On m’dévisage, on m’envisage

Chirurgie, implants, prothèses, maquillage 3D… en l’espace de quelques saisons, le visage est devenu le terrain de jeu de toutes les métamorphoses. Une façon de désobéir aux diktats de beauté pour imposer de nouvelles formes d’esthétique, parfois à la limite du freak show.
Photo : Alex John Beck.
Photo : Alex John Beck

Bella Hadid a beau être l’un des top models du moment, elle peut aussi se targuer d’avoir un point commun avec Léonard de Vinci. À l’image du polymate italien de la Renaissance, Bella est une championne du nombre d’or. Pour le croire, il suffit de regarder son visage, qui, selon la science, se rapproche de la perfection. En octobre 2019, le chirurgien esthétique de renom Julian De Silva a démontré, en utilisant la formule du Golden Ratio of Beauty Phi – équation basée sur le nombre d’or venant des Grecs Anciens –, que la mannequin serait scientifiquement et de manière très objective la plus belle femme du monde, avec un taux de perfection avoisinant 94% en ce qui concerne les proportions et la symétrie de son visage. C’est sympa tout ça, mais dans l’équation, le docteur a probablement oublié le facteur chirurgie esthétique. 

Peu importe, ce qui avant était encore un tabou est aujourd’hui assumé voire revendiqué, surtout à l’heure des selfies, des filtres Instagram et de la retouche (provisoire ou permanente) facile. Pour être la plus belle, il ne faut désormais pas moins qu’être parfaite. “C’est une quête d’idéal dans un monde qui n’en a plus beaucoup. Parce qu’on ne peut pas empêcher l’Australie de brûler ni sauver la planète pour ses enfants, on s’acharne sur ce que l’on peut maîtriser, cette perfection atteignable à grand renfort d’abdos-fessiers ou de bistouri. Enfin, il suffit de ‘faire’ pour atteindre la ‘perfection’”, éclaire Marie Robert, philosophe, auteure de Kant tu ne sais plus quoi faire il reste la philo (éd. J’ai Lu, 2018) et du compte Instagram à succès @philosophyissexy. Dans ces conditions, qu’y a-t-il de plus efficace pour mesurer la beauté qu’un calcul autrefois destiné à évaluer celle d’un visage sur un tableau ? Un écran en chasse un autre, et aujourd’hui, cette perfection millimétrée est plus accessible que jamais, au point que la transformation prend des allures de métamorphose à la frontière du transhumanisme. 

Bella Hadid au show Mugler SS20
Bella Hadid au show Mugler SS20

Avec ou sans filtre 

Aidée par un bon chirurgien, Kylie Jenner a subi au fil des années autant de ravalements de façade que le bâtiment de la Samaritaine. Résultat, elle a effacé son banal visage d’adolescente américaine pour le transformer en œuvre d’art 3D reprenant tous les critères de la beauté 2020. Les essentiels : “un petit nez fin, une pommette bombée, un œil lifté, une grosse bouche et surtout, surtout, une symétrie parfaite. C’est ce qui marche le mieux sur les écrans, en plus d’être ultra-facile à retoucher”, explique la maquilleuse Carole Colombani. C’est-à-dire ce que fournit un filtre Instagram ou Snapchat en un claquement de doigts. Pas étonnant que les jeunes succombent. Alors que l’impact des filtres sur le moral s’est révélé tellement problématique qu’il a été surnommé “Dysmorphie Snapchat”, Instagram a sévi et a promis fin 2019 de censurer prochainement tout ce qui serait associé à de la chirurgie esthétique. Trop tard ? 

