DÉBARDEUR EN RÉSILLE BRODÉE EMPORIO ARMANI, JEAN EN PATCHWORK DE DENIM REBRODÉ ET CEINTURE EN CUIR DOLCE & GABBANA, CHAUSSURES EN CUIR ET LIÈGE LINUS LEONARDSSON, GANTS EN RÉSILLE CORNELIA JAMES, BOUCLES D’OREILLES EN LAITON PATOU.

Alors que le photographe Thomas Cooksey et le styliste Christopher Maul ont imaginé une story montrant une réalité altérée, la journaliste et romancière Aude Walker nous en livre sa version, La Sèche, ou Le récit d’une femme centaure à l’existence hors normes.

À sa manière d’enfoncer son pouce dans le muscle rhomboïde gauche puis de le laisser fondre le long de la colonne en partant de la vertèbre C7 jusqu’à la D5, elle sait qu’il est déçu. Et s’il y a bien un truc insupportable pour elle, c’est de décevoir son père. Elle sait qu’il va mettre son échec sur le dos des stéroïdes anabolisants qu’elle a tenu à prendre cette année pour préparer la compétition. Il dit qu’avec la force pure qui est la sienne, le blanc de poulet, le kéfir et les compléments alimentaires, c’est amplement suffisant. Il ne comprend pas qu’elle veuille prendre de la masse. Qu’elle tienne à s’injecter tous ces stimulants pour que ses veines soient apparentes et luisantes comme des vers. Qu’elle fasse la belle sur les réseaux sociaux au lieu de rester focus sur l’entraînement. 

Le silence de son père, qui masse ses muscles essorés par l’effort, lui coule dans la nuque comme un crachat tiède. D’habitude, après une compétition, ils rentrent en écoutant du Madball très fort dans la voiture. Le punk hardcore américain, c’est sa berceuse petite enfance qui l’aide à faire retomber l’adrénaline et la dopamine récoltées au fil des épreuves de force. Une fois qu’ils passent le pont blanc avec le petit autel de l’enfant accidenté organisé à ses pieds, il n’a même plus besoin de le lui ordonner ; elle ouvre la boîte à gants et attrape la cagoule kaki. Elle inspire longuement par le nez, goûtant chaque particule d’oxygène ; faire ses adieux à l’air libre, plonger dans son obscurité. Et se laisser guider par son propre père jusqu’à un endroit dont elle ne connaît toujours pas la géolocalisation. Les sons qui accompagnent la procession lui sont très familiers, voire rassurants : la musique qui s’arrête en même temps que le moteur de la voiture, le bip de l’entrée, l’ascenseur qui semble plutôt descendre que monter, mais elle n’en est pas si sûre, les clés dans la serrure, la lumière qui siffle étrangement, la première porte claquée, puis la seconde en verre blindée qu’il referme derrière eux. Slalomant entre les machines de musculation qui semblent dormir comme du bétail de fer, il l’emmène jusqu’à la table de massage. La cagoule encore enfoncée sur la tête – pour quelle raison, elle ne l’a jamais su. Elle dézippe son hoodie et se place sur le ventre en brassière et legging. Elle peut enfin découvrir sa tête, retrouver une respiration moins empêchée et les murs aveuglants de sa geôle appartement. Sa lumière blanche, presque artificielle, façon prise de vue d’une campagne Calvin Klein parfum lessive des années 90. D’habitude, sur la table de massage imitation cuir, le poids de son costume de muscles gigantesques, son corps d’“Hercule Girl”, “Schwartz Girl”, “Iron Woman” et quoi encore, disparaît. 

Elle le quitte et le dépose au vestiaire, redevient, sous les mains de son père, la petite fille malingre et bizarre à la force surhumaine, capable d’exécuter un double salto propre à 2 ans, porter ses deux parents sur son dos à 5 et une plateforme avec dix hommes dessus, à 8. Le tout parce qu’il a su tout de suite qui elle était, a vu ses capacités hors norme alors qu’elle n’était qu’un bébé de quelques semaines. D’habitude, ils débriefent alors la compétition, épreuve par épreuve, dans le détail. Le soulevé de tracteur de 700 kilos. La traction du camion de 7 tonnes. La marche du fermier. Les soulevés de terre. Le jeter de poutre de 100 kilos. La pierre d’Atlas ; son épreuve préférée. La sensation de la sphère minérale sous ses mains, puis sur ses épaules, c’est de la magie. Puis ils font un point musculaire. Car le muscle, entre eux, ils en parlent comme une bête à élever ou un dieu à honorer. C’est un tissu indépendant du reste du corps. Une maison qu’on bâtit en famille, brique après brique. D’habitude, elle aime ces moments avec son père, après l’effort, tous les deux cueillant des boutons-d’or, épuisés et heureux. Mais d’habitude, elle gagne. Depuis cinq ans, depuis qu’il l’entraîne dans le dos du monde, dans l’appartement cartonné de blanc, elle rentre toujours avec le titre de championne du concours de The Strongest Woman in the World. 

