Portrait de Norio Terada dans les backstage
du défilé YOKE FW26, photographié par Shinya Mohri.

Fondateur du label YOKE, le designer Norio Terada affine une trajectoire singulière qui s’inscrit dans une évolution continue, à un rythme soutenu. Récemment désigné lauréat du Fashion Prize of Tokyo 2026, c’est dans le calme de son atelier-showroom situé au coeur du quartier de Shimouma que Mixte a pu rencontrer le créateur japonais, quelques jours après son défilé FW26 à Tokyo.

Loin de l’agitation de la Fashion Week, l’échange est à son image : calme, précis, sans artifice et chaleureux. Le designer développe depuis 2018 une approche du vêtement construite autour de l’idée de lien que ce soit entre les pièces, les personnes, et les étapes de fabrication. Une pensée qui se retrouve aujourd’hui dans l’évolution de la marque. Ce qui définit le style de YOKE, ce sont les surprises discrètes qu’il distille dans ses collections, comme des grains de sable glissés dans une mécanique parfaite — juste assez pour enrayer la précision, éviter l’ennui et transformer chaque pièce en perle unique.

Avec cette saison, YOKE marque un tournant. Longtemps pensée comme unisexe, la marque introduit une ligne féminine plus affirmée, conçue en dialogue avec le vestiaire masculin présenté en janvier à Paris. Une construction en deux temps, stratégique sur le plan commercial et inscrite dans une volonté claire de faire évoluer la marque à  l’international. Dans cet entretien, Norio Terada revient sur cette évolution, sa manière de concevoir le vêtement, et les équilibres qu’il cherche à maintenir — entre quotidien et désir, structure et liberté.

Backstage du défilé YOKE AW26 à Tokyo ©Shinya Mohri

MIXTE. Pour commencer, j’aimerais revenir sur le nom YOKE. Qu’est-ce qu’il signifie exactement ?
NORIO TERADA. À la base, “YOKE” est un terme technique anglais du vêtement : il désigne la partie d’une chemise située aux épaules (l’empiècement en français). En cherchant sa signification, j’ai aussi découvert qu’en japonais, il évoque l’idée de relier. Ça correspond à mon parcours : avant de créer ma marque, j’ai travaillé à toutes les étapes, du design à la production, jusqu’à la vente. J’ai compris qu’un vêtement n’existe jamais seul, qu’il est le résultat d’un travail collectif. Aujourd’hui, je vois mon rôle comme celui de quelqu’un qui relie ces différentes étapes, de la création à la distribution. Mais aussi, plus largement, comme une manière de connecter des éléments : l’art et le quotidien, les personnes entre elles, ou encore le contemporain et le classique. Le vêtement devient alors un médium de liaison. C’est pour ça que le nom YOKE s’est imposé.

M. Comment définirais-tu le style de YOKE ?
N.T. Je dirais que ce sont des vêtements qui peuvent s’intégrer dans le quotidien, mais qui contiennent en même temps une dimension artistique qui transparaît de différentes façons : un détail de design, un travail sur le textile, une sensation au porté.  Ce qui est important pour moi, c’est qu’il y ait toujours une forme de “légère déviation”, quelque chose qui crée un petit décalage dans le quotidien.

Backstage du défilé YOKE AW26 à Tokyo ©Shinya Mohri

M. Qu’est ce que tu cherches à transmettre pour la personne qui porte ces vêtements — qu’est-ce que tu aimerais qu’elle ressente ?
N.T. Au Japon, où l’offre est extrêmement vaste, tant en termes de pièces que de marques, je souhaite que les personnes qui portent YOKE puissent ressentir une forme de différence. Porter une pièce avec une forme d’originalité peut réellement transformer l’état d’esprit. J’aimerais que chacun puisse se reconnaître dans mes vêtements, gagner en confiance, et avoir envie de les porter, de sortir avec.

M. Tu évoques souvent “une différence” peux-tu expliquer de quoi il s’agit pour toi ?
N.T. Pour moi cette différence ou “déviation” que je souhaite transmettre passe d’abord par le confort : un confort dans le textile, dans la structure du vêtement, mais aussi dans la silhouette et les volumes proposés.  L’enjeu pour moi est de permettre à chacun de se sentir bien dans ces vêtements, tout en identifiant ce qui les rend singuliers dans un paysage saturé. Je veux créer un élément de surprise, une forme de beauté qui n’est pas immédiatement évidente, mais qui interpelle… quelque chose qui accroche, qui reste en tête.