En Chine, nombreuses sont les jeunes femmes qui se pointent chez le chirurgien avec un selfie filtré, désireuses de paraître elles-mêmes en mieux. Car si le marché de l’esthétique a doublé entre 2014 et 2018, c’est bien grâce aux jeunes, qui sont de plus en plus nombreux à se ruer chez le “chir”, même si l’Asie et les États-Unis portent bien plus ce marché que le Vieux Continent. “Les filles qu’on a vu grandir, comme Kylie Jenner, n’ont pas pu nier qu’elles étaient plus ou moins retouchées et ont instauré le fait que se transformer, parfois complètement, était acceptable, normal, voire un peu cool”, relève Alexandra Jubé du bureau de tendance éponyme. Même écho chez Carole Colombani : “C’est comme si l’œil était corrompu. Il recherche la beauté dans la symétrie, et des volumes qui n’existent même pas dans la nature”. Un concept sur lequel est basée une grande partie du travail d’Alex John Beck. En 2013, le photographe de mode britannique dévoilait sa série Both Sides Of : des portraits de gens dont les deux moitiés du visage ont été doublées symétriquement, offrant ainsi deux portraits, pourtant issus de la même personne, complètement différents l’un de l’autre. Une façon de souligner visuellement la tournure absurde de notre perception de soi et de notre obsession pour les “bonnes” proportions faciales. Une tendance que l’artiste a continué d’analyser cette année avec un nouveau projet photographique interrogeant les standards de beauté, pour lequel il a demandé à ses modèles d’annoter eux-mêmes leur portrait en signalant toutes les retouches et changements qu’ils aimeraient apporter à leur visage. Sans surprise, les clichés ont fini complètement gribouillés et raturés. Si, ici, il ne se s’agit que de quelques traits de crayons, en Corée du Sud, en revanche, ces modifications passent le stade de la simple annotation sur image et sont littéralement appliquées sur le visage par des opérations chirurgicales dans un pays où le bistouri est devenu monnaie courante. 

Kylie Jenner
Kylie Jenner

Nouveaux rituels 

Comme souvent, dans l’Hexagone, la tendance est modérée par la raison. “Oui, les réseaux sociaux influencent, mais ils poussent plus les gens à prendre soin d’eux avec une alimentation saine, davantage de sport ou de soin de la peau, bref à montrer une image positive d’eux-mêmes, qu’à se ruer dans mon cabinet”, commente Oren Marco, chirurgien esthétique, auteur de l’Instagram à succès @docteurbeauty. Peut-être également parce que refaire son visage n’est pas une opération aussi simple qu’elle en a l’air. “Les réseaux sociaux ont sans doute démocratisé la consultation chez le chirurgien esthétique, mais n’influencent pas jusqu’au passage à l’acte. Même si parfois les jeunes femmes ne pensent pas aux implications de leurs demandes et à l’avenir de leur visage de prime abord, il suffit de leur expliquer qu’elles vont se détériorer pour qu’elles reconsidèrent le besoin de se faire refaire le regard à 25 ans”, se réjouit-il. D’autant que les alternatives au bistouri sont légion : “On ne fait plus de la lipo, on fait de la cryolipolyse, pas de lifting, mais du botox. Dans nos sociétés de l’instantanéité, on n’a pas envie de méthodes invasives qui demandent un temps de récupération”, avance Alexandra Jubé. D’ailleurs, ces méthodes “soft” sont parfaitement assumées par toutes : la question n’est plus de savoir si on fait quelque chose, mais quoi. “Autrefois, la magie et la religion accompagnaient chaque étape de nos vies. Aujourd’hui, la plupart des rituels ont disparu, d’où ce besoin d’inventer nos propres routines initiatiques. En étant acteur de sa propre vie, avec son propre arsenal de techniques personnelles, on a l’impression d’avoir une prise sur sa vie. Objectif, combattre la principale angoisse existentielle : celle de mourir”, analyse Marie Robert. Dommage que ce combat implique autant d’injonctions et de violence envers son état naturel. 

Photo : Alex John Beck
Photo : Alex John Beck

Prise dans les fards 

Pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens de se rendre chez le médecin esthétique ou qui flippent tout simplement de passer sur le billard, il reste le make-up, largement plébiscité et maîtrisé par la génération Z. “C’est la blogueuse Nikkie de Jager, qui, la première, a osé se transformer radicalement devant la caméra. En travaillant sur la moitié de son visage seulement, elle a démontré dans sa vidéo de 2015, The Power of Makeup, à quel point le maquillage permettait de se métamorphoser intégralement”, explique Carole Colombani. Aujourd’hui à la tête d’un empire digital de 12 millions d’abonnés, la Hollandaise réinventait à coups de fards son visage ordinaire en œuvre d’art en tous points parfaite. Une prouesse maintes fois copiée et égalée par de très jeunes femmes qui manient les pinceaux avec une expertise presque professionnelle, grâce aux tutos donc, mais aussi aux matières et aux pigments toujours plus performants. “Tout s’est démocratisé ! Plus besoin de courir les magasins de drag-queen pour trouver les bons faux-cils ou de détourner son fard à paupières taupe pour faire un contouring impeccable. Il suffit d’avoir envie !” s’enthousiasme la maquilleuse. 

