“Hope” de Na Hong-jin.

Après douze jours secoués de frondes politiques, de quelques chefs-d’œuvre et d’autres plus discutables, la Croisette remballe et offre tantôt un palmarès plutôt attendu, tantôt quelques bonnes surprises entre critiques des autoritarismes et beaucoup de queerness. On fait le point.

1. Un palmarès attendu et plombant

Park Chan-wook, président du jury, icône d’une cinéphilie geek et donc incarnation potentielle d’une approche relativement nouvelle du poste, avait dit avant le festival qu’il souhaitait que la Palme revienne à un film dont on parlerait encore cinquante ans plus tard – déclaration pas si neutre, que l’on pouvait même interpréter comme une balle perdue tirée en direction du cinéma canno-cannois et ses chefs-d’œuvre officiels ronflants, par contraste avec un cinéma de la grosse claque dans la figure qui n’aurait pas été suffisamment célébré par le festival. Tout ça pour quoi ? Pour donner les deux plus grandes récompenses (la Palme et le Grand prix) aux deux habitués identifiés comme favoris avant même le début du festival : Cristian Mungiu, qui remporte donc avec “Fjord” – un récit d’inspiration réelle sur la persécution d’une famille de catholiques roumains par les services sociaux norvégiens – sa deuxième Palme 19 ans après “4 mois, 3 semaines, et 2 jours”, et Andrei Zviaguintsev, qui touche avec “Minotaure”, thriller conjugal sur fond d’entrée en guerre russo-ukrainienne, un Grand prix marquant la quatrième récompense cannoise de sa carrière. Deux films frappants de maîtrise à la mise en scène, aux résonances politiques nombreuses et au sérieux de pape : bref, deux enclumes cannoises, parées à impressionner leur monde mais pas à ouvrir les fenêtres.

2. “Zapper Bolloré” : la tribune qui a mis le feu aux poudres

600 signataires lançaient dans Libération juste avant le festival un appel à résister à l’hégémonie galopante du groupe Bolloré, proche de l’absorption verticale complète depuis son entrée en force au capital du troisième réseau de salles français, UGC. Le tycoon breton contrôle ainsi désormais toute la chaîne de financement, production et diffusion du cinéma, du potager à l’assiette, ce qui interroge une profession inquiète de dépendre aussi vitalement d’un agent du néofascisme. Un bras de fer aux ressorts complexes a rythmé ce festival émaillé de déclarations coup de poing, comme les révélations de Christophe Honoré sur un comité de financement où son film “Plaire, aimer et courir vite” aurait, conjointement à un Lindon-movie, été écarté par le grand chef d’un cinglant “pas de pédé, pas de syndicaliste” (sic). Vexé comme un pou, le président du directoire Maxime Saada annonce quelques jours après la tribune que le groupe ne financera plus de film impliquant des signataires : la profession le prend au mot, relance d’un cran les tensions, la liste noire devient the place to be et quadruple sa taille avec des signatures illustres comme Mark Ruffalo ou Javier Bardem. De cette gigantesque fronde, qui a vu le logo Canal se faire huer à chaque début de séance, ressort une situation de crispation qui est par ailleurs un sacré imbroglio, Canal ne pouvant pas vraiment échapper à ses engagements de financement, et les signataires eux-même ne pouvant pas non plus se passer de Canal pour monter leurs films. À voir comment les parties prenantes parviendront ou non à le démêler – en tout cas, Cannes a tombé les masques et levé les paradoxes entre une profession plutôt à gauche et son principal argentier d’extrême droite.

