Des magazines de mode du sol au plafond, de vieilles invitations de défilés gardées comme des reliques religieuses, des images de shoot arborées en étendard fashion… À l’ère du tout-digital, la passion des archivistes de la mode pourrait paraître obsolète. Pourtant, leurs collections n’ont jamais été autant à la page. Passage en (nombreuses) revues.

Kate Moss en noir et blanc par Glenn Luchford, Annie Lennox avec un bandeau en latex sur les yeux par Peter Ashworth, Madonna capuchée shootée par Jean-Baptiste Mondino… Les connaisseur·euse·s auront vite reconnu les images iconiques suintant l’aura cool du magazine anglais The Face. Parue de 1980 à 2004 (avant d’être relancé en 2019), la bible de la mode anglaise a contribué à capter l’essence du meilleur de la vibe UK, entre mouvements underground, artistes émergent·e·s et superstars emblématiques. Un ADN visuel dément qui vient de faire l’objet d’une grande rétrospective à la National Portrait Gallery de Londres pour l’exposition “The Face Magazine : Culture Shift”. Retour de hype destiné aux Millennials et à la Gen X nostalgiques ? Durant le mois de l’ouverture, en février dernier, l’expo a accueilli plus de 28 000 visiteur·euse·s, dont 14 % âgé·e·s de moins de 25 ans et donc pas né·e·s lors de la publication du magazine. Preuve de ce retour du papier, le magazine I-D, autre publication anglaise culte, est lui aussi ressuscité en kiosque : racheté par la mannequin Karlie Kloss, il s’est relancé en mars dernier.

KATE MOSS EN COUVERTURE DU MAGAZINE THE FACE, MARS 1993.

COVER DU 1ER NUMÉRO DE MIXTE SHOOTÉE PAR DAVID SIMS, 1996.

Mais pourquoi un tel engouement pour la presse papier en 2025 ? Interrogé par The Guardian, le fondateur de la plateforme magCulture Jeremy Leslie explique qu’il y a “une croissance significative de l’intérêt pour acheter, mais aussi pour fabriquer des magazines. Les jeunes sont très attiré·e·s par le print. Il·elle·s sont souvent sur le web, mais le magazine imprimé reste le domaine le plus excitant. Il·elle·s veulent quelque chose de concret et qui se collectionne.” Longtemps réservées à quelques happy few, les annales de la mode intéressent de plus en plus, et son archéologie possède ses propres vestiges. Du cercle des magazines disparus, en passant par la conservation minutieuse de documents autrefois éphémères comme les lookbooks, les catalogues d’expositions ou les objets de promotion, bienvenue dans l’ère des nouveaux petits papiers de la mode où des documentalistes d’un nouveau genre tentent tout pour faire revivre son histoire. Et surtout en garder une trace tangible.

CATALOGUE DE L’EXPOSITION “BALENCIAGA PAR DEMNA” 2025.

Set design du défilé Givenchy FW25.
Muse et musée

 

7 mars 2025. La planète bouillonne à l’idée de découvrir la première collection de Sarah Burton en tant que directrice artistique de Givenchy. À l’occasion de son premier défilé, l’ancien bras droit d’Alexander McQueen (qui avait été à la tête de la maison française à la fin des années 1990), joue le symbole de la transmission et de l’héritage jusqu’au bout en faisant asseoir ses invité·e·s sur des piles d’enveloppes et de dossiers contenant des patrons, croquis et notes d’intention d’Hubert de Givenchy. Une mise en valeur des archives du fondateur rendues sur papier et vues ici comme une leçon inaugurale pour raconter l’histoire de la maison qu’elle vient de rejoindre. Sur le même principe, mais dans l’autre sens cette fois, on peut citer Demna, ancien directeur de Balenciaga fraîchement arrivé à la tête de Gucci. Pour célébrer son départ en beauté de la maison française d’origine espagnole, il avait organisé, en juillet dernier, une exposition de ses pièces les plus emblématiques au sein du siège Kering, dans le 7e arrondissement de Paris. Le tout concrétisé par l’édition du catalogue de ladite expo reprenant les codes d’une cover d’un vrai-faux magazine féminin des années 1990-2000 sur laquelle figure sa muse et mannequin fétiche, Eliza Douglas. De quoi confirmer, à l’ère du tout-digital, l’intérêt des marques de mode pour le format exposition, mais surtout pour l’objet en papier, afin de raconter et transmettre, à la manière des plus grands musées, son histoire de façon tangible.

