M. L’hybridation – tailoring et sportswear, workwear et vestiaire féminin – est devenue la signature de Sacai. Qu’est-ce qui vous attire autant dans la rencontre entre des univers et des vestiaires opposés ?
C. A. Je ne sais pas exactement pourquoi je suis attirée par cela. Mais lorsque j’ai envie de rapprocher deux éléments qui semblent très éloignés, je sais que mon équipe possède les compétences nécessaires pour faire exister une telle idée. Les équipes de l’atelier, les modélistes et les personnes qui travaillent sur les matières poursuivent le concept jusqu’à ce qu’il prenne forme. Leur niveau technique me permet d’imaginer des associations qui pourraient sembler impossibles au départ. C’est peut-être cela qui me pousse à continuer : savoir qu’une idée très éloignée de la réalité peut malgré tout devenir un vêtement.
M. Si l’hybridation devient un langage à ce point identifiable, peut-elle finir par devenir une contrainte ?
C. A. C’est une question que je me pose, bien sûr. Créer quelque chose de nouveau à partir d’un langage aussi reconnaissable n’est pas toujours un processus fluide. Il y a des moments difficiles, des moments où je ne sais pas encore quoi faire. Mais progressivement, cela devient de plus en plus intéressant. Je prends toujours beaucoup de plaisir dans ce travail. Je n’ai jamais la tentation de m’éloigner de ce qui constitue l’identité de Sacai. Je ne le ressens pas comme un poids. Même lorsque le processus s’avère difficile, je suis heureuse de continuer à travailler dans cette direction.
M. Notre magazine fête ses 30 ans cette année et Sacai est restée indépendante pendant presque trente ans. Qu’est-ce qui permet, selon vous, à une maison indépendante de durer tout en restant pertinente ?
C. A. C’est probablement la même chose pour votre magazine. Il faut continuer à être passionné·e·s par ce qu’on fait et ne pas abandonner ce en quoi on croit.
M. Vous avez lancé Sacai durant votre trentaine, après plusieurs années passées chez Comme des garçons. Est-ce que c’était un objectif pour vous d’avoir votre propre marque en atteignant cette décennie ?
C. A. Non, pas vraiment, car je ne pense pas qu’il existe un bon ou un mauvais âge pour se lancer. J’ai eu une expérience très marquante chez Comme des garçons, puis j’ai quitté cette maison lorsque j’allais avoir mon enfant. C’est à ce moment-là que j’ai lancé ma propre marque. Mais ce n’était pas quelque chose que j’avais planifié depuis longtemps. Les choses se sont simplement déroulées ainsi.