Portrait de Chitose Abe
par Shinya Mohri.

Depuis vingt-sept ans, la Japonaise Chitose Abe impose, au travers du label Sacai, son savoir-faire et son innovation dans l’industrie de la mode. entretien avec une créatrice modeste et appliquée pour qui la notion de collectif est un mantra.

Fin juin, au lendemain de son défilé printemps-été 2027, Chitose Abe nous reçoit au siège parisien de Sacai, installé dans le 6e arrondissement de la capitale. Lancée en 1999, sa marque est devenue un empire indépendant de la sape que plus personne ne peut contester. Son langage, caractérisé par l’hybridation, le télescopage des genres ainsi que des collaborations iconiques (Nike, Carhartt, Levi’s…), est immédiatement reconnaissable. Sur la planète mode, Sacai règne clairement au sommet de la coolitude, et ce n’est pas Pharrell Williams, très souvent assis au premier rang des défilés du label japonais, qui dira le contraire. Au moment du salut final de la collection printemps-été 2027, le designer-rappeur-producteur s’est (une nouvelle fois) levé pour féliciter Chitose Abe en l’enlaçant chaleureusement, comme une forme de révérence. Face à nous, pourtant, la créatrice japonaise ne joue pas à la souveraine. Elle parle avec calme et assurance, le regard perçant, sans jamais se précipiter. Dans ses réponses, le “je” cède d’ailleurs régulièrement la place au collectif. À plusieurs reprises, elle emploie le mot japonais uchi : “chez nous”, “notre maison”, “notre équipe”, pour parler de sa marque. Un “nous” qui s’exprime comme une évidence, et peut-être aussi comme une voie possible pour une industrie malheureusement trop fascinée par le mythe des créateur·rice·s qui semblent régner seul·e·s sur des maisons entières. Au-delà de la création, Chitose Abe nous offre ici une leçon d’humilité, où simplicité et sophistication s’équilibrent à la perfection.

Sacai FW26
Sacai FW26

Mixte. Vous venez de présenter votre collection printemps-été 2027 à la Fashion Week de Paris. Quel a été le point de départ cette saison ?
Chitose Abe.
 Cela faisait longtemps que nous n’avions pas présenté un défilé véritablement centré sur l’homme. L’idée de départ était de réfléchir à ce que pourrait être un “nouveau classique masculin” selon Sacai.

M. Est-ce pour cette raison que vous avez décidé de collaborer avec Brooks Brothers, une maison emblématique du vestiaire masculin traditionnel ?
C. A.
Oui, c’est justement parce qu’elle représente une forme de classicisme très établie. Nous avons déjà travaillé avec des marques comme Levi’s ou Carhartt, qui sont elles aussi des références fortes dans leurs catégories respectives, mais Brooks Brothers est un archétype du vestiaire masculin classique. C’était précisément ce qui m’intéressait car pour remettre en question les règles du vestiaire masculin, il est intéressant de partir de ce qui les représente le plus clairement. Le défi consistait à transformer ce classicisme en quelque chose de nouveau, sans effacer son identité.

M. Les collaborations sont un format essentiel dans l’histoire de Sacai, et elles sont souvent très attendues. Que vous permettent-elles d’explorer ?
C. A.
 Je trouve stimulant de travailler avec des partenaires qui possèdent des savoir-faire ou des idées que nous n’avons pas. Ça nous permet d’entrer dans des catégories différentes et de confronter leur expertise à notre manière de créer. Mais je ne choisis pas une collaboration parce qu’elle serait stratégique. Elle commence toujours par une envie, par quelque chose que j’aime sincèrement ou que je souhaite personnellement explorer.

Sacai FW26

M. Quelle collaboration a marqué un tournant dans l’histoire de Sacai ?
C. A. Nike a évidemment joué un rôle important. Quand nous avons commencé à travailler ensemble, la catégorie menswear était encore très réduite. Cette collab a permis à un public plus large de découvrir la marque.

