Défilé Façon Jacmin SS26 © Manu Harrau

Encore perché·e·s de votre réveillon, les vêtements froissés, les cernes bleus et les cheveux hirsutes qui sentent le tabac froid ? Vous êtes peut-être au bon endroit. Des défilés où règnent le chaos, des vêtements sans dessus-dessous, des parfums qui sentent les fluides corporels de fin de soirée… Il semblerait bien que l’after soit la réf ultime pour créer votre moodboard 2026. From catwalk to walk of shame, il n’y a qu’un pas.

Des silhouettes qui titubent, le regard et le pantalon défaits, d’autres qui déambulent avec un plateau de viennoiseries et un aspirateur qui gobent les dernières confettis… Non, il ne s’agit pas d’un after mais du dernier défilé de la marque belge Façon Jacmin présenté à Paris. Pour sa collection printemps-été 2026 intitulée “The Morning after”, le label a recréé en plusieurs tableaux, “Waking up”, “Getting ready” et “The Chaos”, ces ambiances mi-poétique mi-cringe des soirées qui s’étirent jusqu’au lendemain.

Défilé Façon Jacmin SS26
Défilé Façon Jacmin SS26

Même son de cloche et de chaos au défilé de la créatrice ukrainienne Natasha Zinko qui présentait sa collection printemps-été 26 à Londres dans un club réputé pour ses grandes fêtes, The Box. Vêtements déconstruits, salis, ornés de trous de boulettes et même de mégots de cigarettes (montés en diadème, en collier et en ceinture), ici aussi une ambiance de fin du monde (mais pas de fin de soirée) règne. Crevé·e·s, les mannequins défilent pieds nus, les talons à la main, s’installent parmi les invité·e·s, fument des clopes, se roulent des pelles… Dans d’autres maisons, où les références sont plus subtiles, les vêtements sont froissés, comme ces pièces en satin dont les bretelles tombent négligemment sur les épaules, façon “je me fous de mon apparence, de toute façon je suis trop défoncé·e”.

Défilé Natasha Zinko SS26
Défilé Natasha Zinko SS26

L’after, ce moment où la nuit devient jour et où les corps et les esprits repoussent leurs limites inspire aussi la sphère culturelle et créative. Pour se plonger encore plus dans l’ambiance, il n’y a qu’à humer Winter Cabin, la bougie de l’hiver en édition limitée de Byredo. Si l’objet en question est bien composé de notes boisées fumées de bouleau et de vétiver, de patchouli sensuel et d’ambre, sa senteur surprenante peut dérouter les narines au point de croire à un mélange de tabac froid et d’alcool chaud. Toujours plus loin et plus fort dans l’after, Gabrielle Huguenot, créatrice et lauréate du Prix Accessoires de Hyères en 2023, a créé le projet “Négligence”, en partenariat avec l’entreprise de parfums Firmenich dans le cadre d’un prix obtenu à la HEAD. Ce jus s’inspire des fluides corporels, la sueur, le sexe et le sperme et son odeur diffère réellement selon la peau de celui ou celle qui le porte. Pensé comme une expérience olfactive artistique plutôt que comme un produit commercial, il appuie cette envie de s’imprégner toujours plus des sensations de la fête sans fin.

Gabrielle Huguenot © Steven Michelsen

Idem dans l’un des derniers livres du collectif Cold Archive, qui est une série de portraits de gens cool avant et après une bonne grosse teuf. Et si l’after c’était le revival de l’esprit no futur, un art de vivre comme si demain n’existait plus. Cette idée de désinvolture totale, a aussi pris la forme d’une trend TikTok où il fait aussi bon de se filmer en rentrant de soirée, la tête en vrac mais libéré·e des injonctions d’une vie carrée et dans les clous. L’idée étant d’utiliser l’expression “je m’en fous”, sorte “d’unpopular opinion”, en allant du plus futile au plus déconstruit : “Je m’en fous si je porte mon jean plusieurs fois dans la semaine”, “Je m’en fous de manger seul·e”, ”Je m’en fous de ma carrière”, “Je m’en fous si j’ai pas d’enfant plus tard”, etc. Un statement qui sonne comme une forme de nihilisme punk. Car s’en foutre des diktats c’est aussi se foutre du lendemain puisqu’on rejette le monde du travail et du capitalisme au profit de la teuf.

