Katy O’Brian et Kristen Stewart
dans “Love lies bleeding”.

Des salles de sport aux réseaux sociaux en passant par les magazines de mode, les femmes se mettent à (littéralement) jouer les gros bras. Ou comment le “biceps flex” suggère un autre rapport au corps féminin loin du male gaze et se dessine en calque sur une société abreuvée de discours virilistes.

La saison n’est pas encore aux débardeurs ni aux tank tops sans manche, toutefois, vous avez dû les voir toutes ces photos de célébrités nous offrant leurs plus beaux “biceps flex”, à l’instar de Dua Lipa, Beyoncé, Teyana Taylor (brandissant son Golden Globe amplement mérité), Doechii, FKA Twigs ou encore Wet Leg. Ce phénomène prend donc beaucoup d’ampleur dans la pop culture et dans la mode (en témoigne les visuels de la toute récente collaboration entre Veja et Magliano), mais aussi sur les réseaux sociaux, où une “arm era” se manifeste à la sueur de celles qui ne lésinent pas sur les pompes et tractions. Des influenceuses, sportives, streameuses, modèles et weightlifters comme Lean Beef Patty, Giulia Imperio, a.k.a. Vas ou encore Ellie Moore qui accumulent pour certaines des millions de followers et dont les intentions vont de l’incarnation d’une nouvelle fitness culture à la préservation de la santé physique et mentale. Tout en revendiquant haut et fort une forme d’empouvoirement.

Visuel de la collaboration Veja X Magliano.
Lean Beef Patty.

“La force est officiellement la nouvelle minceur – et cela se voit particulièrement bien au niveau de nos bras. (…). Alors que le début des années 2000 glorifiait l’idéal de la jeune femme frêle et héroïne chic, l’énergie de 2026 est axée sur la force et l’assurance”, affirme le média australien Body+Soul, rebondissant sur le constat déjà fait par le Time qui titrait en septembre 2025, “How Toned Arms Became a Status Symbol—And an Impossible Standard”, non sans émettre, vous l’aurez remarqué, une nuance de poids quant à la réalisation de cette entreprise physique colossale. Mais dans une réalité où les masculinistes gagnent en visibilité et où les discours conservateurs s’intensifient, jouer les gros bras quand on est une femme est un shift salutaire pour renverser les stéréotypes de genre et dessiner les contours d’un nouveau mouvement body positive. Explications musclées.

“Douceur de la musculation” de Martin Page.
Démonstration de force

 

C’est une anecdote plus révélatrice sur les doubles standards que ce qu’elle ne paraît. Celle de l’ancienne First Lady des États-Unis, Michelle Obama critiquée durant le mandat de son mari pour avoir porté des robes sans manches et ainsi dévoilé ses bras nus. Et ce, même si aucun protocole vestimentaire officiel n’est inscrit dans la loi américaine. Pas question de baisser les bras mais plutôt de renverser le stigmate, comme elle le révélait dans son livre “The Look” paru en novembre 2025 : “J’ai perçu l’obsession de certaines personnes pour mes bras comme une autre façon de me marginaliser (…). Le point positif, c’était le nombre de femmes qui m’ont dit se sentir plus à l’aise de montrer leurs bras après m’avoir vue porter ces robes ou ces hauts. J’étais honorée que ces personnes voient mes bras comme un symbole de force.” Si dans son essai “La fabrique du muscle”, Guillaume Vallet parle du corps comme “d’un espace de souveraineté qui s’inscrit dans une construction identitaire” et comme d’un “capital à valoriser”, cela vaut surtout pour les hommes qui ont fait du muscle, un monopole physique ultra genré. Des Gormitis, ces teufeurs ascendant masculinistes qui en soirées biceps et six packs gonflés à bloc, aux géants de la tech qui jouent littéralement les gros bras, ces phénomènes observés récemment participent à solidifier le socle de la performance et de la compétitivité.

La culturiste et ancienne mannequin Emma Henderson.
L’affiche “We can do it” avec Rosie la Riveteuse.

On parle d’ailleurs d’un “Jeff Bezos Effect” qui contribue fortement à une esthétique MAGA stéréotypée, à croire que le biceps flex est un signe de ralliement, pour ne pas dire symbole idéologique, pour asseoir la domination masculine. Dernièrement, c’est un essai brillant de l’auteur non-binaire Martin Page qui s’attelait à déconstruire l’idée peu reluisante que l’on se fait de la musculation (“un truc de gros bourrins”, est l’idée la plus répandue). Dans “Douceur de la musculation” (éd. du Seuil, 2025), l’auteur défend ainsi l’idée que la musculation permet de délivrer les femmes, queer et handicapé·e·s de l’image dans laquelle la société veut les enfermer. C’est “une forme de résistance aux dominations, en particulier pour les personnes minorisées et opprimées. Nous renforçons notre corps, nous devenons plus fortes. Nous transgressons les assignations. Et surtout nous travaillons à notre émancipation, nous voulons du pouvoir et de la puissance et nous les prenons en nous”. Un appel à l’autonomie et à l’indépendance de nos propres corps que viennent à leur manière renforcer ces communautés de sportif·ive·s regroupées sous les hashtags #girlswholift, #queerlifter ou #womanpower, plus enclines à pousser de la fonte qu’à faire des salutations au Soleil et à déconstruire la musculation pour la rendre plus inclusive. C’est par exemple ce qu’à entrepris la culturiste états-unienne Emma Henderson. Ancienne mannequin dont le corps était trop scruté et jugé pour être trop musclé, elle a décidé de tout quitter pour se mettre entièrement à la musculation. Une histoire que la bodybuildeuse a récemment décidé de raconter dans une tribune pour Danimás intitulé “The fashion industry is scared of muscle”. 

