Tee-shirt “Porn” JW Anderson SS26

Quand le sexe ne se contente plus de faire vendre, les plateformes de rencontre offrent aux marques de mode émergentes de nouvelles opportunités de financement, de narration, de visibilité et de liberté. Décryptage d’un match presque parfait.

Eterno, le défilé automne-hiver 2026-2027 de Willy Chavarria, n’a pas encore commencé qu’une notification Grindr retentit dans la salle. Au vu de l’assistance, rien de bien surprenant, du moins jusqu’à ce que la conversation “privée” s’affiche sur grand écran. Une fois les mannequins sur scène, certains arborant un boxer BIG WILLY x Grindr, le voile se lève sur une collaboration aussi osée qu’assumée. La mise en scène dépasse le simple effet de buzz pour révéler une tendance de fond. Les applications de rencontre ne se contentent plus de faire naître des histoires d’amour, elles écrivent désormais des histoires de mode.

L’écran du défilé Willy Chavarria FW26 projetant une vraie-fausse conversation Grindr en introduction du show.
Érotisme et mode, mariage plus vieux

Si la mode n’a pas attendu les applications de rencontre pour faire grimper les Celsius (des campagnes porno chic de Tom Ford pour Gucci aux photographies de Helmut Newton, ou encore les éditoriaux de Carine Roitfeld pour Vogue Paris et l’imagerie crue de Terry Richardson), la jeune création de mode actuelle agrémente ses défilés et collections d’une subversivité moins superficielle qu’il n’y paraît. De François Sagat, ancien acteur porno gay photographié par Pierre et Gilles et choisi par Bernhard Willhelm pour incarner son vestiaire, à Mïa Khalifa, ex-star du X devenue fashion girl jusqu’à défiler pour le label palestinien Trashy Clothing, les personnalités issues de l’industrie pornographique sont progressivement passées de simples figures sulfureuses à véritables muses.

Sharok au défilé C.R.E.O.L.E. SS25

Pour Vincent Frédéric Colombo, fondateur de la marque C.R.E.O.L.E. qui a aussi fait défiler Sharok, travailleur du sexe et figure militante queer pour les droits des femmes, des personnes LGBTQIA+ et la reconnaissance du travail du sexe, cette proximité n’a rien d’un calcul opportuniste. « Je ne cherche pas à vendre un fantasme, mais à montrer des hommes dont la sensualité existe sans avoir besoin d’être justifiée. ». Une vision que partagent ses contemporains, de Ludovic de Saint Sernin à Ouest Paris, en passant par Lazoschmidl et Louis-Gabriel Nouchi, qui font du corps, du désir et de la vulnérabilité masculine le fil rouge de leur vestiaire. Les plateformes qui nourrissaient jusqu’ici ces imaginaires financent désormais des projets, produisent des contenus, soutiennent des causes et offrent à la jeune création une liberté créative et narrative que les canaux traditionnels de l’industrie de la mode peinent de plus en plus à lui garantir.

Unpublished Material #18 FANZINE, Lazoschmidl
Quand les app mettent la main au portefeuille

À l’heure où les financements se raréfient et où les coûts de production s’envolent, Tinder, Grindr et OnlyFans s’imposent progressivement comme de nouveaux partenaires de la mode indépendante. Pour beaucoup de designers émergents, ces plateformes représentent à la fois un joli coup de communication afin de toucher un plus large public ainsi qu’une nouvelle source de financement pour développer leurs marques. « Aujourd’hui, faire vivre une jeune marque est devenu un véritable défi. Pour certains créateurs, un partenariat avec une plateforme pour adultes offre une ressource financière précieuse, qui permet de poursuivre ses expérimentations créatives sans renoncer à ses ambitions commerciales. », observe Vincent Frédéric Colombo.

LGN x OnlyFans
LGn x OnlyFans

Après Ludovic de Saint Sernin et sa collection capsule en partenariat avec Pornhub en 2022, c’est au tour d’OnlyFans de successivement collaborer avec Louis-Gabriel Nouchi et PLEASURES, tout en accueillant des créateurs comme Rick Owens, Elena Velez, Poster Girl ou Collina Strada. Tinder, de son côté, enchaîne les projets avec Jeanne Friot, Egonlab, Ottolinger, Willy Chavarria puis Diesel. Ce qui relevait hier de l’exception ressemble davantage à une véritable stratégie. « Nos collaborations ne sont jamais uniquement des exercices de style. Elles prolongent notre mission en donnant une forme tangible à des conversations culturelles », résume un représentant de Tinder France. Car si les jeunes créateurs trouvent dans ces plateformes de nouveaux partenaires, l’attraction est loin d’être à sens unique. En investissant la mode, Tinder, Grindr et OnlyFans cherchent aussi à inscrire leur marque dans le récit culturel d’une génération.