Intérieur de la Milan Fashion Library.
Sélection d’anciens numéros de Vanity Fair archivés par la Milan Fashion Library.

Ces dernières années, des espaces et événements de ce type ont vu le jour un peu partout – à l’image de la Milano Fashion Library, sorte de bibliothèque d’Alexandrie de la mode. Depuis trois ans, à quelques kilomètres du centre-ville, cette institution rassemble une collection privée de plus de 75 000 publications, des années 1850 à aujourd’hui. À la fois bibliothèque et librairie (également en vente en ligne), le lieu, accessible aux étudiant·e·s, chercheur·euse·s ou professionnel·le·s, propose aussi des services d’iconographie plus poussés, de la recherche de magazines rares ou des événements en marge de l’industrie de la mode. Depuis février dernier, une succursale consacrée à la culture mode des Émirats est ouverte à Dubaï. Une façon de montrer que, bien avant le tout-écran, la presse magazine a représenté beaucoup plus qu’une esthétique et des articles. Chaque journal possédait sa propre identité et chacun de ses numéros était comme une photo de l’époque. Lire de la presse, varier les titres, constituait en soi un moodboard visuel et un digest sociétal. Un capital culturel que la nouvelle génération cherche éperdument à retrouver et à se réapproprier. “C’était un autre temps, avant Internet, et les réseaux sociaux. Les magazines pouvaient être incroyablement influents”, confiait récemment à la BBC l’ancien rédacteur en chef adjoint de The Face, Ekow Eshun. Un soft power du cool que rêvent donc d’atteindre aujourd’hui les créateur·rice·s de contenus et les titres de presse qui continuent d’éditer des magazines papier. Conséquence, les professionnel·le·s de la mode sont très souvant des collectionneur·euse·s chevronné·e·s de ces reliques d’un autre temps, signaux forts d’ouverture sur un certain monde.

La boutique Ephemera de Pascal Monfort.

INVITATION DU DÉFILÉ COURRÈGES SS23.

Assurer la transmission

 

Spécialiste de la mode et chargé de cours à la Sorbonne et à l’IFM, Jérôme Gautier est un collectionneur expérimenté, tombé dans le papier glacé à l’âge de 15 ans. Aujourd’hui, il possède plus de 15 000 magazines de mode, tous conservés chez ses parents à la campagne. Un butin dont l’initial numéro fétiche est le Vogue Paris (aujourd’hui Vogue France, ndlr) de septembre 1991. “J’ai grandi en Vendée et je suis tombé sur ce Vogue un peu par hasard, j’ai été intrigué par les photos, les images des femmes. Ça a été mon premier magazine, je le connais par cœur à présent. Très vite, j’ai commencé à l’acheter régulièrement, tout comme le Vogue américain, le Vogue anglais et le Harper’s Bazaar américain.” Une certaine ouverture sur le monde donc et une vision artistique accessibles à tou·te·s moyennant quelques francs à la librairie du coin… Constituer une collection, c’est bien, mais que faire alors de ces piles de magazines ? Collectionneur depuis son adolescence, le consultant mode Pascal Montfort a voulu rendre utiles ses propres archives. En février 2024, il ouvre alors Ephemera, un lieu qui devait initialement durer trois mois (d’où le nom) pour finalement devenir plus pérenne. Situé dans le 10e arrondissement de Paris, l’endroit fait à la fois office de librairie, de mini-musée de souvenirs de mode et d’espace de consultation d’exemplaires plus rares, à l’image de l’iconique numéro de The Face, “The third Summer of Love”, de juillet 1990, avec Kate Moss en coiffe en plumes des peuples autochtones d’Amérique shootée par Corinne Day.

FANZINE GUCCI LOVE, LOVE & LOVE PAR BRAD ELTERMAN, 2021.

JOURNAL EDITÉ PAR MIU MIU POUR SON PROJET MIU MIU WOMEN’S TALES (N°1 à 29), 2025.

