Portrait de Yohei Ohno dans les backstage
du défilé FW26, photographié par Shinya Mohri.

Lauréat du Tokyo Fashion Award 2026, Yohei Ohno a présenté lors de la saison FW26 à Tokyo, ce qu’il a annoncé comme le tout dernier défilé de la marque. Fondateur de son label éponyme, le créateur japonais développe depuis plusieurs années une pratique qui déborde du cadre de la mode, entre design d’objet, projets transversaux et collaborations. Rencontre.

Dix ans après une première distinction en 2016, Yohei Ohno devient aujourd’hui le seul designer à avoir remporté deux fois le Tokyo Fashion Award. Une reconnaissance rare pour un créateur dont le travail insaisissable et atypique échappe aux cadres établis. À la croisée de la mode et de l’art, il trace une trajectoire singulière, en perpétuelle exploration et cette saison marque un tournant. À Tokyo, lors de la présentation FW26, il a présenté le dernier défilé de la marque sous cette forme : non pas la fin de ses collections, mais celle d’un format dont il souhaite désormais s’affranchir. Une décision qui ne fait qu’attiser la curiosité sur son positionnement. Soutenu par un écosystème tokyoïte qui a su faire place à cette ambiguïté, Yohei Ohno voit aujourd’hui son travail à nouveau reconnu. Au-delà de sa portée symbolique, le prix s’accompagne d’un soutien concret – showrooms à Paris, accompagnement stratégique, appui financier – ouvrant un nouveau chapitre pour la marque.

Backstage du défilé YOHEI OHNO AW26 à Tokyo © Shinya Mohri

MIXTE. Ces dernières années, vous avez élargi votre pratique au-delà de la mode, avec l’envie de “brouiller les contours” de votre marque ( design d’objet, projet d’upcycling ou encore la conception d’uniformes…). Le fait de recevoir le Tokyo Fashion Award 2026 signifie-t-il un retour vers une mode plus définie, plus classique ?
YOHEI OHNO. Non, il ne s’agit pas d’un “retour” mais une manière de clore un cycle car j’ai décidé que ce serait le dernier défilé de la marque. Je souhaite m’affranchir du modèle classique de la mode.

M. S’il s’agissait du dernier défilé, que vouliez-vous exprimer à travers cette collection ?
Y.O. Comme je l’ai dit, il s’agissait d’une forme de mise à plat. Je voulais, à travers un seul défilé, montrer ma vision pour la suite. Ce n’était pas seulement une rétrospective, mais aussi quelque chose d’expérimental. Le runway était entièrement blanc, avec l’intention de ne pas construire de “narration”. Comme je l’ai écrit dans l’introduction du show, la mode est pour moi quelque chose de plus indéfinissable, qui vient presque ébranler le cerveau.

Défilé YOKE AW26 à Tokyo © JFWO

M. Pourquoi cette décision radicale d’arrêter de défiler ? Pensez-vous que ce format n’est plus idéal pour montrer une collection ?
Y.O. Je ne pense pas que le runway soit la forme de présentation la plus pertinente, il n’a plus la même signification qu’avant, et la Fashion Week est comme une sorte de “sport annuel” pour un public de niche. Mais ce moment reste important comme rituel et comme expérience. Personnellement, je préfère regarder un défilé qu’une installation ou une présentation : il y a une tension que j’aime et la mode à besoin de moments non rationnels, autant pour ceux qui la font que pour ceux qui la regardent.

M. Et concrètement, le fait de revenir à ce format pour la dernière fois a-t-il influencé votre manière de concevoir la collection ? 
Y.O. Cette-fois, grâce aux sponsors, j’ai pu travailler avec un budget plus important ce qui m’a permis d’aller plus loin que d’habitude et d’être plus ambitieux. La collection à pris plus d’ampleur. Mais je ne pense pas pour autant que disposer de plus de moyens rende les choses meilleures — j’aime aussi travailler dans la contrainte.

Backstage du défilé YOHEI OHNO AW26 à Tokyo © Shinya Mohri

M. Pour cette collection, vous vous êtes inspiré de l’œuvre atypique du facteur et bâtisseur autodidacte Ferdinand Cheval, comment l’avez-vous découvert, et à quel moment vous vous êtes reconnu dans sa démarche ?
Y.O. La première fois que j’ai entendu parler de son “palais idéal” c’était il y a plus de dix ans grâce au réalisateur Sion Sono qui en parlait à la radio. C’est un lieu que je voulais visiter au même titre que la chapelle de Ronchamp du Corbusier. Son histoire correspond parfaitement à ma démarche actuelle. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui les designers sont poussés à adopter des comportement “justes”, logiques, presque comme dans un examen ou une recherche d’emploi, au point que la beauté ou l’absurdité des contradictions humaines disparaît peu à peu. Pour moi, créer n’est ni un simple business ni un outil d’accomplissement personnel : je continue, même si cela peut sembler absurde, parce que je ne peux pas faire autrement. Je pense qu’il en allait de même pour lui.

