Odunayo (Ayo) Ojo alias @fashionRoadman
Analytique et drôle à la fois, Odunayo (Ayo) Ojo est un journaliste et critique mode anglais d’origine nigérienne. Depuis 2018, année pendant laquelle il a lancé sa chaîne YouTube @FashionRoadman, il crée des contenus en ligne souvent reconnus pour leur aspect éducatif. Aujourd’hui installé à Londres, il compte plus de 147 000 abonné·e·s.
Mixte. Pourquoi avoir créé ta chaîne YouTube ?
Odunayo (Ayo) Ojo. Parce que, même si je consommais déjà beaucoup de contenus en ligne liés à la mode, je ne voyais personne faire des analyses de manière pertinente – à part peut-être, à l’époque, la plateforme SHOWstudio fondée par Nick Knight. Je me suis donc dit qu’il y avait une opportunité pour quelqu’un comme moi qui voulait apporter des points de vue et parler des marques que j’aimais, d’histoire de la mode ou de sujets peu relayés en ligne. J’ai, par exemple, été le premier à faire une vidéo YouTube sur les Six d’Anvers.
M. As-tu pensé à t’orienter vers le journalisme de mode ?
O. A. O. Oui, mais en observant le paysage médiatique autour de moi, j’ai vite compris que je n’avais pas ma place. C’est notamment ce que je me suis dit quand j’ai vu une photo de la rédaction du Vogue UK, dirigé alors par Alexandra Shulman : tou·te·s les membres de son équipe étaient blanc·he·s, il n’y avait aucune diversité, et le profil type de la journaliste mode était clairement celui d’une jeune fille bourgeoise blanche venant de Notting Hill ou de Chelsea. Moi, j’étais un garçon noir qui avait vécu dans une cité HLM à Tilbury, en plein Essex. Lancer ma propre chaîne a été le moyen de contrer ce constat.
M. Comment expliquer la réussite des commentateur·rice·s mode ?
O. A. O. Il·elle·s sont essentiel·le·s, car les jeunes passionné·e·s de mode s’informent aujourd’hui d’abord sur les réseaux. Ce n’est pas forcément l’idéal, mais c’est la réalité du paysage médiatique. Certain·e·s gagneraient à lire et à s’informer autrement, mais pour les personnes qui manquent de temps (ou qui ont une faible capacité d’attention), les réseaux sont largement privilégiés. Cela dit, je crois aussi que beaucoup se lancent pour entrer dans le sérail et côtoyer des célébrités, sans être de véritables passionné·e·s. Heureusement, il existe aussi des profils très talentueux, avec des analyses pertinentes.
M. Quelle nouveauté apportent ces derniers selon toi ?
O. A. O. Ils ont tout simplement un regard neuf, frais et plus libre sur l’industrie. Ce qui m’a toujours dérangé dans le journalisme de mode en général, c’est la mainmise de grands groupes, comme LVMH ou Kering. Ils ont engendré un tel niveau de contrôle que les magazines ont quasiment perdu leur objectivité et leur esprit critique. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des opinions ou avis sincères dans la presse traditionnelle. Ce n’était pas le cas auparavant.
M. Quelle est l’importance de la critique dans ton travail ?
O. A. O. Elle est fondamentale depuis mes débuts. Et j’arrive à la conserver, car quand je collabore avec des marques, c’est d’abord pour mettre en avant des événements ou promouvoir le lancement d’un produit. Je refuse d’être contractuellement obligé d’exprimer mon appréciation, ça reviendrait à monnayer mon opinion ; et donc à la dévaloriser. Si des entreprises veulent collaborer avec moi, c’est en grande partie parce qu’elles savent que je reste inflexible à ce sujet. Une marque pourrait m’offrir un million de dollars aujourd’hui, si elle commettait une erreur la semaine suivante, je serais le premier à la dénoncer.
M. Penses-tu qu’il y ait une inclination à avoir des opinions fortes aujourd’hui ?
O. A. O. Je dirais sans hésiter qu’avoir un avis tranché est devenu tendance. D’ailleurs, j’apprécie énormément que les commentateur·rice·s mode aient évolué dans ce sens, puisque c’était l’un de mes buts principaux quand j’ai créé @FashionRoadman. Il y a toutefois des dérives auxquelles il faut faire attention, certain·e·s diffusent des opinions sans contexte. Et même si je prône l’idée que chacun·e doit avoir son avis, il·elle doit être informé·e et éclairé·e, surtout sur les réseaux. Critiquer aveuglément sans prendre en compte les points forts et les points faibles est inutile. Ça n’aide personne et ça ne fait en rien progresser les débats sur la mode. Quand j’étais adolescent, il y avait cette idée selon laquelle la mode était foncièrement futile. C’est très encourageant de constater qu’elle est devenue si populaire aujourd’hui et que les gens ont pris conscience de son pouvoir.