Backstage du défilé YOKE AW26 à Tokyo ©Shinya Mohri

M. Pour cette collection FW26 présentée à Tokyo, tu fais référence au travail du sculpteur Jean Arp. Qu’est-ce qui t’a inspiré dans son œuvre ?
N.T. Jean Arp faisait partie du mouvement surréaliste, et ce qui m’intéresse chez lui, c’est l’idée de beauté qui naît du hasard. Par exemple, il découpait des formes dans du papier, puis les laissait tomber, et utilisait la composition obtenue comme œuvre. Il y a quelque chose de très fort dans cette absence de contrôle. Je me suis demandé comment intégrer cette idée dans le vêtement.

M. Concrètement, ça se traduit comment ?
N.T. (va chercher une veste) Par exemple, ici on a travaillé avec deux couches de tissus assemblées l’une sur l’autre. Sur la partie supérieure, on vient créer des plis de manière volontairement irrégulière, l’effet étant accentué par la motif à carreaux du tissu. Les plis dépendent du geste et de la pression exercée, donc il est impossible de reproduire exactement le même résultat deux fois. Et comme seule la couche supérieure est compressée, elle devient légèrement plus courte que celle du dessous créant une ligne totalement imprévisible à la jonction des deux tissus. C’est une manière de matérialiser cette idée de hasard dans la fabrication même du tissu. J’ai aussi travaillé avec du fil de fer intégré dans certaines pièces ce qui fait que la pièce change tout le temps de forme quand on la porte, elle est toujours unique et organique. Je trouve ça très beau, cette idée qu’une forme n’existe qu’à un instant précis, et qu’elle ne peut pas être reproduite à l’identique.

YOKE AW26 – détail de la collection

M. Donc ce n’est pas seulement un concept visuel, mais vraiment une logique de construction ?
N.T. Oui, exactement ! Et parfois, ça passe aussi par des systèmes modulables. Par exemple, certaines pièces ont plusieurs boutons,ce qui permet de les fermer de différentes façons. Donc la silhouette peut changer selon la manière dont on les porte. C’est une autre manière d’introduire du hasard —  mais cette fois-ci, au niveau du port du vêtement, pas seulement de sa fabrication.

M. Quand on regarde tes recherches textiles et formelles, et ta quête de “différence” on pourrait s’attendre à quelque chose de plus démonstratif. Pourtant, tes collections restent très maîtrisées et élégantes. Comment trouves-tu cette juste mesure ?
N.T. En fait ma perception a évolué avec le temps. Aujourd’hui, j’ai 42 ans, et quand j’étais plus jeune, dans ma trentaine, je faisais des choses plus marquées, plus “design”, avec peut-être plus de caractère, parfois plus casual aussi. Naturellement avec le temps, ce que je trouve beau a changé. Je suis de plus en plus attiré par la qualité des matériaux japonais, la précision des silhouettes, et d’autres choses plus subtiles.

M. Depuis quand ce changement a opéré ? 
N.T. Ça s’est vraiment accentué ces deux/trois dernières années. Je pense aussi que c’est lié à mon environnement — les gens autour de moi, de la même génération, et ce que nous trouvons beau aujourd’hui. Donc naturellement, mon travail s’oriente vers quelque chose de plus épuré, et peut-être que c’est ça qui donne cette impression d’élégance. Mais la question pour moi, maintenant, c’est : comment intégrer une forme de “japonaisité” dans cette élégance. Et ça, c’est encore quelque chose que je suis en train de chercher.

Backstage du défilé YOKE AW26 à Tokyo ©Shinya Mohri

M. Cette saison, tu as aussi collaboré avec l’artiste Emiko Sato (KNITPOTTERY) sur les accessoires en maille. Comment est née cette collaboration ?
N.T. On s’est rencontrés lors d’un événement, et j’ai découvert son travail à ce moment-là. Elle crée des objets en maille, presque comme des pièces en céramique, entièrement faits à la main. Ce qui m’a vraiment marqué, c’est qu’elle avait réalisé une centaine de pièces, mais aucune n’était identique. Comme le thème de la collection tournait autour de la forme et du hasard, évidement ça a immédiatement fait écho à ce que je faisais. Elle ne travaille pas à partir de dessins techniques précis, elle construit directement à partir de ce qu’elle a en tête, de manière très intuitive. Je me suis dit que ce serait intéressant d’intégrer ça dans la collection. Je lui ai laissé une grande liberté. Elle a interprété le projet à sa manière.