“Before and after a night out”, Cold Archive

Une vibe que semble bien avoir comprise et anticipée la créatrice de bijoux et d’accessoires Stéphanie D’heygères, connue pour ses créations frôlant souvent avec le surréalisme et/ou l’absurde. Cette saison, elle a justement eu le nez creux en proposant dans sa collection SS26 plusieurs accessoires/objets détournés de leur fonction première et qui ont tout l’air d’avoir été pensés pour pouvoir continuer la fête coûte que coûte. Résultat, on peut sortir et porter, au choix, une “lighter holder belt » (une ceinture dont la boucle en métal a été conçue pour ranger un briquet), une “match striker ring” (une chevalière agrémentée d’une surface de frottement de boîte d’allumette afin de pouvoir allumer une allumette en toute circonstance) ou encore des “vintage lighter earings” (un modèle de boucles d’oreilles reprenant le design d’un briquet vintage en argent massif). Le tout bien sûr sans oublier cet autre modèle de boucles d’oreilles baptisé “Key Hoops” : des sortes de créoles revisitées fabriquées avec plusieurs petites clés de serrure plates disposées en cercle et qui, on le sait très bien, finiront sans doute par vous passer littéralement sous le nez à un moment clé de la soirée, histoire de vous requinquer pour continuer de danser jusqu’au bout de la nuit comme un acte de rébellion.

D’heygère SS26
D’heygère SS26

Car oui, danser jusqu’à l’épuisement aurait même une portée anarchiste selon une enquête sur l’after dans le dernier numéro de Spirale magazine. Là, le journaliste Florian Gaité s’appuie notamment sur les raisonnements de Foucault : “Les afters sont peuplés de corps sans emploi, irrécupérables pour le capitalisme, dont il n’a rien à tirer, à extraire, et si peu à monétiser. Foucault a imaginé comment de tel·les bon·nes à rien – aliéné·es ou mendiant·e·s, par exemple – pouvaient incarner un mode de résistance passive qu’il décrit comme une résidualité disciplinaire.” La fête, éphémère par définition, n’est pas censée durer mais se fatiguer en s’amusant plutôt qu’en travaillant c’est aussi un doigt d’honneur au capitalisme et à la course au profit.

Campagne Courrèges Pre-Fall 2025
Campagne Courrèges Pre-Fall 2025

“S’épuiser de façon festive revient à s’offrir un répit, à s’accorder une parenthèse où l’on jouit de ne plus avoir l’obligation d’être non seulement un agent productif et performant, mais encore un sujet politique et moral, responsable et signifiant.”, étaye Florian Gaité. Une analyse qui fait écho de façon assez juste aux Courrèges Summer Party. Lancées il y a quelques années à l’initiative de Nicolas di Felice, directeur artistique de Courrèges, les Summer Party de la marque qui sont organisées au début de l’été ont l’effet d’une soupape et d’un lâcher-prise plus que bienvenu·e·s, alors que la fashion week et la semaine de la couture viennent justement de se terminer et de mettre à l’arrêt pour quelques semaines seulement ce rouleau compresseur qu’est l’industrie de la mode. La fête est tellement un élément central dans la vie du designer qu’il avait d’ailleurs choisi de faire photographier sa dernière collection Pre-Fall 2025 sur le lieu de ladite fête. Shootée par Sam Rock, la campagne suit la mannequin star Mica Arganaraz qui déambule près de la sono et qui se met littéralement la tête dans les enceintes, les enlace et leur monte dessus, comme si finalement elle voulait que la fête continue le plus longtemps possible, histoire de ne pas retomber trop vite dans la dure réalité du quotidien.

Saint Laurent par Anthony Vaccarrello SS26
Tom Ford par Haider Ackerman SS26

C’est peut-être pour cette raison qu’une multitude de marques semblent elles aussi avoir voulu nous donner de quoi prolonger l’idée de la fête à en croire un bon nombre de collection SS26, à l’image de celle de Saint Laurent par Anthony Vaccarrello qui revenait sur la décadence du sulfureux club parisien Le Palace, de celle de Tom Ford par Haider Ackerman présentée sur un podium réfléchissant, conçu pour évoquer l’eau la nuit et l’idée d’un bain de minuit entre mystère, risque et désir. Sur France Culture, la série sur les “Philosophies de la fête” s’achève sur un épisode dédié aux lendemains de fêtes et gueules de bois et s’interroge : “Y a-t-il des fêtes infinies qui échappent à cette chute du lendemain ? Et si ce n’est là qu’un fantasme, à quoi ressemblent les tentatives de le réaliser ? Quelle est la vie de ces fêtards sans interruption, qui défient les rythmes sociaux ordinaires ? Peut-être la sagesse craignant la retombée est-elle plus cohérente lorsqu’elle refuse fondamentalement la griserie festive ?” Vous avez huit heures, voire plus si vous êtes team after.