Dans une industrie de plus en plus homogène et digitalisée, une jeune génération de designers renoue avec l’art du récit afin de redonner du sens au vêtement. Rencontre avec Julie Kegels, Lucas Meyer, Lora Sonney, Francesca Lake, Florentin Glémarec et Kévin Nompeix (EgonLab) et Abraham Ortuño (Abra), dont les collections sont autant de chapitres dans le grand livre de la mode.

Ne plus savoir à quelle saison appartient un défilé, confondre les designers, les maisons, les silhouettes. Avoir l’intime conviction d’avoir vu un show, mais être incapable d’en dire quoi que ce soit. C’est peut-être une forme d’amnésie générationnelle, ou simplement l’effet des réseaux sociaux qui, à force de nous faire scroller sans fin, ont entamé notre capacité à nous souvenir de ce qu’on voit. Dans cette masse de marques, de contenus, de collections, où tout devient oubliable, une question se pose : qu’est-ce qui est vraiment mémorable ? Sans doute les collections qui nous racontent quelque chose et qui peuvent ensuite être reprises, transmises, discutées. La mode, après tout, n’a jamais été uniquement une affaire de vêtements – elle dit, elle narre, elle transmet et permet ainsi de faire lien, de faire public. Qu’est-ce qui mérite alors d’être raconté ? Et surtout, qui en décide ?

Dans une industrie où certaines marques et certains récits prédominent, Mixte a voulu laisser une place aux jeunes créateur·rice·s qui cherchent à inventer de nouvelles manières de raconter. Que leurs récits soient militants, qu’il·elle·s célèbrent des savoir-faire, ou qu’il·elle·s jouent avec les notions de goût, ces dernier·ère·s participent à rouvrir le champ des possibles et à développer de nouvelles formes de narrations. Nous avons donc demandé à ces conteur·euse·s quelles histoires les accompagnent, tout comme celles qu’il·elle·s souhaitent raconter et/ou faire revivre à travers leur art. De quoi leur permettre peut-être de marquer, à terme, l’histoire de la mode.

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Abraham Ortuño, fondateur et directeur artistique d’ABRA

 

Passé par l’Institut français de la Mode, ce designer espagnol a fondé sa marque en 2019 avec pour terrain de jeu la chaussure inventive, fun, audacieuse. Spécialisé à l’origine dans le soulier non genré, le label s’est transformé peu à peu pour devenir, à partir de 2022, une véritable ligne de prêt-à-porter jouant avec les codes de l’absurde.

“Ma mère me reconnaît dans mes collections. Elle me dit souvent : ‘Je n’arrive pas à croire que tu aies fait ce pantalon qui t’obsédait quand tu étais petit !’ Tout comme ces tongs XXL que j’ai sorties cet hiver, c’était le truc cool en Espagne dans les années 1990, elles étaient portées par tous les mauvais garçons. Avec du recul, je dirais que, si je fais de la mode, c’est d’abord pour raconter ma vie. Chaque collection part d’un souvenir : un épisode de mon enfance, de mon adolescence, des moments partagés avec mes amis. Tous les souvenirs que j’ai gravés en prenant le temps d’observer, je les glisse dans mes vêtements. J’ai grandi dans un restaurant et j’étais entouré de déco un peu kitsch, typique des années 1990, comme ces calendriers avec les Naked Girls qu’on offrait aux client·e·s. À la plage aussi, il y avait ce genre de souvenirs, un peu ringards, très colorés. Je pense que j’ai d’ailleurs gardé ce côté un peu tacky en moi. Je me suis aussi principalement nourri avec la télévision. C’était notre Instagram de l’époque. Je passais d’une chaîne à l’autre : Disney Channel, MTV, Cartoon Network… C’était une énorme stimulation pour ma créativité. J’y ai découvert les récits de la culture américaine, mais aussi japonaise, où je continue de puiser mes inspirations. Ma dernière collection, par exemple, était très ‘Hannah Montana à la plage (série américaine diffusée sur Disney Channel, 2006-2011, ndlr). J’ai l’impression que ma génération est l’une des dernières à retenir tout de la mode. Sans les réseaux sociaux à l’époque, on finissait par connaître par cœur les collections, les modèles, les saisons. On datait les collections Prada, celles de Nicolas Ghesquière chez Balenciaga – qui pour moi était comme une pop star à part entière. Aujourd’hui, avec les réseaux, il y a trop d’informations, tout va trop vite. On scrolle, on voit un truc, on l’oublie. Les récits sont fragmentés, éphémères. Et en miroir, la mode elle-même semble se lisser, devenir plus homogène et ne plus prendre de risques. Il faut à nouveau raconter cette mode-là, et c’est ce que j’essaie de faire à ma manière.”