M. Pour votre collection automne-­hiver 2026, vous avez expliqué vouloir vous affranchir de l’idée qu’un vêtement devait avant tout être “vendable”. Croyez-vous que la réussite commerciale puisse devenir un risque ou un frein pour la création ?
C. A. Avant toute chose, je dois préciser que je ne pense pas que la créativité et le côté commercial soient nécessairement opposés : pour moi, les mots “commercial” ou “vendable” ne sont pas négatifs. Tout est question d’équilibre. In fine, les vêtements que nous montrons à chaque défilé sont réellement destinés à être vendus et portés. Ils ne restent pas dans un showroom ou une galerie. On peut les retrouver dans nos boutiques : en ce sens, ils deviennent eux aussi commerciaux. En revanche, je ne commence jamais une collection en me disant : “Faisons quelque chose de commercial.” Je cherche d’abord à créer quelque chose que je n’ai jamais exploré auparavant.

M. Comment cela se concrétise-t-il dans votre processus créatif ?
C. A. Je pars d’une image ou d’une idée de matière. Ensuite, je travaille directement avec les modélistes pour chercher des formes. Le dessin n’est pas au centre de mon processus. La recherche de volume, de structure et de construction commence très tôt. C’est véritablement grâce aux échanges avec mes équipes que la collection apparaît progressivement.

M. Imaginez-vous aussi la sensation que le vêtement final procurera à la personne qui le portera ?
C. A. 
Oui, bien sûr ! Je dis souvent, et je pense sincèrement que notre rôle est d’apporter un peu de bonheur aux gens en leur faisant parvenir nos vêtements. Je ne cherche pas nécessairement à imposer une émotion très précise. J’aimerais simplement qu’il·elle·s se sentent bien et qu’il·elle·s soient heureux·ses en les portant.

Sacai FW26
Sacai SS27

M. Au travers de cette collection automne-hiver 2026, vous avez aussi évoqué l’envie de vous affranchir de certaines conventions. Qu’est-ce qui vous paraît le plus conventionnel aujourd’hui dans la mode ?
C. A. 
C’est une question difficile… Au début de Sacai, les conventions que je voulais remettre en question concernaient surtout la séparation entre les vestiaires masculin et féminin. L’un de nos vêtements les plus représentatifs associait un pull d’homme et une blouse de femme. À l’époque, cette combinaison remettait vraiment en cause les règles liées au genre.

M. Aujourd’hui, ce type d’hybridation semble être devenu beaucoup plus courant.
C. A. 
Effectivement. Les conventions ont changé. À présent, je pense qu’elles concernent davantage la manière de faire du business, le marketing et ses méthodes toutes faites. Bien sûr, je comprends l’importance du marketing. Avec une marque, on ne peut pas ignorer cette réalité. Mais je ne pense jamais : “Cela s’est bien vendu l’année dernière, alors reproduisons-le” ou “Si nous faisons cela, ça se vendra forcément.” Continuer à fabriquer la même chose uniquement parce que cela a déjà fonctionné devient à son tour une convention. C’est pourquoi je ressens aujourd’hui le besoin de continuer à remettre les choses en question.

M. Les vêtements Sacai donnent d’abord une impression d’évidence, avant de ­révéler une certaine complexité, et tout le niveau de savoir-faire nécessaire à leur construction. Est-il important pour vous que cette technicité ne prenne jamais le dessus sur le vêtement lui-même ?
C. A.
 Absolument. Le design est important, mais il ne s’agit pas seulement de créer une forme différente ou étrange. La structure doit toujours avoir un sens. Puisqu’un vêtement est destiné à être porté, nous devons aussi penser à la manière dont il existe sur le corps. On pourrait parler de “facilité à porter”, même si ce n’est pas tout à fait le bon mot. Je ne cherche pas simplement à faire des vêtements faciles. Ce qui permet à ces constructions d’exister, c’est le niveau technique de notre équipe. C’est parce que l’atelier possède ces compétences que le vêtement peut sembler évident. La technique n’est pas là pour être démontrée, elle doit permettre au vêtement de fonctionner.

Sacai SS27 (© Shynia Mohri)

M. L’hybridation – tailoring et sportswear, workwear et vestiaire féminin – est devenue la signature de Sacai. Qu’est-ce qui vous attire autant dans la rencontre entre des univers et des vestiaires opposés ?
C. A. 
Je ne sais pas exactement pourquoi je suis attirée par cela. Mais lorsque j’ai envie de rapprocher deux éléments qui semblent très éloignés, je sais que mon équipe possède les compétences nécessaires pour faire exister une telle idée. Les équipes de l’atelier, les modélistes et les personnes qui travaillent sur les matières poursuivent le concept jusqu’à ce qu’il prenne forme. Leur niveau technique me permet d’imaginer des associations qui pourraient sembler impossibles au départ. C’est peut-être cela qui me pousse à continuer : savoir qu’une idée très éloignée de la réalité peut malgré tout devenir un vêtement.

