@ CHARLOTTE NAVIO.
MISE EN BEAUTÉ : MAUD EIGENHEER @ WISE & TALENTED
AVEC LES PRODUITS GLOSSIER.
STYLISME : JUSTINE BLEICHER.
MANNEQUIN : VIVI CAZOTTI @ OUI MANAGEMENT.

Malmené par la chirurgie ou les routines surchargées, le visage a besoin de délicatesse. Décryptage d’un mouvement qui prône une approche sensible de la beauté et qui prouve que l’injonction “il faut souffrir pour être belle” n’a jamais autant été à côté de la plaque.

À quel moment le Botox est-il entré dans les dépenses indispensables de self-care, au même titre que les séances de psy et les cours de yoga-vélo-Pilates-whatever ? Pour la faire courte : c’est la faute au Covid, comme la plupart de nos révolutions socioculturelles, il y a eu un avant et un après 2020. Depuis que l’usage de la visio au quotidien s’est ajouté à celui des réseaux sociaux, le rapport au visage a profondément changé (avant, on avait juste les miroirs pour traquer les rides) et les complexes et les actes de chirurgie ont explosé. Une analyse des données Google, publiée en septembre 2021 dans Aesthetic Surgery Journal, observe qu’après février 2020, les interventions esthétiques du visage se sont imposées dans les recherches, devant celles concernant le reste du corps. Les injections de Botox, considérées comme “non invasives”, totalisent alors à l’époque et à elles seules 6,2 millions d’actes. Le bilan cinq ans plus tard ? Le chiffre d’affaires mondial de la chirurgie esthétique est exponentiel, il atteint les 19,3 milliards de dollars en 2024, selon un rapport révélé au salon IMCAS (International Master Course on Aging Science), et devrait dépasser les 30 milliards en 2028, soit poursuivre une croissance de 7 % par an. Outre la banalisation de la chirurgie esthétique du visage, c’est la popularisation du “baby Botox” ou Botox préventif – qui consiste à subir des injonctions avant l’apparition des rides – qui en fait une question générationnelle. No shade, mais comment s’est-on retrouvé·e·s à régler des problèmes qui n’existent pas encore ? Outre la chirurgie, les injonctions à rester lisse et ferme ne sont pourtant plus vraiment compatibles avec un train de vie mené à 2 000 à l’heure. Ne serait-il pas temps de se laisser un peu tranquille ? Heureusement, en parallèle de cette course au visage parfait (c’est-à-dire jeune et reposé) qui ne colle pas vraiment au lifestyle urbain actuel sponsorisé par le cortisol – cette hormone du stress qui régule notamment le sommeil –, d’autres utopies percent et laissent entrevoir une vision plus calme du self-care. Une fois passé le seuil de la simple trend, on s’aperçoit que quelques petits changements peuvent produire de grandes choses : cultiver une harmonie émotionnelle au quotidien, se reconnecter aux gestes pour soi, font notamment partie de notre manifeste pour une approche de la beauté plus tendre.

Ari Lennox dans sa “Soft Girl Era”.
In my “soft girl era”

À force de routines beauté pesantes à douze voire quinze étapes, et dont il est prouvé qu’elles peuvent se révéler agressives pour la peau, plusieurs tendances ont émergé sur les réseaux sociaux. Une étude digitale de Vogue Business relève notamment le hashtag #SensitiveSkincare qui montre qu’un nombre croissant de consommateur·rice·s recherchent des routines adaptées aux peaux sensibles aux formules non irritantes, ainsi que des soins restaurateurs qui associent réparation cutanée et technologies douces. L’engouement pour des produits anticicatrices – comme le Complexe Éclat Ultime de la gamme DUA d’Augustinus Bader, développé avec Dua Lipa, qui “atténue les marques post-acnéiques et les taches pigmentaires” – ou le carton de l’iconique crème réparatrice Cicalfate+ d’Avène, sur TikTok, accompagnent cet élan d’attention porté sur la reconstruction et non sur la prévention. Un phénomène qui pourrait s’inscrire dans un état d’esprit plus global né sur les réseaux courant 2025 et intitulé “soft girl era”, une simple “aesthetic” en passe de devenir un art de vivre. Pour certain·e·s, il s’agit de suivre des préceptes proches du bon sens, comme “ralentir”, “prendre ses repas sans scroller”, ou plus discutables, comme “embrasser sa féminité”, “ne pas être trop carriériste”, quand d’autres encore l’appliquent comme une philosophie de vie avec des mantras tels que “choisir la paix plutôt que le chaos” ou “être doux·ce, ce n’est pas être faible”. La pop culture, aussi, l’encense, comme Ari Lennox avec son titre “Soft Girl Era” ou Megan Thee Stallion, qui confessait sur le plateau de The Jennifer Hudson Show, en octobre dernier, passer de sa “hot girl era” à sa “soft girl era” depuis sa nouvelle relation amoureuse avec le basketteur Klay Thompson. Kayla Turner, une étudiante de l’université Bowie State, dans le Maryland, résume ainsi l’expression “être dans sa soft girl era” sur le site collaboratif Her Campus : “J’aime le rose, je porte du parfum qui sent le bonbon, je pleure quand j’en ai besoin, ce qui ne m’empêche pas de gérer. Je peux être à la fois ambitieuse et douce avec moi-même. Il y a du pouvoir dans cet équilibre.” Et c’est bien là toute la nuance : au-delà d’être doux·ce, l’idée est de (ré)apprendre à être doux·ce avec soi-même. Comment faire pour réhabiliter les préceptes de “l’autodouceur” – ralentir, faire la paix – dans un monde où tout est chaos ?