Florentin Glémarec et Kévin Nompeix, fondateurs et directeurs artistiques d’Egonlab

 

Lauréats du prix Pierre Bergé de l’ANDAM en 2021, finalistes du prix Woolmark en 2022, ils s’imposent depuis six ans avec EgonLab. Un label construit autour d’un vestiaire non genré, reconnaissable à la rigueur de ses coupes et à sa volonté d’incarner une mode visionnaire et engagée.

“On se définit comme une marque sociétale. On ne se prétend pas leaders d’opinion, ni lanceurs d’alerte : il s’agit plutôt d’aborder des sujets d’actualité qui nous touchent, et d’ouvrir des conversations. Que les gens soient d’accord ou non avec nous, peu importe. L’important, c’est la conversation. Pour la saison automne-hiver 2025, notre collection ‘Salem’ portait sur la chasse aux sorcières, en réaction aux attaques visant nos communautés LGBTQI+. On vit une période de radicalisation où toutes les minorités sont ciblées, et ‘Salem’ était une manière de dire que nous étions des sorcières modernes. On est tou·te·s dans le même bateau ; l’heure n’est plus aux microdivisions, il faut s’unir. Notre prochaine collection printemps-été 2026 intitulée ‘In Memoriam’ parle de la question de la transmission. C’est un hommage au grand-père de Florentin, récemment disparu. Il a toujours été là, visionnaire, à nous soutenir, à nous pousser à créer, à croire en nous. Alors, nos créations ont été pensées afin de questionner la notion d’héritage. Pour nous, c’est quelque chose qui se cultive. Comme la paix. Et la paix n’est jamais acquise. Au final, peut-être qu’on se souviendra de nous comme deux petits cons qui voulaient emmerder le conformisme. On pense à Alexander McQueen, à Vivienne Westwood : des gens qui ont cassé les codes. Qui sont allés bien plus loin que nous, avec une liberté d’expression totale. C’est eux·elles que nous admirons. Dans la pop aussi, de nombreux récits et personnages de ce type nous inspirent. Comme David Lynch, David Bowie, ou encore Lady Gaga, connue et reconnue pour son goût du dramatique et du théâtral. Son clip ‘Judas’, avec ses références bibliques, était très fort. Gaga fait partie de ces artistes visionnaires qui ne provoquent pas gratuitement, mais pour faire avancer les choses. Pour bâtir un mouvement sur des signes. À nous aussi alors de créer ce type d’histoires et d’émotions, sans forcément passer par le langage.”

EgonLab. FW25

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Francesca Lake, fondatrice et directrice artistique de la marque éponyme

 

Après avoir détourné son cursus Cultural Studies à l’université des West Indies pour y insérer la mode, elle est entrée à la prestigieuse Central Saint Martins. À travers des silhouettes conceptuelles et engagées, cette Britannique élevée à Kingston, en Jamaïque, explore les tensions entre héritages coloniaux et identités caribéennes contemporaines.

