Abraham Ortuño, fondateur et directeur artistique d’ABRA
Passé par l’Institut français de la Mode, ce designer espagnol a fondé sa marque en 2019 avec pour terrain de jeu la chaussure inventive, fun, audacieuse. Spécialisé à l’origine dans le soulier non genré, le label s’est transformé peu à peu pour devenir, à partir de 2022, une véritable ligne de prêt-à-porter jouant avec les codes de l’absurde.
“Ma mère me reconnaît dans mes collections. Elle me dit souvent : ‘Je n’arrive pas à croire que tu aies fait ce pantalon qui t’obsédait quand tu étais petit !’ Tout comme ces tongs XXL que j’ai sorties cet hiver, c’était le truc cool en Espagne dans les années 1990, elles étaient portées par tous les mauvais garçons. Avec du recul, je dirais que, si je fais de la mode, c’est d’abord pour raconter ma vie. Chaque collection part d’un souvenir : un épisode de mon enfance, de mon adolescence, des moments partagés avec mes amis. Tous les souvenirs que j’ai gravés en prenant le temps d’observer, je les glisse dans mes vêtements. J’ai grandi dans un restaurant et j’étais entouré de déco un peu kitsch, typique des années 1990, comme ces calendriers avec les Naked Girls qu’on offrait aux client·e·s. À la plage aussi, il y avait ce genre de souvenirs, un peu ringards, très colorés. Je pense que j’ai d’ailleurs gardé ce côté un peu tacky en moi. Je me suis aussi principalement nourri avec la télévision. C’était notre Instagram de l’époque. Je passais d’une chaîne à l’autre : Disney Channel, MTV, Cartoon Network… C’était une énorme stimulation pour ma créativité. J’y ai découvert les récits de la culture américaine, mais aussi japonaise, où je continue de puiser mes inspirations. Ma dernière collection, par exemple, était très ‘Hannah Montana à la plage (série américaine diffusée sur Disney Channel, 2006-2011, ndlr). J’ai l’impression que ma génération est l’une des dernières à retenir tout de la mode. Sans les réseaux sociaux à l’époque, on finissait par connaître par cœur les collections, les modèles, les saisons. On datait les collections Prada, celles de Nicolas Ghesquière chez Balenciaga – qui pour moi était comme une pop star à part entière. Aujourd’hui, avec les réseaux, il y a trop d’informations, tout va trop vite. On scrolle, on voit un truc, on l’oublie. Les récits sont fragmentés, éphémères. Et en miroir, la mode elle-même semble se lisser, devenir plus homogène et ne plus prendre de risques. Il faut à nouveau raconter cette mode-là, et c’est ce que j’essaie de faire à ma manière.”