3. Grand retour sur les autoritarismes du XXe siècle

Symptôme évident d’une fascisation du champ politique aux quatre coins de la planète, où chaque pays semble se préparer à l’élection de son Bardella local s’il ne se le coltine pas déjà aux commandes, il n’est pas anodin qu’on ait vu autant de films en sélection officielle se passant pendant, ou peu avant ou peu après la Seconde guerre mondiale, auxquels on pourrait par ailleurs ajouter d’autres conflits résurgents comme la Première guerre mondiale de “Coward” et l’invasion ukrainienne en toile de fond de “Minotaure”. C’est qu’à force d’entendre parler des points communs entre notre époque et les années 1930, on ressent inévitablement le besoin de s’y replonger. Outre un biopic de De Gaulle (“La Bataille de Gaulle” d’Antonin Baudry), une romance gay et littéraire en pleine guerre d’Espagne (“La Bola Negra” (Prix de la mise en scène) de “Los Javis”, le duo de réalisateurs queer à qui l’on doit la série “La Mesías”), un drame sur le philosophe Thomas Mann et sa vie au sortir du conflit (“Fatherland” de Pawel Pawlikowski), la compétition aura notamment été marquée en France par un double biopic en miroir.

D’un côté, celui de Jean Moulin (“Moulin” par Laszlo Nemes), interprété par Gilles Lellouche et centré sur la détention et la torture de l’unificateur de la Résistance ; et de l’autre, celui par Emmanuel Marre de son propre arrière-grand-père, théoricien politique et petit chef local de l’administration vichyste dans “Notre salut” (Prix du Scénario). Deux films-portraits sur des hommes pris dans la tourmente de l’Histoire, très différents par leur sujet et leur traitement mais qui posent forcément à leurs spectateurs, comme on l’a notoirement posée à leurs interprètes (Gilles Lellouches s’étant vu taxé de lâcheté pour ne pas avoir voulu condamner clairement le RN en conférence de presse), une question simple et glaçante : qu’auriez-vous fait alors, et que faites-vous aujourd’hui ?

4. La révélation du festival : “La Gradiva” de Marine Atlan
“La Gradiva” de Marine Atlan.

Chef-opératrice très courtisée du jeune cinéma français, notamment aux génériques des “Reines du drame”, de Jessica Forever, Marine Atlan a présenté son premier long-métrage en tant que réalisatrice à la Semaine de la critique, et emporté toute la Croisette dans une grande vague de sensualité teenage. Le récit en apparence assez banal du voyage d’une classe de lycée à Naples, et des histoires de désir et de jalousie qui se jouent entre ces ados, entre les travées de Pompéi, sur les pentes du Vésuve ou dans les dortoirs de l’auberge de jeunesse. C’est la mise en scène d’Atlan, son regard somptueusement doux sur ces jeunes hommes et femmes, qui élèvent le film à des altitudes inimaginables, du tragique adolescent aux échos mythologiques, le rangeant illico aux côtés de Gus Van Sant, Larry Clark ou Jean Eustache. “La Gradiva” s’est imposé au festival comme rarement y parvient un premier film : c’est de mémoire festivalière la première fois qu’une standing ovation se poursuit dans la rue à l’issue de sa projection, et on n’a pas entendu la moindre réserve sur sa majesté en douze jours de festival, logiquement conclus par un prix de la Semaine de la critique, quoique inexplicablement pas d’une Caméra d’or. Une cinéaste est née dont on reparlera longtemps.

5. James Gray et Pedro Almodóvar : caramba encore raté
“Paper Tiger” de James Gray.

Une rumeur rapporte que le réalisateur de “Two Lovers” et “La nuit nous appartient”, pour sa on-ne-sait-plus-combientième sélection non convertie en prix, aurait monnayé sa présence contre une petite négociation sur la composition du jury, à laquelle le délégué général du festival Thierry Frémaux aurait consenti de peur de devoir intégralement se passer de cinéastes américain en compétition officielle. Vrai ou non cela n’a pas marché, et c’est un peu drôle, mais surtout triste car “Paper Tiger” marque un retour en force pour le cinéaste new-yorkais : un thriller familial d’orfèvre, tout en tension sourdes et épiphanies stylistiques, sur une famille prise dans les rets de la mafia russe lorsque le père se laisse embarquer dans une combine douteuse par son frère homme d’affaires. Un grand petit film non encore daté, serti dans une reconstitution impeccable du Brooklyn de 1986, et marqué par la performance d’Adam Driver. Autre habitué du festival et éternel ignoré de la Palme, Pedro Almodóvar repart également bredouille avec son nouveau long-métrage “Autofiction”.