“Pour moi, raconter des histoires est enraciné dans la construction même du vêtement, dans son exécution conceptuelle volontairement poussée à l’extrême. Chaque couture, chaque volume, chaque excès est un moyen de dire quelque chose, de développer et nourrir un récit. Et non pas uniquement de répondre à un besoin fonctionnel. Il s’agit plutôt de formuler un véritable point de vue, d’articuler un message fort. Au fur et à mesure des saisons, chaque collection que je confectionne explore une perspective culturelle encore marginalisée. Et toujours en lien avec mon vécu personnel : cela peut aller des tensions entre l’Église et le dancehall (genre musical et culture jamaïcaine née à la fin des années 1970, ndlr) aux dynamiques de mobilité sociale, la richesse, l’uniforme… en passant par ce qu’on appelle la barrel culture (cette culture afro-américaine caractérisée par des lieux emblématiques nommés barrelhouse ou juke joint, sortes de débits de boisson pouvant faire office à la fois de taverne, de cabaret, de salle de jeux, voire de maison de prostitution, ndlr). Cependant, à travers mes vêtements, je ne cherche pas à raconter une histoire unique ou figée, mais, avant tout, à rendre compte de la force du récit dans l’ensemble de la culture jamaïcaine. Des histoires d’Anansi – l’un des personnages farceurs les plus importants du folklore d’Afrique de l’Ouest et des Caraïbes – aux contes populaires, de l’héritage africain transmis dès l’enfance à l’influence de la poète, écrivaine et éducatrice jamaïcaine Louise Bennett (1919-2006)… tout en passant par les pantomimes, les chansons et le théâtre. Ces formes de narration à plusieurs niveaux de lecture occupent une place centrale dans la culture populaire. Et c’est ce que je veux retranscrire et transmettre aux autres à travers mes créations. Ma collection ‘Aristocrass’, par exemple, que j’ai présentée à Londres en 2024, détournait les symboles de la domination raciale pour mieux en révéler la violence et en inverser le sens. C’est comme cela que l’on peut (ré)écrire l’histoire.”

Julie Kegels, fondatrice et directrice artistique de la marque éponyme

 

Diplômée de l’Académie Royale des Beaux-Arts d’Anvers, la créatrice belge a lancé sa marque en 2024. En trois collections, toutes présentées à Paris, elle s’est imposée grâce à une mode qui joue avec les archétypes féminins, croise design d’objet et narration, et interroge les codes de l’élégance contemporaine.

“Je pense chaque collection comme une histoire autonome. J’aimerais qu’on se dise, lorsqu’on voit une silhouette Julie Kegels issue de telle ou telle collection : ‘C’est celle de “Dresscode” avec le bois, celle du “50/50”, ou encore celle sur Los Angeles avec la piscine.’ Que chaque pièce soit un fragment de l’histoire d’une saison, et que l’ensemble résonne. La raison pour laquelle je fais de la mode, ce n’est pas seulement pour créer des vêtements, mais aussi pour ce qu’ils ont à raconter. Je ne veux pas de quelque chose de plat. J’aime l’idée de proposer une narration totale, avec un certain humour, de l’amusement : c’est comme ça que j’aimerais que l’on se souvienne de ma marque. Pour ma dernière collection, “Dresscode”, présentée en mars, je suis partie du livre Executive Style de Judith Price, paru en 1980. Elle y explique comment avoir de la réussite et comment la traduire en cultivant son goût pour le design. Avec une approche amusante du succès et du rôle des objets mis en scène, ce livre m’a poussée à mener des recherches sur les vêtements associés à la réussite. Et, selon moi, le look le plus simple et contemporain, c’est le pull gris avec jeans et talons. Je l’ai ensuite repensé avec un Zip dans le dos, comme si tu enfilais une combinaison, le costume du succès, que tu peux enlever aussi vite. J’aime ces histoires, ce qu’elles disent de nos idéaux. Et je reviens souvent à l’ouvrage d’Andy Warhol sorti en 1977, Ma philosophie de A à B et vice versa (éd. Flammarion). Il y compile ses points de vue sur l’amour, la paix, la beauté. Le ton est sec et drôle, presque absurde. Tout y semble si simple, et pourtant si profond. L’humour est essentiel pour raconter une histoire. Y compris dans la mode qui en manque parfois selon moi. Tout comme certains récits qui ne sont jamais narrés : ceux des personnes derrière les collections. Des artisan·e·s talentueux·ses, des couturier·ière·s, des membres des studios, qui interviennent durant le processus de création. Pourtant la mode se construit par des conversations entre différents types d’acteurs. Chacun·e y apporte de l’émotion. L’histoire à retenir, c’est qu’un·e directeur·rice créatif·ve n’existe jamais seul·e.”

Julie Kegels FW25

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Lora Sonney, fondatrice et directrice artistique de sonney

 

Finaliste du Festival de Hyères en 2022 et lauréate du Prix de l’entrepreneuriat AMI X IFM, cette créatrice française développe depuis ses années d’études à la HEAD, À Genève, un univers joyeux et poétique. Elle y articule souvenirs d’enfance et passion pour les matières, avec humour, innovation textile et fantaisie surréaliste.

