ACEDIA, NERI, AOÛT 2016, OULU, FINLANDE.

Finaliste du Prix Virginia 2024 et du Prix Paris Photo-Aperture 2025, Louise Desnos, dont l’animal totem est l’escargot, capture avec délicatesse la lenteur. Rencontre avec une photographe prometteuse qui érige au rang d’art la beauté des moments suspendus.

À l’heure où BeReal, Snapchat et même Instagram ne jurent que par l’instantanéité, Louise Desnos décide de prendre le contrepied. Il lui aura fallu près de dix ans de travail pour publier son premier recueil de photographies, Acedia, dont les clichés sont exposés cet automne à la Fondation Convergences en partenariat avec le Centre de la photographie de Genève. On peut y contempler des scènes de vie dans lesquelles, en apparence, il ne se passe rien, mais qui pourtant en disent beaucoup. Des siestes entre filles, une peau de clémentine élégamment disposée, un âne errant dans les fougères… autant de moments intimes qui nous donnent envie de redonner une chance à un verbe quelque peu oublié : contempler. Un droit à la lenteur revendiqué par l’artiste diplômée des Arts déco de Paris, et qui l’inspire au quotidien : “J’aime la photographie que l’on qualifie d’intime. J’essaie vainement d’accéder à l’intériorité des autres, car c’est un espace qui est de fait inaccessible. Tenter de photographier cet état, c’est graver ces moments un peu suspendus. On n’a jamais totalement la transparence des idées ou des pensées, mais on voit qu’elles sont là et qu’elles s’agitent en chacun de nous.”

ACEDIA , JUIN 2019, PARIS, FRANCE.

ACEDIA, MARIS , JUIN 2021, MARSEILLE, FRANCE.

Aller au ralenti

 

Emprunté au vocabulaire chrétien, le mot “acédie” désigne un état de vide intérieur, une sorte de lassitude mêlée de culpabilité. Mais comment ne rien faire dans une société qui n’a de cesse de nous solliciter ? “C’est très dur, car le système est fait pour qu’on ne fasse jamais ‘rien’, et la paresse, directement liée à la culpabilité, n’existe pas en dehors de cette logique du travail. Donc paresser sans culpabiliser, c’est très compliqué. Comme tout le monde, je suis de plus en plus parasitée par mon téléphone. Mais quand je ne fais rien, je tente de le laisser de côté. J’étais récemment en week-end et je me suis posée dans un transat. J’ai passé une heure à regarder les nuages. Cela m’a fait un bien fou de me fixer simplement sur quelque chose de très précis tout en faisant le vide. L’humain est sans doute la seule espèce du règne animal qui se fait des to-do lists et qui s’interdit le repos.”

CHINA, AVRIL 2018, SHANGHAI, CHINE.

FEMMES SOUS INFLUENCE, VICKIE, MARS 2019, LANZAROTE, ESPAGNE.

Lorsqu’on regarde de plus près l’œuvre complète de la photographe, on s’aperçoit d’ailleurs qu’une espèce en particulier prend la pose très souvent dans ses séries photos : l’escargot. On y trouve le gastéropode rampant sur des peaux humaines, ou dans une nature morte sur laquelle ces animaux à coquille, réputés pour leur lenteur, prennent possession de nos bureaux et ordinateurs : “Les escargots occupent une place importante dans toute l’iconographie de la paresse. Ils laissent derrière eux un filet de bave et représentent aussi une forme de mélancolie qui traîne. J’avais décidé de mettre en scène ces animaux dans un univers bureautique. Je détournais les objets du quotidien pour que, là où nous voyons un espace de travail, eux trouvent une sorte de parc d’attractions, un terrain d’exploration ou un simple obstacle à franchir. C’était une façon de revenir à cette idée que la paresse au travail est quelque chose de profondément humain.”

ACEDIA, AMANDINE, AOÛT 2019, SALON-LA-TOUR, FRANCE.

ACEDIA, VICKIE, MARYLOU & SARA , JUILLET 2020, SALON-LA-TOUR, FRANCE.