Alors ce désir de perfection qui pouvait sembler absurde prend un nouveau sens. Nul besoin d’être née avec les irrésistibles dents du bonheur de Vanessa Paradis ou le grain de beauté de Cindy Crawford pour faire la différence. “Quand on étudie l’histoire de la splendeur, on apprend qu’à chaque époque, il fallait correspondre à tel ou tel canon. À la naissance, la beauté était figée et prédestinée dans l’injustice la plus totale. À ce côté inné complètement insupportable, cette codification génétique, on substitue désormais l’action. Une forme de libération”, rappelle Marie Robert. Au passage, les codes s’emmêlent, le vrai et le faux se confondent. Kylie Jenner n’est plus un vilain petit canard, mais un magnifique cygne leader dans la mare des transformations esthétiques. Quand Kim Kardashian, maintes fois retouchée, se la joue, elle, chantre du naturel en posant sans maquillage. Mieux, les sœurs qui auraient été autrefois (il y a à peine dix ans) rangées sans appel dans la case bimbo sans cervelle se révèlent être de très fines businesswomen, venant confirmer qu’il n’est plus nécessaire de se déguiser en mec et faire mine d’en avoir une bonne paire pour prendre le pouvoir. Malheureusement, cette hyperféminité peut malgré elle devenir un diktat de plus… 

Physique militant 

Complètement à contre-courant de cette envie de perfection, une poignée de maquilleurs et des milliers de jeunes de la génération Z utilisent le maquillage comme un moyen d’expression de leurs émotions, souvent à coups de créations extravagantes et démesurées. Eux aussi se transforment, mais cette fois pour faire jaillir aux yeux de tous ce qu’ils ressentent au plus profond de leur être. L’incarnation de cette tendance ? La série Euphoria et ses looks devenus cultes : de l’œil en technicolor encadré de strass à la larme de paillettes ou à la full face nacrée, tous reflets des états d’âme des personnages. L’inspiration de la maquilleuse du show, Doniella Davy ? Les ados eux-mêmes ! “Cette génération se moque des règles. La caractéristique principale, c’est cette liberté d’expression dont les jeunes ne s’excusent jamais. Bien sûr, il y a eu des décennies de super make-up avant eux, mais ils ont redéfini quel type de maquillage pouvait être utilisé au quotidien. Pas juste à un concert, sur une scène ou un podium de défilé, mais n’importe où, n’importe quand. Oui à l’ombre à paupières vert néon pour aller chez l’épicier. Oui aux yeux pailletés pour l’école. Leur esprit, c’est de challenger et de dépasser sans cesse ce qui est devenu normal. Et si le maquillage permet cela, c’est parce qu’il est accessible à tous”, confie-t-elle. Ces looks, assez spectaculaires, sont aussi le contre-pied du maquillage embellissant, séduisant, girly. “La revendication d’une féminité qui n’est pas indexée sur les codes du masculin”, résume Alexandra Jubé. 

Hunter Schafer dans la série Euphoria
Hunter Schafer dans la série Euphoria

Dans la foulée du mouvement MeToo, mais aussi de tous les courants du Body Positivisme et des revendications genderless, les looks s’émancipent. “Les vieux carcans d’autrefois disparaissent. Victoria’s Secret et ses anges standardisés, adulés il y a encore trois ans, sont complètement décriés aujourd’hui. Les physiques différents et les looks les plus personnels sont désormais célébrés sur Instagram”, remarque Noémie Voyer, tendanceuse et directrice artistique à l’agence LIBERTE. Alexandra Jubé confirme : “Depuis que tous ceux qui étaient critiqués pour leur physique ou leur apparence se sont élevés pour dénoncer leur stigmatisation, les gens n’ont plus le choix : ils sont devenus bienveillants. Alors, on ose beaucoup plus”, poursuit Alexandra Jubé. Devant cette audience apaisée, on peut clamer sans complexes qu’on est fier de sa différence, qu’elle s’exprime par de l’acné, un gros nez ou un mono sourcil. L’insoutenable légèreté de l’être La génération Z ne s’embarrasse pas non plus des codes préétablis. Quand les ados des années 90 devaient choisir entre rock et rap, les moins de 20 ans déclarent désormais écouter jusqu’à cinq styles de musiques différents, selon une étude menée par Sweety High, un groupe de média américain. “Grâce à internet, l’ouverture culturelle de cette génération est immense. De ce fait, chacun joue beaucoup plus avec son identité”, renchérit Alexandra Jubé. À chacun – car la tendance est mixte ! – de se raconter un jour dandy, le lendemain clown triste, le troisième jour licorne… “C’est comme si se la jouer Bowie devenait accessible à tous et sans aucune autre limite que la créativité. 