“Je ne cherche pas encore à laisser une trace dans l’histoire. Pour l’instant, je suis dans l’élan, l’essai, la construction. Ce que je veux, c’est déplacer les lignes, surprendre le regard, faire rêver. Je me vois un peu comme une jardinière qui fait pousser à la fois des idées et des matières. J’aime les métamorphoses, surtout à travers mes développements textiles. Créer du trompe-l’œil, détourner les usages, faire exister l’inattendu. Dans ma collection de diplôme, présentée à la HEAD en 2021, j’avais déjà utilisé des tuyaux d’arrosage, et quand les gens venaient voir les pièces, personne ne me croyait. Je continue avec les tuyaux d’arrosage tout en menant d’autres expérimentations, notamment avec la maille que j’essaie d’imperméabiliser pour l’adapter à des vêtements d’extérieur. Je nourris une vraie fascination pour les gestes de transformation, que je trouve bien trop peu racontés dans la mode. J’aime observer les savoir-faire, les comprendre, puis les détourner, les adapter aux ressources d’aujourd’hui. Pour moi, c’est une forme d’archéologie vivante : un dialogue entre tradition et innovation. Je garde toujours près de moi l’ouvrage Savoir revivre de Jacques Massacrier (éditions du Devin, 1973). Une amie de master me l’avait fait découvrir. D’abord, j’ai aimé l’objet par ses couleurs, sa texture, ses illustrations, son humilité. Puis le fond : un manuel de gestes simples comme coudre à la main, faire du feu, modeler la terre. Je le trouve profondément poétique. C’est presque un traité de survie douce, hors du temps. Pendant le confinement, je l’ai emporté avec moi. Il m’a rassurée. Il m’a ramenée à l’essentiel, à cette idée qu’avec peu, on peut déjà beaucoup. Ce serait ce type d’histoires qu’il faudrait davantage raconter : voir la beauté dans le banal et révéler l’invisible du quotidien.”

Lucas Meyer, fondateur et directeur artistique de meyer

 

Passé par Alaïa, aujourd’hui membre du studio couture chez Balenciaga, il fait circuler ses premières pièces autour d’un t-shirt devenu emblématique grâce à une découpe en forme de cœur alsacien au dos. C’est en 2020 qu’il structure véritablement sa marque, avec une proposition singulière qui mêle précision de construction artisanale et nouveaux récits de la masculinité.

“Si les histoires oubliées m’intéressent – notamment celles sur les milieux sociaux populaires –, je ne les aborde pas comme un fantasme bourgeois d’une vie campagnarde bucolique. Ce n’est pas le hameau de la reine, ce n’est pas du tout ça que je fais. Je saisis les histoires existantes, et j’interviens de manière minime. Un détail peut suffire à changer la façon dont on perçoit l’histoire, un bug dans la matrice. Ma collection 2025, intitulée Paysanne, s’est construite alors que j’écumais mes albums de photos de famille. Ce sont mes histoires préférées, très intimes, peuplées de personnes qui ne sont pas des superstars, mais des anonymes, comme ma grand-mère. Les femmes de ma famille, par exemple, ont vécu une histoire similaire à la mienne : elles venaient de la campagne alsacienne et sont parties travailler comme ‘filles au pair’. Elles ont effectué un saut social, une confrontation aux codes bourgeois, un effort immense pour se mettre à niveau. Elles ont été transplantées. Moi aussi, je ressens ce déracinement aujourd’hui. Je me suis alors demandé comment actualiser ces rôles et ces vêtements. Qu’est-ce qui se passerait si on remplaçait cette figure par un jeune homme ? Transposer le vestiaire féminin sur les corps masculins, ça n’a rien de nouveau. Mais c’est souvent fait de la même manière : on habille de jeunes hommes avec des références tirées de pop stars féminines. J’ai justement envie d’explorer ça autrement. J’aimerais que, dans vingt ou trente ans, on puisse faire des documentaires comme ceux sur la mode des années 1980-1990, et dire que j’ai fait partie d’un mouvement de marques, en 2025, qui cherchaient à sortir du prêt-à-porter tel qu’on le connaît aujourd’hui – trop industrialisé – pour aller vers quelque chose de plus viable. Pas seulement écologiquement, mais aussi socialement. J’aimerais qu’on parle davantage de ces marques-là dans la mode.”

Meyer FW25

Cet article est originellement paru dans notre numéro STORYTELLERS Fall-Winter 2025 (sorti le 23 septembre 2025).