ces initiatives, qui pour l’instant ressemblent plus à des projets artistiques mineurs qu’à de véritables collections de prêt-à-porter accessibles au plus grand nombre, ne devrait pourtant pas être négligé. 

Selon un rapport de la société d’études MarketsandMarkets publié en novembre 2019, le marché global de la reconnaissance faciale, aujourd’hui estimé à 3,2 milliards de dollars, devrait atteindre 7 milliards en 2024. D’ici là, on aura sûrement bien fait d’investir dans un sweat-shirt invisibilisant. “Pour le moment, c’est très difficile d’être identifié si on porte, par exemple, des vêtements très amples qui vont déformer une silhouette et brouiller la possibilité de deviner le sexe ou le poids”, ajoute Nicole. Mais contrer la reconnaissance faciale risque de vite “équivaloir à combattre une chimère”, comme le reconnaît la créatrice, tant les technologies de systèmes de surveillance évoluent rapidement, risquant à leur tour de rendre obsolète tout projet mis en place pour les contrecarrer. 

Incognito, bijou de visage en laiton d’Ewa Nowak.
Incognito, bijou de visage en laiton d’Ewa Nowak

PILE OU FACE

Préparez-vous donc à être connu comme le loup blanc (du moins d’un point de vue administratif et commercial) car votre anonymat risque en effet de ne plus durer trop longtemps, peu importent les couches de maquillage que vous vous mettrez sur le visage (désolé, Christina Aguilera) ou les vêtements que vous porterez. “Si des designers ont pu créer des vêtements et accessoires capables de contrer la reconnaissance faciale, c’est parce que les technologies liées à celle-ci comportent encore de nombreuses failles, nous précise Thomas Solignac, cofondateur de Golem.ai, entreprise spécialiste de l’automatisation des métiers grâce à l’intelligence artificielle. 

Certes, les I.A. d’aujourd’hui sont encore très sensibles aux variations d’angle de prise de vue du visage, à la couleur de peau notamment, ainsi qu’aux variations des éléments qui le composent, comme le maquillage, les accessoires ou le changement de coupe de cheveux. Mais cela ne va pas durer. Dans le futur, il sera de plus en plus difficile de contourner la reconnaissance faciale”. Ajoutez à cela l’hypothèse que les outils conçus contre ces systèmes ne soient pas utilisés à bon escient et vous aurez droit au combo parfait d’une société chaotique sur le point de perdre la face. Ce qui est déjà probablement en train d’arriver. Quelque temps après avoir imaginé un maquillage anti-reconnaissance, le Russe Grigory Bakunov a décidé de suspendre son projet après s’être rendu compte qu’il pouvait servir à des personnes mal intentionnées, comme des voleurs ou des terroristes. “Il y a une trop grande probabilité que notre service soit utilisé à d’autres fins”, précisait-il sur son blog en juillet 2017. 

Une mise en garde que Leonardo Selvaggio aurait dû prendre en compte. Sans le vouloir, cet artiste américain a sacrifié sa propre identité. En 2014, il crée un masque en 3D reprenant les traits exacts de son visage. Un objet que quiconque pouvait acheter en ligne pour environ 200 dollars. Le but de Selvaggio, outre le fait de protéger les usagers des caméras, était d’être vu à une multitude d’endroits différents au même moment. Une façon pour lui de bousiller les systèmes de reconnaissance et de mettre en lumière les défaillances d’une telle technologie. Problème, son visage ainsi mis à la disposition de tous a été utilisé pour commettre des crimes et Selvaggio a dû mettre la clé sous la porte. 

Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle de Conrad Zdzierak. En 2010, cet immigré blanc polonais a reconnu être coupable de six vols dans l’État de l’Ohio aux USA, crimes pour lesquels il avait porté le masque d’un homme noir afin de passer inaperçu – une stratégie qui avait mené la police à arrêter la mauvaise personne en se basant sur des images de caméras de vidéosurveillance avant de se rendre compte du subterfuge. Selon l’instigateur, l’intention du projet était de prouver qu’aucune technologie conçue pour arrêter les criminels n’était infaillible. Objectif atteint. En attendant qu’on se recouvre tous la face dans une société qui préfère déjà parler de vidéoprotection plutôt que de vidéosurveillance (ah, le pouvoir des mots…), la photographe néerlandaise Lisette Appeldorn a déjà imaginé à travers son travail sur les émotions humaines, l’allure absurde et presque comique que pourrait prendre la lutte contre la reconnaissance faciale à coups de masques disproportionnés ou de vêtements fantasques. “J’aime l’idée de créer comme une créature, une sorte d’illusion de l’être humain, explique l’artiste. Si je mets un masque devant un visage et qu’on n’aperçoit finalement que la forme d’une tête humaine, comment peut-on l’appeler ? Qu’est-ce que cela devient ?” Bonne question. En voici une autre. Et si on faisait face à tout ça pour de bon ?

Robe et visière Collection IP/Privacy Nicole Scheller.
Robe et visière Collection IP/Privacy Nicole Scheller