En temps normal, il ne masse que son dos, puis la laisse aux mains du silence et de la solitude. Il passe de l’autre côté de la porte en verre blindée, s’assure qu’elle est bien fermée et s’en va, ailleurs sur la Terre. Elle s’allonge alors sous le lit, à même le sol, ses muscles dorsaux tapant dans le sommier et s’endort pour une nuit sans fin, à côté de Tipi, son chien en peluche.
Là, avec la défaite qui envoie son poison partout, elle ne s’entend plus penser. Elle ne s’entend plus qu’avoir peur, seulement, avoir peur. Trop de tension, faut qu’elle bouge. Elle se retourne sur le dos. Elle ouvre à peine les yeux, n’osant découvrir son visage bouclé. Et elle lui demande des nouvelles de son fils. Est-ce qu’il a pu regarder la diffusion de la compétition ?
— Il a honte de toi. Lui qui était si fier de sa mère.
Juste ça. Il regarde au-delà d’elle, au-delà de la fureur. Après ces semaines de sèche, son estomac est bousillé, le silence est choqué de gargouillis, elle s’excuse auprès de son père. Il ne relève pas. Ses énormes mains planent au-dessus d’elle comme un oiseau mortuaire. De sous ses paupières closes, des larmes coulent sur sa peau statufiée par les anabolisants.
— Tu n’aurais jamais dû prendre cette merde.
Elle ne dit rien. Elle sait que ce ne sont pas les stéroïdes qui l’ont amenée à se planter. Elle ne peut pas avouer à son père qu’elle a perdu à cause de la nouvelle épreuve surprise. Pas parce qu’elle n’avait pas été préparée : vu la vie de nonne qu’elle se cogne, elle ne crache jamais sur une bonne surprise. Non, elle a perdu, car l’épreuve en question consistait à retenir deux chevaux de 400 kilos chacun, volontairement excités par deux idiots en short dans le but de les faire partir au galop, comme un feu de forêt. Sous l’injonction de la panique, les chevaux se cabraient fort. Sous leur peau, elle pouvait voir leurs muscles se tordre pour échapper à la psychose humaine. Elle avait décelé dans leurs yeux la terreur ; la sienne. Et après les avoir retenus quelques secondes avec une facilité qui l’avait elle-même étonnée, elle avait lâché les brides, sans réfléchir, ne supportant pas leur peine.
Elle pleure ; et son père, gavé de haine, de fromage blanc, la masse. Longtemps. Trop longtemps. Jusqu’à lui faire mal. Jusqu’à ce qu’une tornade de flics apparaisse derrière la porte vitrée et qu’un son proche d’une explosion efface tout et la fasse chuter dans le sommeil occultant, qu’elle ne sait trouver d’habitude que sous le lit de sa cellule, avec Tipi le chien à ses côtés.
C’est au soleil qu’elle se réveille, de l’autre côté du monde, sur un brancard. La toute petite main de son garçon de 4 ans est posée sur son biceps brachial gauche. Et ça fait tout de suite comme de l’air frais ventilé au cœur d’une nuit de canicule.