M. Si l’hybridation devient un langage à ce point identifiable, peut-elle finir par devenir une contrainte ?
C. A.
 C’est une question que je me pose, bien sûr. Créer quelque chose de nouveau à partir d’un langage aussi reconnaissable n’est pas toujours un processus fluide. Il y a des moments difficiles, des moments où je ne sais pas encore quoi faire. Mais progressivement, cela devient de plus en plus intéressant. Je prends toujours beaucoup de plaisir dans ce travail. Je n’ai jamais la tentation de m’éloigner de ce qui constitue l’identité de Sacai. Je ne le ressens pas comme un poids. Même lorsque le processus s’avère difficile, je suis heureuse de continuer à travailler dans cette direction.

M. Notre magazine fête ses 30 ans cette année et Sacai est restée indépendante pendant presque trente ans. Qu’est-ce qui permet, selon vous, à une maison indépendante de durer tout en restant pertinente ?
C. A.
 C’est probablement la même chose pour votre magazine. Il faut continuer à être passionné·e·s par ce qu’on fait et ne pas abandonner ce en quoi on croit.

M. Vous avez lancé Sacai durant votre trentaine, après plusieurs années passées chez Comme des garçons. Est-ce que c’était un objectif pour vous d’avoir votre propre marque en atteignant cette décennie ?
C. A.
 Non, pas vraiment, car je ne pense pas qu’il existe un bon ou un mauvais âge pour se lancer. J’ai eu une expérience très marquante chez Comme des garçons, puis j’ai quitté cette maison lorsque j’allais avoir mon enfant. C’est à ce moment-là que j’ai lancé ma propre marque. Mais ce n’était pas quelque chose que j’avais planifié depuis longtemps. Les choses se sont simplement déroulées ainsi.

Sacai SS27 (© Shynia Mohri)
Sacai SS27 (© Shynia Mohri)

M. Quelle a été la réflexion principale qui vous a poussée à fonder Sacai ?
C. A.
  Après avoir quitté Comme des garçons, je portais beaucoup de vêtements classiques : du denim, des cardigans d’homme, des chemises. J’aimais la simplicité de ces classiques mais je ne voulais pas porter les mêmes vêtements que tout le monde. Je me suis alors demandé ce qui se passerait si un de ces classiques devenait soudain quelque chose de complètement différent. Lorsque les premières pièces sont apparues, les gens me demandaient souvent d’où elles venaient. C’est à ce moment-là que la direction créative a vraiment commencé à se préciser, à l’issue de ma troisième collection.

M. Si vous pouviez rencontrer la Chitose Abe qui lançait Sacai il y a près de trente ans, quel conseil lui donneriez-vous ?
C. A. 
Aucun. Je n’ai simplement pas le sentiment que j’aurais dû faire les choses autrement. Bien sûr, j’ai commis des erreurs et probablement pris de mauvaises décisions. Mais j’ai toujours trouvé une manière de les dépasser, de les transformer et de continuer à grandir. Je pense que la Chitose d’aujourd’hui ferait les mêmes choix.

M. De quoi êtes-vous professionnellement le plus fière ?
C. A.
 De mon équipe ! L’équipe de Sacai est vraiment extraordinaire. Je pense d’abord aux personnes qui travaillent au sein de la maison, mais aussi à toutes celles qui nous entourent et nous accompagnent. Je mesure combien nous sommes aidé·e·s par les gens autour de nous. Je dis simplement ce que j’ai envie de faire, mais ce sont elles·eux qui permettent à la marque d’exister et de continuer.

M. Qu’aimeriez-vous voir évoluer dans l’industrie de la mode au cours des trente prochaines années ?
C. A.
  Il y aura toujours le marketing, les célébrités et beaucoup d’autres choses autour de la mode. Mais, au bout du compte, le plus important sera toujours de créer quelque chose que personne d’autre n’a fait. Des vêtements qui ne pourraient pas exister ailleurs. Une vision qui n’appartient qu’à une maison. Si cette singularité disparaissait, la mode deviendrait vraiment ennuyeuse. J’espère donc que l’industrie continuera à produire des choses réellement uniques. Pas seulement Sacai. Tout le monde.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).