Le temps qui répare

 

Confrontée à un avenir professionnel incertain, Louise a longtemps été angoissée, durant sa vingtaine, par son travail artistique, comme beaucoup de jeunes photographes qui veulent se lancer : “Dans ces périodes-là, je me mettais des coups de pied aux fesses pour aller faire des photos, parce que je ne savais pas trop comment gérer cette angoisse. Alors j’essayais de la déplacer, de la mettre dans les images et de faire ressortir ce sentiment à travers elles.” C’est sans doute pour cela que ces dernières résonnent si fort, car Louise Desnos aime avant tout capturer les sentiments réels. Pour preuve, sa série Femmes sous influence, dans laquelle elle photographie ses connaissances féminines. Elle y travaille depuis 2019, année où elle s’est rapprochée de la trentaine : “En devenant adulte, on perd plein de choses : des repères, une part de l’enfance, certaines illusions qu’on se faisait sur la vie. La réalité est très différente, on est obligé·e·s de passer par une forme de désenchantement. Mais on construit aussi davantage ses propres repères, ses propres exigences et ses propres valeurs. Vers 30 ans, on s’est créé une base plus solide. Du coup, on est moins sur le qui-vive que dans la vingtaine. Je pense aussi que le regard des autres, les injonctions multiples auxquelles on est confronté·e·s, nous atteignent moins. On est davantage ancré·e·s dans ce qu’on est et ce qu’on veut.”

ACEDIA, NOVEMBRE 2016, PARIS, FRANCE.

ACEDIA, VICKIE, AMY & LUCIE, AVRIL 2019, MONTREUIL, FRANCE.

Sortir de sa coquille

 

Loin de nous l’idée de présenter Louise Desnos comme une flemmarde invétérée, car à 34 ans, elle peut se prévaloir d’une œuvre prolifique, exposant notamment son travail à la Maison populaire de Montreuil tout en réalisant des éditos pour les magazines Trax, Kinfolk, M Le Monde, Society ou Les Inrockuptibles. Montréal, l’Algérie… Elle se rend aux quatre coins du monde, magnifiant aussi bien les corps queer de Rio de Janeiro que les cavaliers de la plage de Casablanca. En 2018, âgée de 26 ans, elle s’envole pour la Chine et réalise une série dans trois grandes villes du pays. L’année suivante, c’est à Beyrouth qu’elle décide de poser ses valises afin de capturer l’âme de cette ville qui, elle aussi, aimerait aujourd’hui qu’on lui laisse le temps de souffler. Le travail de la photographe, empreint d’humanité, ne tombe jamais dans la facilité de l’exotisation affirmée : “Au Liban, avec le pluralisme religieux, on trouve toutes sortes de féminités. Certaines sont très exacerbées, très visibles, d’autres beaucoup plus pudiques. C’est pareil en Chine ou au Japon. On rencontre aussi bien des femmes qui s’habillent de manière extrêmement codifiée que d’autres qui adoptent des styles complètement différents. Si tu ne photographies que les premières, évidemment, tu risques de tomber dans le cliché. Mais si tu essaies de regarder tout le monde avec la même attention, de tels clichés finissent par s’effacer.”

FEMMES SOUS INFLUENCE, NADINE, SEPTEMBRE 2019, BEYROUTH, LIBAN.

FEMMES SOUS INFLUENCE, MARILOU, AOÛT 2019, LA TREMBLADE, FRANCE.

Son prochain travail, entre photographie et documentaire, promet lui aussi de nous offrir une vision tout en nuances d’une population bien trop souvent stigmatisée. Elle vient de passer l’été dans les gorges de la Loire pour filmer et photographier un groupe d’enfants scouts musulmans qu’elle suit depuis plusieurs années. On les trouvera en train de faire la sieste, de s’amuser, ou perdu·e·s dans leurs pensées : “Encore une fois, je les saisis dans des moments suspendus, où il ne se passe presque rien, mais où il se joue pourtant beaucoup de choses.”

ACEDIA , AOÛT 2016, OULU, FINLANDE.

Cet article est originellement paru dans notre numéro anniversaire WE ARE MIXTE / WE ARE 30, Fall-Winter 2026 (sorti le 24 septembre 2026).