La 82e édition du plus vieux festival de cinéma du monde s’est achevée sur le sacre surprise de “Father Mother Sister Brother” de Jim Jarmusch, récompensé du Lion d’Or. Entre le choc “The Voice of Hind Rajab” retraçant les dernières heures d’une fillette tuée à Gaza le 29 janvier 2024 par l’armée israëlienne et le biopic “The Smashing Machine” avec Dwayne “The Rock” Johnson, voici tout ce qu’il fallait en retenir.

1. Le triomphe surprise du dandy Jim Jarmusch
“Father Mother Sister Brother”, de Jim Jarmusch

Son absence cannoise lui avait collé une réputation de mouton noir : abonné à la Croisette, Jarmusch avait dû sacrément sous-performer pour s’en voir refuser l’accès. Il fut pourtant l’une des sensations de la Mostra, sur un mode réveillant le souvenir de ses grands films de flânerie et de conversations inépuisables, tels “Coffee and Cigarettes” ou “Night on Earth”. “Father Mother Sister Brother”, coproduit par CG Cinéma et Saint Laurent Productions (qui s’impose de plus en plus comme un poids lourd de la production cinématographique mondiale), est divisé en trois segments distincts décrivant les relations entre jeunes adultes et parents au sein de trois cellules familiales à Dublin, Paris et dans le nord-est américain. Comme souvent chez Jarmusch, le casting étouffe d’élégance (Adam Driver, Cate Blanchett, Vicky Krieps, Charlotte Rampling, Tom Waits, Françoise Lebrun), contrastant avec un argument volontairement dérisoire, comme une Rolex portée sur un blouson élimé. Son Lion d’or a déjoué les pronostics mais aussi les habitudes d’une carrière de dandy des marges poliment invité à participer à la course aux statuettes sans toutefois qu’on l’imagine vraiment les décrocher (un peu comme Wes Anderson, pour qui il reste donc de l’espoir). On peut y voir le signe du message envoyé par le jury d’Alexander Payne : le film idéal cru 2025 est un film subtil, faussement mineur, mélancolique, délicatement drôle – une réponse peut-être à la grandiloquence de ces dernières années.

2. Gaza partout, “The Voice of Hind Rajab” et la fracture du Lido
“The Voice of Hind Rajab”, de Kaouther Ben Hania

S’il y a bien un film qui a hanté la Mostra, c’est “The Voice of Hind Rajab” de Kaouther Ben Hania. Huis clos utilisant en partie des enregistrements originaux et retraçant les dernières heures de cette fillette tuée à Gaza le 29 janvier 2024, au milieu des cadavres de sa famille. 8 minutes, puis 60, puis 180 : le temps que les secours arrivent, l’attente du feu vert israélien, l’angoisse suspendue. Une projection à l’origine d’un séisme émotionnel : 22 minutes de standing ovation, Rooney Mara et Joaquin Phoenix (coproducteurs, tout comme Brad Pitt également présent) en larmes, dans la salle. Dehors, le monde déborde : marches pro-Palestine, slogans scandés, pin’s pastèque, débats houleux sur la présence de Gal Gadot dans un film hors compétition. Julian Schnabel, interrogé, botte en touche ; le directeur Alberto Barbera quant à lui refuse de céder aux appels à désinviter. La question palestinienne a polarisé le festival comme elle polarise de plus en plus Hollywood et tout le cinéma mondial, avec le film de Ben Hania (Grand prix) en clé de voûte cathartique à l’écho quasi unanime – quasi, car le film a aussi ses détracteurs dans certaines franges militantes, accusant la réalisatrice de récupérer la tragédie à des fins émotionnelles sans mettre suffisamment en cause Israël.

3. La métamorphose de Dwayne Johnson dans “The Smashing Machine”
“The Smashing Machine”, de Benny Safdie

“J’ai passé beaucoup de temps à vivre les rêves des autres ; il était temps que je vive le mien.” Dwayne Johnson a beaucoup parlé, et un peu pleuré, en conférence de presse pour “The Smashing Machine”, le biopic du pionnier du MMA Mark Kerr dont il tient le rôle principal sous une troublante prothèse faciale qui le rend à demi méconnaissable. On connaît bien sûr la chanson : The Rock n’est certainement pas la première vedette hollywoodienne à vendre son grand virage arthouse, mais c’est peut-être celle chez laquelle on s’y attendait le moins. Le Lion d’argent remis au réalisateur Benny Safdie, désormais en solo (de même que son frère Josh, attelé de son côté à un film en miroir inverse : Timothée Chalamet dans un biopic de ping pong, no joke), pose le film en candidat plus que sérieux aux Oscars, même s’il n’est certainement pas le seul.