Dua Lipa pour Augustinus Bader.
Jouer contre la montre

À en croire les acteur·ice·s de la beauté holistique, il semblerait que tout soit une question de temps : celui qu’on accepte de se donner sans forcément se lever à 5 heures du matin pour laisser poser trois masques et fouetter son matcha. “On a tendance à aller trop vite, et ce n’est pas comme ça qu’on fait mieux, avertit Leila Haddioui, thérapeute holistique et fondatrice de la méthode Bovisaj. Ce que j’ai retenu de la formation sur le focusing, du philosophe américain Eugène T. Gendlin, que j’ai suivie et ajoutée à mon protocole, c’est que la douceur, c’est aussi être à l’écoute de soi et de son corps.” La méthode de cette entrepreneuse marocaine est un savant mélange de face yoga, de techniques d’automassage, mais aussi d’exercices de respiration, de cohésion cardiaque et de préceptes de relaxation. Leila Haddioui préfère parler de “soul care” plutôt que de “skincare”. “Quand on ne prend pas de temps pour soi, on se déconnecte de ses émotions. Quand on se déconnecte de ses émotions, on accélère son processus de vieillissement, on ride plus facilement”, constate-t-elle. “Être gentil·le avec soi, c’est se donner droit à l’erreur et apprendre à lâcher prise”, résume Alessandro, de M.A.S.C Studio. Ancien coach sportif devenu facialiste, il prodigue ses massages entre les backstages de la Fashion Week, les coulisses des Golden Globes et son centre du 17e arrondissement à Paris. Lui qui travaillait plutôt le corps a développé un protocole pour le visage qui commence par les mains, les bras, les trapèzes, le crâne, ainsi qu’un massage intrabuccal. “Il y a un travail plus global, de la respiration faite ensemble, un lifting qui vient de l’intérieur, décrit Alessandro dont l’approche repose avant tout sur la libération émotionnelle. Le massage du visage est encore vu comme un soin esthétique, alors que, comme pour le corps, si on veut se sentir bien, il faut le libérer de ses tensions. Sur le visage, elles naissent, s’installent, s’ancrent aux fibres musculaires, et une fois qu’elles sont liées à la structure osseuse, le tissu colle et les circulations sanguines et lymphatiques ont du mal à faire leur travail. Le vieillissement cellulaire est alors beaucoup plus rapide : ce teint gris, le visage qui gonfle…” Une description qui vous parle ? Pour Leila Haddioui, il faudrait commencer par supprimer une action inutile de sa journée (scroller, fumer) et la remplacer par une gestuelle quotidienne lors de l’application des cosmétiques, à raison de 30 secondes par produit de base, le sérum, la crème, le SPF. “Porter un glow permet d’appréhender le monde avec encore plus de confiance qu’avec une tenue qu’on a mis dix minutes à choisir”, argumente-t-elle.

Le Face Pointer de Corefit.
Réhabiliter le geste

Le visage contient 57 muscles. Dans l’acupuncture chinoise, chaque ride est liée à une émotion. Les yeux bouffis ou le visage qui gonfle sont souvent une conséquence du stress et d’un niveau de cortisol trop élevé. Autant de choses à savoir si on veut prendre son visage en main, aussi bien au sens propre qu’au figuré. Alessandro l’a constaté, peu de gens le connaissent vraiment, pourtant c’est une partie du corps comme une autre : “Certain·e·s se touchent le visage avec le bout des phalanges comme s’il·elle·s avaient peur. Et c’est important de savoir se toucher pour reconnaître où la peau manque de souplesse, où il y a des tensions…” Et d’ajouter que la peau est un organe dont la santé dépend du sommeil, de l’alimentation, mais aussi des émotions, avant de conclure : “Les muscles réagissent toujours de la même façon, que ce soit ceux du corps ou ceux du visage. Évidemment, les pressions sont différentes en fonction des zones, mais leur réponse neurologique est exactement la même.”
EFT (Emotional Freedom Technique), automassage, techniques de tapping, pinch jacké, slap… Quel que soit le geste, l’idée est de remettre le visage et ses muscles au cœur des préoccupations. Inspirée de son héritage familial japonais et de sa vision moderne du soin, la facialiste star au Japon Ena Narumi s’est, elle aussi, donné pour mission de réhabiliter le pouvoir du toucher. “Sa méthode repose sur des principes simples, mais puissants : activer les muscles oubliés, relancer la circulation et libérer les fascias, tissus conjonctifs trop souvent ignorés, afin de restaurer harmonieusement les volumes naturels du visage. Vieillir n’est pas une défaite, mais une invitation à prendre soin de soi avec plus de conscience”, écrit Sylvie Lefranc, en introduction de Ma révolution beauté du visage (éd. Leduc, 2025), le livre qu’elle a corédigé avec son homologue japonaise. Considérée comme une “ostéopathe du visage”, Ena Narumi a mis au point le Face Pointer. Cet outil à la croisée de la beauté et du design est aussi une véritable arme pour se reconnecter avec ses muscles et connaître les points clés à stimuler. Ses ressorts et tiges qui s’enfoncent dans la peau permettent d’activer les différentes circulations sans frictions inutiles et potentiellement agressives. Une technologie pointue que les utilisateur·rice·s apprennent à prendre en main pour une beauté proactive qui ne serait pas uniquement guidée par les machines. Autres techniques ancestrales, recommandées par Leila Haddioui, le froid et l’amour-propre. “J’utilise beaucoup les eyes bowls parce que les glaçons à même la peau, ça peut être irritant. Aussi, il faut changer le regard de soi sur soi. On ne se lève pas en se disant ‘oh, j’ai une sale tête aujourd’hui’. On se réveille, puis on applique sa crème en conscience et en se regardant avec amour et douceur.” Preach.

Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, spring-summer 2026 (sorti le 24 février 2026).