Outre la presse culte, on y trouve des livres photos ou du merchandising. Une collection glanée de plusieurs manières. “Il y a évidemment beaucoup de choses chinées, mais nous avons aussi des dons venus de collections personnelles qu’on nous offre lors d’un déménagement ou après une disparition. Le fils du photographe Peter Lindbergh, par exemple, nous a donné une partie de la collection de son père”, explique la gérante du lieu. Autre élément intéressant pour raconter la mode différemment : l’archivage d’anciennes invitations de défilés ou de lookbooks, par essence éphémères et destinés à durer seulement le temps d’une saison. Aujourd’hui, ces bouts de papier, qui étaient le plus souvent jetés à la poubelle à peine le défilé terminé, trouvent une seconde vie et deviennent des objets de valeur d’un nouveau genre pouvant parfois se revendre à prix d’or en ligne (allez faire un tour sur eBay, vous verrez). Ainsi, l’éphémère se fait petit à petit une place dans l’éternité et dans les étagères des passioné·e·s, comme celles de Jérôme Gautier. Si sa collection n’est pas ouverte au public, ce dernier met quand même certains numéros à la disposition de ses étudiant·e·s lors de ses cours : “Ma collection n’est pas pensée en tant que centre de documentation, mais quand j’apporte des magazines, je ne donne pas de gants, je les montre, j’aime le fait qu’ils soient manipulés. Aujourd’hui, tout devient digital, c’est pourquoi pouvoir toucher les différents papiers et magazines, pouvoir les sentir aussi, c’est une manière de partager quelque chose autrement.”

POSTER DIOR HOMME SPORT, PRODUIT PAR DIOR EN JANVIER 2022.

INVITATION DU DÉFILÉ LOUIS VUITTON HOMME SS24.

Tourner la page (ou pas)

 

Ce qui ressort de ces partages, c’est principalement l’impact sociétal de chaque objet comme un sous-texte intéressant pour comprendre une époque : “Les cours que je donne à la Sorbonne proposent un aspect sociologique de la mode et de son histoire, ajoute Jérôme Gautier. Ce que j’aime avec le magazine et l’objet papier, c’est qu’il aide à comprendre la vision, l’idée du moment où il était paru.” Un peu comme les réseaux sociaux aujourd’hui, à la différence que ces derniers semblent balancer un peu partout les mêmes contenus et les mêmes tendances sans souci de distinction (vous savez, le soi-disant retour du jaune beurre, des pantalons asymétriques, des microshorts, et toutes les trends consorts en -core…). C’est justement là que feuilleter un magazine, à rebours des algorithmes, permet une totale sérendipité aujourd’hui difficilement atteignable. Mais comment choisir ce qui fait sens et mérite un archivage ? On peut paradoxalement compter sur le web pour y remédier. En l’espace de quelques années, de nombreux comptes Instagram monomaniaques se sont transformés en véritables succursales d’archives de maisons de mode : @prada.archive, @McQueen_Vault ou @diorinthe2000s… Tous sont tenus par de simples amateur·rice·s ultra-impliqué·e·s, armé·e·s d’un scanner et d’un rêve pour diffuser de vieux éditos mode conservés dans les limbes de magazines papier aujourd’hui disparus.

LIVRET PHOTOS DE JAMIE HAWKESWORTH POUR L’OUVERTURE DE LA BOUTIQUE COMME DES GARÇONS, OCTOBRE 2023.

Entièrement dédié à la maison Celine période Phoebe Philo, le compte Instagram @oldceline est suivi par plus de 354 000 abonné·e·s, prouvant ainsi que la mode et ses archives n’intéressent pas que les néophytes. C’est ce qu’a bien compris Shahan Assadourian, un archiviste de mode basé à Montréal, à qui l’on doit @archivings.stacks. Passionné par la mode japonaise des années 1980 à 2000, il a débuté ce projet en 2013 en scannant des images rares de magazines de mode japonais et de publications difficiles à trouver en ligne. Son compte est vite devenu une référence pour les amateur·rice·s de mode vintage, tout comme son site web (archivings.net), sur lequel on peut même écouter d’anciennes bandes-son de défilés. Même chose pour Ernest Smith, un passionné de mode qui met en ligne, sur son compte @are.na, la quasi-intégralité du magazine japonais culte Fruits. Des gardiens numériques d’un patrimoine print, parfois à la croisée des chemins : sur les réseaux aussi, la jeune génération rend hommage à ce passé, que ce soit via des vidéos TikTok mettant en scène d’anciens magazines ou via des créateur·rice·s de contenus, comme Lara Violetta, influenceuse mode, créatrice d’un sac porte-revues (shooté avec un vieux numéro de A Magazine) et aussi éditrice d’une revue print sous le nom Violet Papers. Un cercle vertueux qui part du digital pour revenir au papier glacé, comme la meilleure appropriation possible ayant un seul but : faire vivre la mode et continuer de raconter son histoire.

Cet article est originellement paru dans notre numéro STORYTELLERS Fall-Winter 2025 (sorti le 24 septembre 2025).