4. Des hommes en crise ?
“Frankenstein”, de Guillermo del Toro

La grande thématique du festival aura sans nul doute été la crise de la masculinité classique, enjeu majeur d’une bonne demie douzaine de films sélectionnés tels “The Smashing Machine”, dont le héros s’autodétruit sous le poids des analgésiques, des produits dopants et de la quête d’une virilité inatteignable ; mais aussi le “Frankenstein” de Guillermo del Toro qui propose une variation de l’œuvre de Mary Shelley sur le mode de la captation d’une masculinité abîmée partagée entre le créateur (Oscar Isaac) et sa créature (Jacob Elordi). Des hommes-coquilles vides, dépressifs ou acculés au pied du mur parsèment la compétition chez Noah Baumbach (George Clooney dans “Jay Kelly”), Valérie Donzelli (Bastien Bouillon dans “À pied d’œuvre”) ou Sorrentino (Toni Servillo dans “La Grazia”), quand d’autres se réfugient à l’inverse dans des débordements de violence comme chez Park Chan-wook (“Aucun autre choix”) ou dans l’adaptation par Olivier Assayas du “Mage du Kremlin” avec Jude Law en Poutine. Le festival, qui s’était fait une douteuse réputation en invitant en 2023 un colifichets de cinéastes accusés (Allen, Polanski et Besson) a tenu à montrer un autre visage du masculin – au détriment ceci dit des incarnations féminines, plutôt minoritaires.

5. Deux films de chronomètre : une image de l’urgence ?
“A House of Dynamite”, de Kathryn Bigelow

Deux des films les plus marquants du festival, tous deux réalisés par des femmes, ont reposé sur un principe de récit à haute tension sous le joug d’un compte à rebours. Dans “The Voice of Hind Rajab”, 8 minutes séparent Hind d’une ambulance qui n’arrivera jamais. Dans “A House of Dynamite” de Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty, Démineurs), pour son grand retour dans l’actioner d’orfèvre, 18 minutes nous séparent de l’impact d’une bombe nucléaire sur Chicago regardées de trois points de vue différents. Bigelow et Ben Hania se répondent : deux films consacrés à la description scrupuleuse des protocoles, aboutissant au portrait d’une impuissance collective et d’une catastrophe déjà écrite de part et d’autre de la frontière invisible et de plus en plus béante séparant l’Occident du Sug global. Et deux films s’approchant d’un temps zéro au-delà duquel plus rien ne sera possible – difficile de ne pas y lire une image de l’accélération irrémédiable de la pente des désastres, ici politiques, ailleurs sociaux ou environnementaux. Deux films allant chercher leur sève au point le plus extrême de la tension.

5. Venise vs. Cannes : un match de plus en plus serré ?

La 82e Mostra confirme la stratégie d’Alberto Barbera de faire peser Venise très fort à un temps décisif pour l’agenda cinéma : la rentrée de septembre et le lancement des premiers soubresauts de campagne en vue des Oscars, parallèlement à Toronto qui présente plus de films et sans compétition, donc avec moins de force et dans une logique de gala pacifié. Le nombre de films d’auteur·rice hollywoodiens incontournables présentés cette année pousse encore le bouchon un peu plus loin, et donne carrément à la lagune un air de répétition exhaustive de la grand-messe californienne de mars prochain. Même si la marque “Palme” continue de briller d’un prestige qui lui est propre, incomparable à celle du Lion, le festival azuréen en tant que tel n’est plus très loin de passer au second plan derrière son concurrent italien, en termes stricts de volume de films porteurs pour une année donnée. Le temps où les télévisions du monde entier se braqueront sur lui plutôt que sur la Croisette n’est peut-être pas encore venu (et de fait, un tel temps appartient peut-être au passé pour tous les grands festivals de cinéma), mais la capacité de renouvellement du festival l’en rapproche grandement.