Toujours sans rien dire, il se déplace autour de la table de massage, les mains sur ses cuisses énormes et surbronzées de femme centaure. Le crâne de la fille, couvert de cheveux épars blonds décolorés bute contre le ventre du père, qui semble cette année avoir doublé de volume avec la préparation du concours. Durant la période de sèche, il a mangé autant qu’elle, sept repas par jour, une planète de blanc de poulet, de blanc d’œuf et de fromage blanc, mais en s’entraînant moitié moins que d’habitude. Depuis son opération, elle le surprend de plus en plus souvent, haletant sur une des machines, les joues marbrées de plaques rouges, les yeux qui roulent derrière les paupières comme s’ils cherchaient une vérité cachée. 

ROBE EN LIN ET SOIE INCRUSTÉE DE DENTELLES DIOR, CEINTURE EN CUIR LANVIN, BOUCLES D’OREILLES EN LAITON PATOU, CHAUSSURES EN CUIR ET LIÈGE LINUS LEONARDSSON, CULOTTE ERES, BAS PERSONNELS.

En temps normal, il ne masse que son dos, puis la laisse aux mains du silence et de la solitude. Il passe de l’autre côté de la porte en verre blindée, s’assure qu’elle est bien fermée et s’en va, ailleurs sur la Terre. Elle s’allonge alors sous le lit, à même le sol, ses muscles dorsaux tapant dans le sommier et s’endort pour une nuit sans fin, à côté de Tipi, son chien en peluche. 

Là, avec la défaite qui envoie son poison partout, elle ne s’entend plus penser. Elle ne s’entend plus qu’avoir peur, seulement, avoir peur. Trop de tension, faut qu’elle bouge. Elle se retourne sur le dos. Elle ouvre à peine les yeux, n’osant découvrir son visage bouclé. Et elle lui demande des nouvelles de son fils. Est-ce qu’il a pu regarder la diffusion de la compétition ?

— Il a honte de toi. Lui qui était si fier de sa mère.  

Juste ça. Il regarde au-delà d’elle, au-delà de la fureur. Après ces semaines de sèche, son estomac est bousillé, le silence est choqué de gargouillis, elle s’excuse auprès de son père. Il ne relève pas. Ses énormes mains planent au-dessus d’elle comme un oiseau mortuaire. De sous ses paupières closes, des larmes coulent sur sa peau statufiée par les anabolisants. 

— Tu n’aurais jamais dû prendre cette merde.

Elle ne dit rien. Elle sait que ce ne sont pas les stéroïdes qui l’ont amenée à se planter. Elle ne peut pas avouer à son père qu’elle a perdu à cause de la nouvelle épreuve surprise. Pas parce qu’elle n’avait pas été préparée : vu la vie de nonne qu’elle se cogne, elle ne crache jamais sur une bonne surprise. Non, elle a perdu, car l’épreuve en question consistait à retenir deux chevaux de 400 kilos chacun, volontairement excités par deux idiots en short dans le but de les faire partir au galop, comme un feu de forêt. Sous l’injonction de la panique, les chevaux se cabraient fort. Sous leur peau, elle pouvait voir leurs muscles se tordre pour échapper à la psychose humaine. Elle avait décelé dans leurs yeux la terreur ; la sienne. Et après les avoir retenus quelques secondes avec une facilité qui l’avait elle-même étonnée, elle avait lâché les brides, sans réfléchir, ne supportant pas leur peine. 

Elle pleure ; et son père, gavé de haine, de fromage blanc, la masse. Longtemps. Trop longtemps. Jusqu’à lui faire mal. Jusqu’à ce qu’une tornade de flics apparaisse derrière la porte vitrée et qu’un son proche d’une explosion efface tout et la fasse chuter dans le sommeil occultant, qu’elle ne sait trouver d’habitude que sous le lit de sa cellule, avec Tipi le chien à ses côtés. 

C’est au soleil qu’elle se réveille, de l’autre côté du monde, sur un brancard. La toute petite main de son garçon de 4 ans est posée sur son biceps brachial gauche. Et ça fait tout de suite comme de l’air frais ventilé au cœur d’une nuit de canicule.  

Elle pleure ; et son père, gavé de haine, de fromage blanc, la masse. Longtemps. Trop longtemps. Jusqu’à lui faire mal. Jusqu’à ce qu’une tornade de flics apparaisse derrière la porte vitrée et qu’un son proche d’une explosion efface tout et la fasse chuter dans le sommeil occultant, qu’elle ne sait trouver d’habitude que sous le lit de sa cellule, avec Tipi le chien à ses côtés.

C’est au soleil qu’elle se réveille, de l’autre côté du monde, sur un brancard. La toute petite main de son garçon de 4 ans est posée sur son biceps brachial gauche. Et ça fait tout de suite comme de l’air frais ventilé au cœur d’une nuit de canicule.