À gauche le travail d’Emiko Sako, à droite le backstage du défilé YOKE AW26 à Tokyo ©Shinya Mohri

M. J’aimerais revenir sur la scénographie. À Tokyo, les images du défilé homme présenté plus tôt à Paris étaient projetées en fond, en dialogue avec les silhouettes féminines. Faut-il comprendre cette saison comme une seule et même collection ? Quelle était l’intention derrière cette mise en scène ?
N.T. À l’origine, Yoke se présente comme une marque unisexe mais en ayant l’opportunité de défiler à Paris, ça ne me semblait plus pertinent. Dès le départ, nous avons pensé la saison en deux temps. À Paris, nous avons présenté uniquement le menswear — un choix fait avec les équipes locales, pour affirmer clairement cette ligne dans le cadre de la fashion week masculine. En parallèle, nous savions que nous ferions un défilé “retour” à Tokyo. La saison a donc été conçue comme un ensemble : Paris pour l’homme, Tokyo pour la femme.

M. L’idée de développer cette ligne femme à part entière est-elle récente ? 
N.T. Non, car ça faisait déjà un moment que je réfléchissais à développer plus clairement cette ligne, et cette temporalité s’y prêtait. Ça permettait aussi de créer une forme de surprise pour le public japonais, tout en donnant une nouvelle dimension à la marque. L’idée était que le menswear, l’unisexe et le womenswear puissent coexister et se répondre, et la mise en scène s’inscrit dans cette logique. La projection du défilé parisien à Tokyo avait été pensée dès le départ — même la captation vidéo à Paris était réalisée en anticipant sa diffusion ici. Tout était conçu pour que la collection et sa présentation forment un tout.

M. Le fait de distinguer plus clairement homme et femme aujourd’hui — est-ce aussi lié à des enjeux commerciaux ? On entend souvent que l’unisexe peut être plus difficile à vendre. Est-ce que ça a influencé ta décision ?
N.T. Oui, en partie. Ça fait sept à huit ans que nous développons une approche unisexe, avec une clientèle féminine déjà présente. Mais concrètement, ça impliquait souvent des ajustements (sur les longueurs, les volumes ou certaines proportions). Les pièces pouvaient fonctionner, mais elles n’étaient pas toujours totalement adaptées au corps féminin. Jusqu’à récemment, ça restait acceptable — c’était aussi en phase avec une certaine tendance. Mais depuis un ou deux ans, je réfléchissais déjà à développer une véritable ligne femme. Et paradoxalement, je pense que le fait de distinguer plus clairement homme et femme permet aussi de renforcer l’unisexe.

M. Qui est ta clientèle aujourd’hui ?
N.T. Aujourd’hui, notre clientèle est majoritairement masculine (autour de 80 à 85 %). Ça montre aussi les limites d’un modèle uniquement unisexe. L’année dernière nous avons ouvert une boutique et nous avons vu davantage de clientes, sans toujours pouvoir leur apporter une réponse satisfaisante. Il devenait donc important pour moi de proposer des vêtements pensés dès le départ pour elles.

Défilé YOKE AW26 à Tokyo ©JFWO

M. La marque connaît une croissance constante et rapide avec un développement à l’international. Comment as-tu vécu cette accélération ?
N.T. C’était très positif ! Je n’imaginais pas aller aussi loin et pourtant avant de reçevoir le Fashion Prize Tokyo, nous avions déjà une cinquantaine de points de vente au Japon. Nous étions donc arrivé·e·s à une forme de maturité sur le marché domestique, tout en nous interrogeant sur la suite. À l’international, nous avions déjà expérimenté plusieurs formats (showrooms, présentations commerciales…) sans vraiment réussir à toucher de nouveaux·elles client·e·s. Nous avions le sentiment de répéter les mêmes schémas, sans réelle progression…

M. Qu’est-ce que le fait de présenter à Paris a changé pour la marque ? 
N.T. Ça a été un véritable tournant. Les premières tentatives nous avaient permis d’identifier ce qui manquait. Nous avons compris qu’un défilé ne suffisait pas en soi : il fallait aussi construire une véritable structure, avec une équipe de relations presse, un relais créatif local et une stratégie commerciale adaptée. Cette fois-ci, tout était en place, et ça a clairement fait la différence.

M. Notre dernier numéro s’intitule “In Praise of Gentleness”. Qu’est-ce que t’évoque cette notion ? Est-ce que cette idée résonne avec ta manière de concevoir le vêtement ?
N.T. Oui, complètement. Pour moi, la “gentleness” est directement liée à ma manière de concevoir le vêtement. Je veux qu’il s’intègre dans le quotidien, qu’il soit réellement porté. Derrière chaque pièce, il y a un équilibre à trouver : produire à une échelle juste, viable pour les usines, les fabricants de textile, pour tout l’écosystème. Quand les quantités sont trop faibles, ça devient plus fragile, moins durable. Créer des vêtements plus ancrés dans le réel, c’est donc aussi une manière de respecter ce système. C’est une approche globale, qui prend en compte à la fois la personne qui porte le vêtement et celles qui le fabriquent.