Photo : Alex John Beck
Photo : Alex John Beck

Chaque look devient une expérience libératrice et intéressante, mais aussi amusante. L’humour joue un rôle clé dans ces transformations, comme lorsque l’on se déguisait enfant”, s’enthousiasme Marie Robert. Dans un monde inconsistant, qui s’embrase en un instant et où la célébrité apparaît et disparaît aussi vite qu’un drop Supreme, on ne cherche plus à appartenir à quelque chose, à s’ancrer, mais plutôt à papillonner sans relâche en quête de légèreté. Aux fards traditionnels, plus utiles pour se faire un œil de biche ou une bouche sensuelle qu’un total look Emo, ces as de la métamorphose préfèrent les outils des marques digitales natives comme Glossier Play, la petite sœur très pailletée de Glossier, Milk ou It Cosmetics qui chargent sur les pigments, déclinent des strass arc-en-ciel et des effets holographiques. “Il suffit de regarder Euphoria pour un résumé des codes du moment, tous inscrits dans un univers très onirique : la tendance licorne à la sauce adulte, les cristaux mystiques, le style néo-sorcière…”, résume Carole Colombani. Même si les jeunes ont de tout temps utilisé les fards pour s’exprimer, cette nouvelle génération pousse le curseur créatif un cran plus loin, d’abord avec le placement des produits : “Leur maquillage, c’est moins un eye-liner, un gloss, un contouring qu’un tableau poétique sans aucune structure connue”, poursuit la maquilleuse. Mais aussi avec des effets de matières jamais vus. Les paillettes, bien sûr, sont largement utilisées, tout comme les strass et des textures empruntées au monde du spectacle, qui deviennent désormais très mainstream, comme les gels permettant des looks en 3D. Le volume fait des émules, sur le visage mais aussi dans le nail art que l’on croyait mort et qui revient plus fort que jamais avec des ongles parés de perles, de strass et d’anneaux.

Fecal Matter
Fecal Matter

Dystopie et religion 

Dans cette quête, peut-être infinie, de métamorphose, une poignée de makeup artists se démarquent en délaissant les fards classiques au profit de matières plus organiques comme les radis, les pétales de fleurs ou les herbes. @thundergirl_xtal fascine, notamment avec ses cils en rainures de champignons ou sa langue fraise. Tandis que certaines explorent des univers oniriques, d’autres repoussent les frontières du glauque comme @uglyworldwide, une Américaine aux quelque 500 k d’abonnés Instagram qui n’hésite pas à se grimer en héroïnomane en pleine descente ou en alien version 2020. Des monstres qui ont justement le vent en poupe depuis que l’utilisation du gel pour créer des volumes s’est démocratisée, jusqu’au podium de Balenciaga, grâce au maquilleur pro des effets spéciaux Alexis Kinebanyan. Pour le défilé Printemps-Été 2020 de la maison espagnole, ce dernier a sculpté des pommettes, des fronts et des lèvres hors norme aux mannequins du show. Quant au collectif Fecal Matter (matière fécale), il décline, en plus d’un nom très évocateur, des looks franchement inquiétants à grand renfort de crânes XXL et d’yeux révulsés. “Il y a une forte tendance à des visions futuristes du monde dystopiques, un peu comme dans les années 90 avec Blade Runner ou Bienvenue à Gattaca”, analyse Carole Colombani. Qui dit actualité sordide dit futur terrifiant ? “Oui, et avec ces looks façon transhumanisme, c’est comme si l’on dépassait la notion même de réalité et que, via une métamorphose, on accédait au divin. Dieu est mort, alors on l’a remplacé !” conclut Marie Robert.