Collection “Love and Louder”, Jeanne Friot x Tinder
Collection “Love and Louder”, Jeanne Friot x Tinder
Du match au média culturel, il n’y a qu’un pas

Cette évolution raconte aussi quelque chose de la mode elle-même. Une collection ne s’arrête plus au défilé. Elle se prolonge à travers des contenus pour les réseaux sociaux, des films, des collections capsules, des workshops, des activations ou des expériences immersives. Avec Re/Pair, imaginé autour de la collection Girlfriend printemps-été 2026 d’Ottolinger, Tinder ne s’est pas contenté d’apposer son logo sur quelques tee-shirts. L’application a participé à un atelier d’upcycling et donné naissance à des pièces uniques vendues au profit de l’association Lambda. “La mode devient un prolongement naturel de notre ambition de passer du swipe sur l’application à des rencontres dans la vraie vie », résume un représentant de la plateforme. « Nous ne choisissons pas des créateurs parce qu’ils sont émergents, mais parce qu’ils proposent une vision. »

Défilé Ottolinger SS26

À l’issue de son défilé homme printemps-été 2027, inspiré de Twin Peaks, Louis-Gabriel Nouchi a décliné l’univers de sa collection à travers une capsule et des contenus exclusifs développés avec OnlyFans. « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la plateforme elle-même, mais la possibilité de raconter autrement. Aujourd’hui, une marque de mode est aussi un média », résume le lauréat du Grand Prix de l’ANDAM 2023. Une réalité dont témoignent les innombrables memes montrant des créatif·ves contraint·es d’endosser tour à tour la casquette de designers, photographes, directeurs artistiques, community managers, mannequins ou stratèges de marque. Dans ce contexte, les applications de rencontre offrent bien plus qu’un simple soutien financier. Elles deviennent des relais de narration, capables d’accompagner une marque bien après le défilé et de renforcer le dialogue entre ses valeurs et sa communauté.

LGN x OnlyFans
La mode de l’engagement

Pour Jeanne Friot, qui a présenté la collection capsule non genrée et écoresponsable Love, Louder avec Tinder lors de son défilé printemps-été 2025, l’alignement des valeurs est essentiel. Depuis ses débuts, la créatrice explore les questions de genre, de liberté et d’autodétermination. Son partenariat avec Tinder n’avait pas pour but de plaquer un discours militant sur une collection, mais de prolonger une réflexion déjà au cœur de son travail. Ces valeurs ne s’affichent d’ailleurs plus seulement sur les vêtements, elles s’accompagnent d’engagements concrets. Avec Love, Louder, celle qui est désormais mondialement connue pour la tenue de la cavalière argentée de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024 a reversé 10 % des ventes à SOS Homophobie.

Le label indépendant Egonlab a consacré 30 % des bénéfices de sa collection capsule LOVE WILL NOT TEAR US APART à Safe Place. Plus récemment, la collection capsule For Successful Loving, imaginée par Diesel et Tinder à l’occasion de la Pride 2026, s’est accompagnée d’un don de 200 000 dollars à Outright International pour soutenir l’insertion professionnelle des personnes LGBTQIA+. Ces projets rappellent que la mode n’a jamais seulement habillé les corps. Elle a toujours porté des imaginaires, des revendications et des prises de position.

Collection “LOVE WILL NOT TEAR US APART”, Egonlab x Tinder
Le revers du match parfait

Faut-il y voir le début d’un nouvel âge d’or pour la mode émergente financée par les plateformes de rencontre, remplaçant progressivement les investisseurs et les grands groupes traditionnels ? Pas si sûr. Leur arrivée raconte en tout cas une industrie qui cherche de nouveaux alliés ailleurs, quitte à brouiller les frontières entre technologie, culture, engagement et marketing. Des jeunes marques aux maisons établies comme JW Anderson, qui faisait récemment défiler un tee-shirt frappé du mot PORN dans sa collection printemps-été 2026, l’imaginaire érotique demeure l’un des raccourcis les plus efficaces vers l’attention, la conversation et la consommation.

Mais à mesure que les applications de rencontre deviennent des acteurs culturels, elles révèlent aussi leurs propres contradictions, non sans lien avec celles de la mode elle-même. Certaines peuvent soutenir des créateur·rices engagé·es en faveur des minorités de genre et des personnes immigrées, tout en cherchant, par ailleurs, à nouer des relations avec des sphères politiques dont les positions entrent en tension avec ces mêmes engagements. Si les actions menées sont bien réelles, tout comme les causes qu’elles soutiennent, la frontière entre conviction et stratégie de marque reste, par nature, mouvante dans une industrie où chaque prise de position devient aussi un élément de communication.