6. “Hope”, porte-étendard d’un contre-cinéma d’action
“Hope” de Na Hong-Jin

Deux heures quarante de pure folie, d’action permanente et de panique générale généreusement pourvue de jurons coréens, consistant essentiellement en une course-poursuite entre quelques monstres venus d’ailleurs et une petite équipée de flics locaux et de chasseurs. Nous sommes dans une petite ville fictive proche de la frontière des deux Corée et sa fameuse zone démilitarisée, et le film commence par l’inspection d’une vache mystérieusement éventrée par ce que l’on suppose d’abord être un tigre descendu de Sibérie, bien que l’on se rende rapidement compte, primo, que le coupable ne saurait être un simple mammifère, et secundo que son massacre est toujours en cours dans un bourg d’ores-et-déjà transformé en champ de désolation et de chaos. Plus gros budget de l’histoire du cinéma coréen, “Hope” a produit sur le Grand palais un effet d’électrisation comparable à celui de “Mad Max : Fury Road” il y a dix ans, quoique sur un mode plus proprement coréen, en partie comique, volontiers kitsch au niveau des effets spéciaux. Sous ses airs de friandise d’entertainment, c’est un grand film sur la lutte paniquée et perdue d’avance de l’humanité contre des forces et des enjeux qui la dépassent et échappent à sa compréhension. Il eût été sublime de voir au palmarès un tel film, en rupture avec toute la coutume cannoise, et qui se pose d’emblée comme figure de proue du blockbuster non-hollywoodien, de mieux en mieux représenté en Asie (Corée, Chine, Inde notamment). Hélas il est possible que le président Park ait rechigné à récompenser un compatriote en passe de le remplacer à la place la plus en vue du pays…

7. beaucoup de queerness, peu de femmes

La Queer Palm sort d’une année bascule : le prix créé en 2010 a battu son record de volume avec 22 films éligibles piochés dans les quatre sélections du festival – et encore, on s’est plusieurs fois dit que certains films frôlaient un coefficient de queerness suffisant pour gonfler encore ce nombre, même si sans doute pas assez pour rafler le sésame. Au-delà de ces considérations numéraires, la “queerification” du festival s’est ressentie en profondeur, tout particulièrement en deuxième semaine avec la présentation enchaînée de “The Man I Love” d’Ira Sachs, “Coward” de Lukas Dhont et “La Bola Negra” de “los Javis” – ces deux derniers s’étant invités au palmarès. L’hétérobeaufisme cannois recule enfin : il eût été impensable il y a encore quelques années de voir en sélection un film comme “Jim Queen”, comédie d’animation sur les cultures LGBTQIA+. Symbole de ce passage à la vitesse supérieure, le jury présidé par Anna Mouglalis et Thomas Jolly récompense pour la première fois deux films : un prix principal décerné à la comédie méta “Teenage Sex and Death at Camp Miasma” de Jane Schoenbrun, et un prix “découverte” pour la romance gay en milieu routier “Du fioul” dans les artères de Pierre Le Gall. Une ombre au tableau de l’inclusion cependant : alors que le festival était assez puissamment parvenu ces dernières années à se remettre d’aplomb en termes de parité, via notamment les Palmes d’or successives de Julia Ducournau et de Justine Triet, cette édition n’a pas vraiment vu les réalisatrices laisser leur empreinte. Les quelques présentes en compétition ont fait l’effet d’un remplissage semi-paritaire avec des films discrets, peu commentés, et quasi pas récompensés à l’exception d’un prix du jury pour Valeska Grisebach.

“Jim Queen”.