M. Certaines silhouettes très radicales semblent questionner la frontière entre vêtement et art. Comment abordez-vous cette limite dans votre travail et quel rôle jouent-elles dans la collection ?
Y.O. Pour moi les notions de réel, d’imaginaire et d’intime sont au même niveau. L’univers que je construis à travers mes créations est à la fois une utopie et un cauchemar. Je voulais que tout coexiste sans hiérarchie : le vêtement quotidien comme la sculpture. À terme, j’aimerais que toutes mes pratiques forment un seul univers. Je conçois toutes les pièces avec la même intensité, donc je ne distingue pas vraiment ce qui est “portable” ou non.

Backstage du défilé YOHEI OHNO AW26 à Tokyo ©Shinya Mohri

M. Dans ce cas, vous considérez-vous comme un designer ou un artiste ?
Y.O. Je ne me définirai jamais comme artiste. On me le dit parfois de manière ironique dans la mode, mais je suis habitué à cette absurdité.

M. Selon-vous, quel est le look le plus emblématique de cette saison ?
Y.O. Un manteau drapé en needle punch bleu et gris, ouvert dans le dos. L’idée s’est développée à partir d’un échantillon réalisé par un assistant. Je trouve romantique l’idée d’un manteau qu’on ne peut pas enlever à cause de son ouverture arrière. Par hasard, cela évoquait aussi les constructions de Ferdinand Cheval, comme des pierres empilées et j’ai eu l’impression que tout s’assemblait naturellement.

Backstage du défilé YOHEI OHNO AW26 à Tokyo © Shinya Mohri

M. En 2016 vous aviez déjà reçu le Tokyo Fashion Award, qu’est ce que cette reconnaissance avait changé pour vous ?
Y.O.
À ce moment-là, j’étais au début de mon parcours et cette récompense m’a placé dans une position où je devais sans cesse me dépasser, parfois au-delà de mes propres capacités. Je suis quelqu’un qui se met naturellement beaucoup de pression mais c’est à cette époque que j’ai développé la force mentale nécessaire pour faire face aux challenges de cette industrie. Parallèlement j’ai réalisé que construire une marque exige une vision d’ensemble construite, l’élan ne suffit pas : il faut de la patience et du sang-froid. C’est quelque chose que j’aimerais transmettre aux jeunes designers.

M. Et aujourd’hui, que représente ce prix pour vous ?
Y.O. Ça faisait un moment que je ne présentais plus mes collections à Paris et j’avais besoin de prendre du recul sur mon positionnement actuel. Continuer de montrer mon travail à Tokyo ne m’aurait rien apporté de nouveau, mais l’opportunité de présenter à Paris est une façon de remettre en perspective et de réfléchir plus largement à la suite. Même si ça peut sembler en contradiction avec mon envie de sortir des formats classiques, j’ai besoin de changer de contexte et d’élargir mon regard pour avancer.

Backstage du défilé YOHEI OHNO AW26 à Tokyo © Shinya Mohri

M. Le dernier numéro de Mixte Magazine, In Praise of Gentleness, explore la douceur comme une forme de force, voire de résistance. Est-ce une notion qui résonne avec votre travail aujourd’hui ?
Y.O. Je ne sais pas si ça répond directement, mais je ne veux pas créer des collections comme celles des marques de luxe. Même si le budget était plus élevé cette saison, je ne voulais pas produire pour une élite, mais trouver de la beauté dans le quotidien. J’ai voulu affirmer les choses modestes, fragiles, insignifiantes. Dans mes notes, je mentionne le film “Blue Velvet” de David Lynch : je pense que sa beauté vient de sa profonde bienveillance envers le vivant. J’aimerais parvenir à regarder le monde avec cette même ampleur.

M. Quelle est selon-vous la plus grande force de votre marque, ou la votre ? 
Y.O. Peut-être son caractère insaisissable. C’est un défaut dans le business, mais j’accepte cette difficulté pour rester libre. Personnellement, ma plus grande force est que je tombe rarement malade.

M. Que souhaitez-vous transmettre aux personnes qui portent vos vêtements ? 
Y.O. Je ne cherche pas à déterminer qui doit porter mes vêtements ni ce que l’on est censé y voir. Ce ne sont pas des pièces faciles, mais je veux que chacun puisse se les approprier librement.