Demi Moore dans “G.I Jane”.
Bravo les lesbiennes

 

Devinez quoi ? Tout cela est rendu possible grâce aux femmes queer et lesbiennes, qui n’ont pas attendu de voir Taylor Swift gonfler son biceps lors de son “Eras Tour” pour faire de ce geste un symbole féministe — rappelons que celui-ci vient tout droit de l’affiche “We can do it” avec Rosie la riveteuse, incarnation de l’effort collectif durant la Seconde guerre mondiale aux US. Les bras musclés réactivent tout un imaginaire saphique qui “s’est toujours épanoui librement, en marge”, souligne Louise. La trentenaire qui travaille dans l’industrie de la mode et de l’image ne cache pas sa fascination pour les bras musclés, enrichissant son compte Instagram de publications de femmes biceps — flexant ou en plein effort physique — que ce soit une photo vintage de Madonna en noir et blanc ou une vidéo de séance de kettlebells entre amies à la salle de sport. Une érotisation, un “kink” des bras musclés féminins que Louise assume complètement, évoquant le lointain souvenir d’une Demi Moore, en marcel et crâne rasé sur le plateau de David Letterman pour la promo en 1996 du film “G.I. Jane”, en train de faire des pompes sur une seule main ou plus récemment le film “Love Lies Bleeding”, et cette scène trop sexy où Katy O’Brian, toute en muscles, fait ses exercices devant une Kristen Stewart médusée.

Katy O’Brian dans “Love lies bleeding”.

“En tant que lesbienne, je dig principalement des films et séries tournés vers des récits queer et lesbiens. Je comble ainsi le manque de représentations des corps féminins, qui ne sont pas soumis au male gaze et au straight gaze”. Cette érotisation des biceps féminins, Louise y contribue en allant 3 fois par semaine à la salle de sport. Une façon de se “narcissiser” dixit Martin Page dans son essai, comprenez de se sentir sexy : “Il ne tient qu’à nous les meufs de revendiquer loud & proud les bras musclés. D’ailleurs, parmi mes amies, même hétéros, il n’y en a pas une qui émet un avis négatif sur les biceps”. Un “reclaim” amorcé dans les années 1980 par l’écrivaine américaine, bisexuelle et punk, Kathy Acker, “pour qui la musculation était une manière d’explorer son identité et un moyen de concilier ambitions physiques et intellectuelles”, écrivait le média Dazed en 2023.

Portrait de Kathy Acker, San Francisco, 1991 © Photo Kathy Brew.
Salut les musclé·e·s

 

Si nos perceptions et représentations des corps est encore fortement hétéronormées, c’est parce que notre imaginaire collectif est très peu peuplé de femmes musclées qui ne répondent pas aux stéréotypes de genre sexistes. Et lorsque les femmes bodybuildées sont considérées, c’est pour se retrouver circonscrites au fantasme purement masculin — pour preuve, les petits noms “Glute Girls”, “Geongangmi” ou “Muscle Waifu” dont elles sont affublées sur les forums et dont les publications sont largement commentées par des hommes. Si ces derniers ont grandi avec pour role models des mâles alpha à la Schwarzy et Stallone, les femmes n’ont pas d’équivalents inspirationnels, ou alors ils sont très confidentiels. Les top models, célébrités d’Hollywood et pop stars monopolisent largement l’attention, tandis que les athlètes et grandes sportives se rappellent à notre bon souvenir uniquement de manière ponctuelle dans les médias (sans surprise, lors des JO et autres grandes compétitions). La série documentaire “Toutes musclées” d’Arte rend pourtant compte à quel point celles-ci explosent les injonctions patriarcales et normes de la féminité (renvoyant souvent à la “fragilité féminine” et au “mythe de la Lolita”), non sans essuyer insultes et moqueries crasses. Les sœurs Williams ou encore Amélie Mauresmo ne comptent plus depuis longtemps les insultes sexistes, homophobes et transphobes dont elles ont été victimes. Rappelons que bien des années avant, la culturiste américaine Lisa Lyon s’est vue snobée avant de devenir la muse du photographe Robert Mapplethorpe.

Cover du magazine Nineteen Hundred, fondé par l’escrimeuse Ysaora Thibus.
Miley Cyrus photographiée par Mario Sorrenti pour le numéro de novembre 2025 de Vogue France.

Une juste reconnaissance des femmes dans leur pluralité et une nouvelle étape dans le discours body positive auxquelles s’attèle l’escrimeuse française Ysaora Thibus avec “Nineteen Hundred”, son magazine sport & mode dont le lancement du n°2 a eu lieu le 29 janvier. Une meilleure occupation de l’espace médiatique qui se fait doucement mais sûrement : le milieu de la mode consent lui aussi à prendre davantage en considération cet attribut physique féminin — en attestent cette série de portraits de Miley Cyrus pour le numéro de novembre du Vogue, où elle pose en biceps flex et gants de boxe, vêtue d’une robe haute couture, cette Une du magazine Perfect avec Nicole Kidman bras fuselés comme jaja à près de 60 ans, mais aussi et bien sûr ces athlètes à la carrure d’envergure à qui l’on déroule dorénavant les tapis rouges, les contrats d’égéries et les covers de magazines : la joueuse de tennis Naomi Osaka devenue égérie Louis Vuitton en 2021, la gymnaste Simone Biles en cover de Vogue US en 2020, la gymnaste Mélanie de Jesus Dos Santos devenue égérie Dior en 2023, la boxeuse Imane Khelif en cover de Vogue Arabia et M Le Monde en 2024 et en frontrow du défilé Chanel printemps-été 2026, ou encore l’archère Sofia Anna Ginevra Giannì (alias Sagg Napoli) qui a ouvert le défilé printemps-été 2025 de Dior. Et si c’était finalement ça, le revenge body ?